C’est cette semaine que je commence à écrire sur certains aspects du cours gratuits que je donnerai cette année pour souligner les dix ans de l’UPop Montréal. Comme je l’expliquais la semaine dernière, le cours intitulé «Notre cerveau à tous les niveaux» comptera cinq séances à la session d’automne et cinq à la session d’hiver-printemps. Et les deux lundis avant chaque séance, je préparerai le terrain en écrivant d’abord un billet sur l’étendue du domaine que le titre de cette séance suggère en allant puiser dans les 448 billets publiés depuis l’ouverture du blogue il y a neuf ans. Et puis, deux jours avant le cours (comme celui du 16 octobre prochain), je vous proposerai l’itinéraire particulier auquel j’en suis arrivé pour tenter de faire le tour du sujet en une heure !

On commence donc aujourd’hui en présentant certains aspects des sciences cognitives qui peuvent être reliés au sujet de la première séance que j’ai essayé de saisir dans le titre : « Le « connais-toi toi-même de Socrate à l’heure des sciences cognitives ». Parce que ce premier cours est un peu celui qui va justifier tous les autres. Dans la mesure où c’est quand on se demande ce que veut dire connaître, et surtout se connaître, qu’on se retrouve très vite à remonter aux origines de la vie (puisque nous sommes des êtres vivants), puis aux origines des systèmes nerveux (puisque nous sommes des animaux) et finalement aux origines du langage et de la culture (puisque nous sommes des humains). Et bien sûr, à cette longue histoire évolutive (ou phylogénétique) va s’ajouter l’histoire du développement (ou de l’ontogenèse) et de la vie de chaque individu connaissant.

Un premier constat qui découle de ces prémisses c’est que l’acte de connaître le monde va dépendre de cette structure particulière que constitue le corps d’un individu, fruit de ce cette double évolution phylogénétique et ontogénétique. Cette constatation apparemment triviale a cependant des conséquences fondamentales sur plusieurs de nos conceptions liées à la connaissance telles que sujet connaissant versus objet à connaître, observateur et observé, monde subjectif versus une réalité soi-disant objective, etc. Mais de ces dichotomies classiques qui, vous vous en doutez bien, doivent être remises en question, on en reparlera la semaine prochaine et durant le cours. Mon but aujourd’hui étant seulement, comme je l’ai évoqué plus haut, de soulever des questions générales reliées aux grands thèmes de cette première séance.

Une autre source d'étonnement, si l’on y pense bien, est le fait qu’on ne se pose pratiquement jamais, dans notre vie courante, de questions sur l'origine de nos connaissances. On en vient en effet à connaître extrêmement bien notre environnement immédiat et notre groupe social sans s’émouvoir outre mesure du miracle quotidien que cela implique en nous ! Prenez la moindre conversation banale que vous avez eu ce matin avec votre voisin en sortant sur le trottoir. Sans aucun effort et sans même avoir à y penser, on produit toute une gamme de sons associés à des mots qui ont un sens particulier pour notre interlocuteur parce qu’on les enchaîne dans un certain ordre. Puis l’on détecte, toujours inconsciemment, le moment où l’on doit se taire et écouter à notre tour une série d'autres sons qui auront à leur tour du sens pour nous et qui, la plupart du temps, ne serviront qu’à nous rassurer émotivement sur les bons sentiments dudit voisin à notre endroit.

C’est seulement lorsque quelque chose tourne mal (lors d’un accident cérébrovasculaire, une maladie neurodégénérative, une commotion cérébrale, etc.) que nous réalisons à quel point tout ça est compliqué et fragile. Et que cette fluidité de notre communication langagière et les coordinations comportementales qui lui sont associées sont inséparables de l’intégrité de la structure de notre corps et de notre cerveau.

C’est alors, seulement, que peut surgir un questionnement sur ce qui relie cette structure corporelle particulière à la pensée, le corps connaissant à la connaissance. Et ce doute c’est la base de la connaissance. Celle de l’enfant qui pose d’incessants pourquoi à ses parents comme celle de la science où chaque avancée fait vaciller nos certitudes et débouche sur dix nouvelles questions.

Petit détour par les illusions d’optiques avant de revenir sur la question de la connaissance et laisser entrevoir vers où l’on va se diriger. Les illusions d’optiques sont une source inépuisable d’étonnement. On dirait presque de la magie. Sauf qu’un tour de magie qu’on nous explique perd vite de son enchantement. Mais pas une illusion d’optique. C’est même parfois plus étonnant encore quand on nous montre la preuve que ce qu’on perçoit ne correspond pas à la réalité. Prenez la moindre illusion comme celle de Franz Müller-Lyer ou de Zöllner, que je montre sur ce site web. On a beau constater en enlevant les lignes obliques que les grandes lignes sont dans le premier cas de la même longueur et dans le second parallèles, on a juste à les refaire apparaître pour que l’on soit à nouveau convaincus qu’elles sont de longueur inégale ou pas vraiment parallèles ! Et c’est la même chose pour tant d’autres, comme l’échiquier d’Adelson par exemple. On mettrait notre main au feu que la case A est noire et la case B blanche. Et quand on fait la preuve qu’elles sont en réalité du même gris, on est troublé parce que, dans ce genre de circonstance, on a la preuve que « nos sens peuvent nous tromper » et que notre sentiment intérieur du monde dans lequel on vit n’est peut-être pas un « miroir » du monde extérieur mais bien une interprétation, une construction, une simulation, à partir de ce que nos sens peuvent percevoir du monde.

Pour d’autres illusions toutes aussi troublantes les unes que les autres, vous pouvez aussi consulter mes anciens billets de blogue suivants :

Les meilleures illusions d’optique de l’année

L’effet phi n’est pas l’effet bêta

L’échiquier d’Adelson

Voir ce qu’il y a dans notre oeil

L’effet Mc Gurk, une illusion auditive

Notre cerveau peut faire disparaître des objets immobiles

Du bienfait de la relâche pour apprécier les illusions d’optique

Bref, les illusions d’optiques nous conduisent à l’inhabituelle conclusion que la structure particulière de notre corps, fruit d'une double évolution (phylogénétique et développementale) et en particulier de notre système nerveux (et dans ce cas-ci surtout notre système visuel) détermine ce qui pourra être connaissable pour nous. Et donc ce qui pourra avoir du sens pour l’organisme vivant que l’on est. Pour le dire autrement, la connaissance implique et engage la subjectivité.

Cela ouvre des perspectives étonnantes qui peuvent sembler passablement étrangères à notre vie de tous les jours où nous fonctionnons très bien sans se poser ces questions. Mais si on ose se les poser (et c’est donc ce que ce cours se propose de faire), on risque d’être entraîné vers des rivages peu familiers où notre connaissance est liée aux origines de notre cognition, qui elle-même s'enracine dans les bases biologiques de la vie. Et donc qu’il n’y aurait pas de discontinuité entre notre vie sociale humaine, ce qu’est un humain avec ses préférences et ses valeurs, et leurs racines biologiques.

Voilà, en gros, un avant-goût du point de départ de ce cours qui, pour répondre à cette question de l’origine de nos connaissances, nous fera parcourir un long mais stimulant chemin évoqué par les titres de dix séances. On se retrouve donc ici la semaine prochaine, deux jours avant la première séance, pour voir un peu plus dans le détail comment on va tenter d’aborder ces questions difficiles.