J'ai découvert, lundi soir dernier, le club Wheel, un des hauts lieux de la musique country anglophone à Montréal. Je ne vous raconterai pas comment je m'y suis retrouvé. Disons seulement que j'y étais en compagnie d'un philosophe politique et un politicologue travaillant à sa thèse de doctorat. Entre un accord de banjo et un solo de violon, la conversation a rapidement tourné vers l'application de la méthode des sciences pures aux sciences sociales, car une majorité des chercheurs en sciences sociales ne rêve que de pouvoir traiter leur sujet de recherche avec la même rigueur que les physiciens ou que les chimistes. Ce qui veut dire, pour eux, des statistiques, des moyennes, des variances, des écarts type et, summum de la réussite, quelques équations et théorèmes bien envoyés.

Une telle fixation paraît étrange à un scientifique des sciences pures. En effet, la valeur des chiffres et théorèmes est beaucoup moins grande de notre côté de la barrière séparant les deux grandes solitudes. Pour un physicien, le vrai but est de comprendre la nature. Puisque notre sujet s'y prête, aussi bien utiliser un formalisme solide et des environnements de mesure contrôlés. Pour autant, les scientifiques comprennent bien qu'il n'est pas toujours possible de faire de la sorte, surtout dans des domaines où il est très difficile d'isoler parfaitement chaque variable, économie, sciences politiques, psychologie, etc.

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C'est le problème des sondages dont je parlais il y a quelques semaines. Supposons qu'une politicologue veuille comprendre comment se décide une élection. Elle peut décider de faire une analyse générale, considérant l'ensemble dans sa complexité et extrayant, d'une foule de détails, discussions et rencontre, un récit narratif ou une théorie lui permettant d'identifier un certain nombre de moments charnière. Une telle analyse n'est pas quantitative; elle rejoint le genre d'approche préférée par la plupart des commentateurs politiques. Évidemment, il est difficile de juger la qualité d'une telle description, car celle-ci n'offre souvent pas de moyen de la falsifier.

De nos jours, une proportion importante de chercheurs en sciences sociales ne se satisfont pas d'une telle approche qualitative et voudraient offrir une caractérisation précise et quantitative des phénomènes sociaux du quotidien. Ainsi, une politicologue voulant analyser le déroulement d'élections pourra tenter de suivre celle-ci à travers une série de sondages effectués durant la campagne et portant sur divers aspects de celle-ci : la visibilité du chef, la qualité du programme, l'impact des publicités négatives, etc. Elle pourra également tenter de reproduire, en laboratoire, certains moments importants afin de tester la réaction de sujets dans un environnement contrôlé. À la fin de cet exercice, nous aurons alors droit à un rapport bien ficelé, bourré de tableaux et de graphiques expliquant les tendances, les réactions et les gaffes.

Mais en saurons-nous vraiment plus qu'avec la première approche? Une grande partie des chercheurs en sciences sociales pense que oui. Je n'en suis pas si certain. Les raisons pour que j'en doute sont nombreuses, mais je vais me contenter d'une seule, basée sur un exemple tiré directement des sciences pures.

Il n'y a pas de doute que le fonctionnement d'un individu dans la société peut être classifié comme complexe. Pour simplifier, disons que le comportement de cet individu est une fonction non linéaire existant dans un espace de grande dimension. En d'autres termes, cela veut dire : (1) que la réponse d'un individu à un événement n'est pas toujours proportionnelle à l'impact de cet événement sur celui-ci; et (2) que la réaction de l'individu dépend d'un assez grand nombre de facteurs — ce qu'il a mangé le matin, s'il a bien dormi, si son loyer est payé, etc.

Pour un tel système fortement non linéaire, il est presque impossible de reconstruire la réaction à un événement précis en étudiant la réaction du sujet à chaque variable indépendamment. En effet, c'est la combinaison des divers éléments qui détermine vraiment le comportement et tout examen d'un sous-ensemble trop petit est sans signification, même si les chiffres obtenus forment un beau tableau.

Une petite histoire, vraie, permet d'illustrer toute l'illusion qu'il y a à vouloir analyser l'univers social à travers un prisme exclusivement quantitatif.

Il y a une vingtaine d'années, les militaires hollandais voulaient mettre au point un système d'intelligence artificielle permettant d'identifier un tank dès son apparition, afin de réagir sur-le-champ. On prit donc des centaines de photos de tanks ou de bouts de ceux-ci afin d'entraîner le réseau de neurones artificiel. Après quelques semaines de préparation, le cerveau électronique pouvait reconnaître, sans hésitation, les photos où il y avait un tank parmi toutes celles qu'on lui montrait. Les militaires, tout excités, décidèrent de faire une démonstration destinée à impressionner les financiers et on organisa un exercice en format réel... qui s'avéra un échec total : le réseau de neurones ne pouvait pas reconnaître un vrai tank même lorsqu'il l'avait sous le nez (électronique).

Les militaires, dépités, rentrèrent dans leur caserne et étudièrent les photos, pour s'apercevoir que toutes celles avec un tank avaient été prises lors d'une journée nuageuse alors que celles sans tank étaient ensoleillées. Leur cerveau électronique avait appris non pas à reconnaître les tanks, mais à identifier les journées ensoleillées.

Tout comme ces militaires, les chercheurs en sciences sociales peuvent obtenir des nombres précis à la suite d'enquêtes et de sondages. Toutefois, la complexité de leur sujet fait qu'ils ne peuvent jamais savoir s'ils mesurent le tank ou le Soleil...

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