Son plus récent opus est Against the Day , et se déroule durant les années qui séparent l'Exposition universelle de Chicago de 1893 de la première Guerre mondiale. Dans l'histoire touffue de ce roman de près de 1100 pages, on retrouve des zeppelins qui survolent les déserts glacés du pôle, des sous-marins, et des engins qui voyagent sous terre. Son roman a donc une saveur steampunk, une anticipation basée sur les machines de l'époque victorienne, une technologie primitive fonctionnant au charbon et à la vapeur.
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Pynchon est tout le contraire d'un écrivain à la mode, ses romans sont longuement préparés. Il est donc intéressant de noter le contexte steampunk d’Against the Day. En effet, ce genre littéraire, qui est apparu dans les années 80 et 90 est devenu très populaire depuis quelques années. Il a même donné naissance à une esthétique visuelle qui a inspiré de nombreux films tels que Steamboy (2004), La ligue des gentlemen extraordinaires (2003), Wild Wild West (1999), The Amazing Screw-On Head (2006), ainsi que Les aventures secrètes de Jules Verne (2000). Le steampunk doit sans doute en grande partie sa popularité actuelle aux diverses parutions et célébrations entourant le centenaire de la mort de Jules Verne, son père spirituel en quelque sorte. Car si le steampunk doit d’abord son origine littéraire au cyberpunk, il s’est très vite lié aux possibilités qu’offraient les anticipations et les mécaniques verniennes.
(C’est d’ailleurs étrange de découvrir des similitudes entre l’œuvre hyper-sophistiquée de Pynchon et les aventures rocambolesques de la série de « Ned le phoque » de Joe Lansdale. Dans les romans de ce dernier, Zeppelins West (2001) et Flaming London (2006), on retrouve justement cette rétro-technologie victorienne et de folles équipées rappelant les pulps du début du XXe siècle. Cela ne devrait pas nous étonner outre-mesure puisque Pynchon adore la culture populaire et s’est fait un devoir de reproduire dans son livre les aventures des romans à quatre sous si populaires au tournant du siècle dernier.)
Mais d’où vient ce regain d’intérêt pour le steampunk à une époque où la technologie n’a jamais été aussi bien pensée en termes de design et de fonctionnalité ? On retrouve maintenant des blogues dédiés à cet esthétique, tels que Brass Goggles, Clockpunk, The Steampunk Librarian, etc. Des boutiques se spécialisent même dans la vente de matériel victorien !
Alors pourquoi cette sympathie pour les enfants terribles de l’âge industriel : machines gigantesques, mécanismes peu ergonomiques, saleté, puanteur et pollution de ces fournaises à charbon et à vapeur ? Est-ce un intérêt pour le style au cachet dépassé de ces machines volantes à mi-chemin entre la bicyclette et la locomotive ? Ou est-ce une nostalgie pour les certitudes idéologiques et culturelles du monde victorien, pour la stabilité économique et politique de cet Empire britannique sur lequel le soleil ne se couchait jamais, pour la tranquillité apparente de la Belle Époque ? Ou peut-être n’est-ce, après tout, qu’une mode passagère associée tout simplement au tournant du siècle et qui force notre regard sur le passage précédent.
Le steampunk offre certes un aspect ludique qui nous permet de nous amuser avec la technologie. En effet, le jeu consiste souvent à inventer des machines qui imitent celles d’aujourd’hui, mais avec une technologie plus primitive, ou encore à réfléchir aux conséquences qu’auraient pu entraîner le succès de projets abandonnés en chemin, telle la machine différentielle de Babbage. Par exemple, le dirigeable était un moyen de transport qui aurait pu connaître un essor phénoménal si les États-Unis, principal fournisseur d’hélium à l’époque, avait vendu ce gaz pour la construction des plus légers que l’air. Mais, le comte Ferdinand von Zeppelin, considéré comme un ancien ennemi de la Grande Guerre, dut se rabattre sur l’hydrogène, un gaz hautement inflammable qui ne manqua pas de provoquer des pertes humaines. Ces terribles catastrophes allaient signer la fin de cette industrie naissante. On peut donc imaginer un XXe siècle steampunk dans lequel d’immenses flottes aériennes de zeppelins lents, énormes, et luxueux, relient tous les continents, à l’instar des paquebots de la White Star.
Ce jeu postmoderne de déconstruction de la technologie nous montre aussi, en contrepartie, que nos machines, dont nous sommes si fiers, sont encore bien peu éloignées de leurs grossiers ancêtres. Ainsi, nos ordinateurs sont encore équipés de claviers peu ergonomiques, dont la maquette (de style QWERTY, au Québec ou AZERTY pour la francophonie) a été conçue en fonction des limitations mécaniques des premières machines à écrire. D’autres modèles jugés plus fonctionnels (tel le Dvorak) ont été développés mais n’ont pas été acceptés à cause de l’inertie de nos habitudes de travail.
Le steampunk est donc d’abord une expérience kitsch. Il mélange le plaisir engendré par l’utilisation d’images iconiques, dont celles des machines verniennes, qui n’ont jamais existées, à la nostalgie d’une époque romantique et révolue, marquée par l’idée de progrès. Il remplace les machines bruyantes, sales et dangereuses du début de l’âge industriel par une version idéalisée de cette technologie.
L’attrait du steampunk se cache peut-être dans cette notion de progrès, si décriée et discréditée aujourd’hui. Face à un avenir de plus en plus incertain, et dont l’horizon est bloqué par la possibilité de la Singularité technologique, nous recherchons l’optimisme et les espoirs juvéniles que l’âge industriel et son credo du Progrès avait insufflé à la civilisation occidentale.
Par contre, je ne suis pas sûr que cela soit le message de Pynchon. Je ne fais que commencer la lecture d’Against the Day. Mais je vous encourage à le feuilleter, vous aussi. Et laissez-moi vos commentaires de lecture !




