On aura une idée de ce que je veux dire ici en remarquant le peu de place qui
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Pour ne rien rater de l'actualité scientifique et tout savoir sur nos efforts pour lutter contre les fausses nouvelles et la désinformation!
est accordé à la couverture de l'actualité scientifique dans nos médias,
lesquels, par ailleurs, ont bien souvent une rubrique quotidienne d'astrologie.
Si on souhaite avoir une opinion publique capable de pensée critique, il y a là
un très grave problème qui nous place devant un immense défi de nature, au fond,
pédagogique : rendre la science, ses principes et ses résultats accessibles à
tous les citoyens de manière à ce que chacun puisse participer de manière
informée et critique au vaste dialogue collectif sur les grands enjeux de société.
J'aurai certainement l'occasion de revenir sur ce thème sur ce blogue, mais un
premier pas est facile à franchir : ce serait de divulguer de l'information
scientifique pertinente à la discussion de certains enjeux.
Considérez à ce propos la guerre actuellement menée en Irak sous l'égide des
États-Unis. On peut certes avoir à ce sujet des opinions variées, mais la
qualité de notre discussion collective dépend de manière cruciale de celle de
l'information dont on dispose. Parmi elles, considérons la question cruciale de
savoir combien cette guerre a fait de morts.
À en croire bien des commentateurs, ce serait autour de 30 000 - ce qui, bien
entendu, est déjà énorme. D'où vient ce nombre? Il a semble-t-il été avancé en
décembre 2005 par le président Bush et il est depuis couramment répété et
parfois ajusté à la hausse. Mario Roy par exemple, dans un récent éditorial de
La Presse (25 octobre 2006, p. A26), écrit qu'«entre 35 000 et 60 000 Irakiens»
sont morts.
Ce qui est troublant, c'est que la prestigieuse revue The Lancet vient tout
juste de publier une nouvelle étude portant précisément sur ce sujet et qui
contredit ces nombres. Intitulée : "Mortality after the 2003 invasion of Iraq: a
cross-sectional cluster sample survey", la recherche en question est signée par
Gilbert Burnham, Riyadh Lafta, Shannon Doocy et Les Roberts. Elle est disponible
gratuitement - il suffit de s'inscrire - sur le site de la revue
http://www.thelancet.com/.
Cette recherche, si je m'en remets à une interrogation de la banque de donnée
eureka.cc, n'a pourtant à peu près jamais été évoquée dans les médias écrits
francophones du Québec. Plus précisément, Jooneed Khan l'a brièvement évoquée
(La Presse, 12 octobre 2006, page A 25); un bref texte de l'AFP, qui rapportait
à la fois les résultats de l'étude de The Lancet et l'opinion du président Bush
qui considère que la méthodologie employée est «plutôt discréditée» a été repris
dans Le Devoir (12 octobre 2006, p. b5); finalement, un court texte signé
Malcolm Ritter, de l'AP, a été repris dans La Tribune (12 octobre 2006, p. 20);
par La Presse Canadienne (11 octobre 2006); dans Le Droit (12 octobre 2006, p.
25) ; ainsi que sur Cyberpresse (11 octobre 2006); cette fois encore, cet
article oppose aux conclusions de The Lancet le point de vue du président Bush
en rapportant que celui-ci a affirmé, lors d'une conférence de presse : «Je ne
pense pas que ce rapport soit crédible».
Sauf erreur de eureka.cc ou de ma part, voilà donc tout ce qui s'est publié dans
les grands quotidiens francophones du Québec (ceci exclut le Journal de
Montréal, qui n'est pas couvert par eureka.cc) sur l'étude de The Lancet.
Or, que disait au juste cette étude?
C'était en fait la deuxième publiée sur le sujet par la revue. En 2004, une
première étude avait conclu qu'entre mars 2003 et septembre 2004, il y avait eu
100 000 morts excédentaires en Irak attribuables à la guerre contre ce pays. La
deuxième, celle dont il est ici question, conclut que le nombre de ces morts
excédentaires n'a cessé de croître et l'établit à 654 965!
Je pense que les médias ont ici raté deux belles occasions. La première était
celle de donner au public une information scientifique pertinente à un débat
public de la plus haute importance. La deuxième, celle de contribuer à l'éducation scientifique de ce même public et par le fait même de rehausser son
niveau de pensée critique.
Si les médias désiraient oeuvrer en ce sens, ils auraient pu en profiter pour,
entre autres :
• Expliquer ce qu'est une revue scientifique dont les articles sont révisés par
des pairs, ce qui est le cas de The Lancet;
• Faire connaître les immenses problèmes méthodologiques que pose ce type
d'étude, les choix méthodologiques des auteurs, leur justification et leurs
éventuelles limites;
• Expliquer ce qu'est une marge d'erreur;
• Rappeler, le cas échéant, ce qui est controversé dans cette étude et pourquoi.
Le public aurait alors pu évaluer les mérites respectifs des arguments de M.
Bush et de ceux des auteurs de la recherche, menée selon les normes en vigueur
dans le domaine. Il aurait, partant, été mieux outillé pour se faire une opinion
éclairée sur la guerre en Irak.
Deux belles occasions ratées, en somme, et qui nous rappellent d'abord que le
développement de la pensée critique des citoyens est une entreprise éducative
qui a de très lourdes conséquences politiques, ensuite le rôle important que
doivent jouer les médias dans l'accomplissement de cette tâche difficile.




