Un des critères essentiels qui guident mes choix professionnels est l'enthousiasme dont je fais preuve à l'idée de réaliser telle ou telle tâche. Steve Irwin aurait été d'accord avec moi. Plus encore, il aurait tout fait pour partager l'enthousiasme débordant qui le caractérisait et ainsi, faire connaître les secrets de la faune au grand public.

Steve Irwin est une célébrité australienne du petit écran. Fils d'un propriétaire de zoo, il a rapidement été amené à manipuler toutes sortes de reptiles, dont les 2 espèces de crocodiles australiennes : les crocodiles de Johntson (Crocodylus johnsoni) et les crocodiles marins (Crocodylus porosus). Il peaufina d'ailleurs sa technique de manipulation en aidant le projet Queensland's East Coast Crocodile Management grâce auquel plus de 100 crocodiles furent capturés et relocalisés. En 1991, Steve reprit la direction de du zoo familial situé au nord du Queensland. Il le rebaptisa Australia Zoo et offrait des spectacles très "crocodiliens". Il conquit alors les touristes et décida rapidement d'envoûter un plus large public grâce à sa série télévisée "The Crocodile Hunter".

Au premier regard, Steve Irwin est à des allures de Crocodile Dundee et d'Indiana Jones, le tout mixé avec une apparence de surfeur en culotte courte. Tout comme le bonnet rouge du Commandant Cousteau, son look d'explorateur des années 1900 est presque une marque de fabrique. Ajoutons à cela, une omniprésence de sa femme et ses 2 enfants dans ces reportages animaliers, voilà pourquoi j'ai souvent eu l'impression de regarder les Osbourne en safari ! C'est d'ailleurs les reproches récurrents que faisaient certains scientifiques, journalistes et conservationistes. Trop souvent, il était perçu comme un clown sans aucune crédibilité dans le monde de la conservation animale. C'était un show-man qui banalisait la dangerosité de certaines espèces animales australiennes.

Petit guide de Conservation

Il n'en est cependant rien. Sir David Attenborough et ses documentaires animaliers étaient une référence pour Steve Irwin. Son objectif était donc de réaliser des reportages d'aussi bonne qualité visuelle et intellectuelle, tout en y ajoutant sa personnalité "voltaïque". Rien de mieux qu'un enthousiasme débordant pour expliquer, même aux plus réfractaires, ce qu'est la conservation et pourquoi il est important de protéger à la fois les espèces animales et leur habitat. Lorsque Steve Irwin décéda au jeune âge de 44 ans, Sir Attenborough lui rendit d'ailleurs hommage : "Il [Steve] apprit au public à quel point le monde naturel était merveilleux et excitant. Il était né pour communiquer."

Travailler dans la conservation animale requiert des connaissances biologiques, et surtout, des connaissances humaines. Il faut pouvoir prendre en compte les contextes politiques, économiques et sociaux pour optimiser les décisions de conservation prises. Il faut pouvoir intégrer le grand public, lui faire comprendre et chérir le monde naturel pour qu'il souhaite le conserver. C'est le but que Steve Irwin s'était fixé. Il mettait alors un point d'honneur à documenter et manipuler les espèces les plus dangereuses, pour les dédiaboliser et montrer leur utilité dans l'écosystème australien. Malheureusement, ceci l'a conduit à sa perte: c'est en filmant une raie à la piqûre mortelle que Steve s'est fait perforer le cœur par cette dernière.

En parallèle de documentaires, Steve a également acheté de nombreuses portions de terrain en Australie, aux États-Unis ou sur les îles Fiji et de Vanatu. Certaines ont été déclarées zones de conservation. C'est le cas par exemple de la Steve Irwin Wildlife Reserve, une réserve et zone humide de 135 000 ha que j'ai eu la chance de visiter en 2011. En ce temps, j'avais rejoint une petite équipe de 3 qui suivait les kangourous antilopes (Macrotus antilopinus) pour comprendre leur sélection d'habitats. C'est une espèce souvent confondue avec d'autres kangourous et par conséquent chassée malgré ses petites populations. Notre étude nous avait conduits vers cette réserve où l'on étudiait aussi les crocodiles marins. C'est d'ailleurs sur ce petit lot de terre que j'ai réalisé toute la dangerosité du reptile en discutant avec un scientifique qui les suivait de près. En 2010, il avait été amené à ouvrir 3 individus retrouvés morts. Dans l'un d'entre eux avait été sorti un wallaby entier et dans les 2 autres, des restes humains. Cela vous fait réfléchir à deux fois avant d'installer votre tente le soir !

Osbourne or not Osbourne ?

De manière inattendue, c'est aussi dans cette réserve que j'ai rencontré Terry, la veuve de Steve Irwin, et leurs 2 enfants. La famille "Osbourne en safari" n'en était définitivement pas une. C'était des gens qui aimaient et connaissaient réellement la faune australienne. Même le petit Robert âgé alors de 8 ans en savait plus que moi ! Il est vrai qu'il y avait un côté presque activiste de la part de Terry, mais ce n'est certainement pas moi qui irais la blâmer. Face à certains comportements humains, on ne peut s'empêcher d'avoir des élans extrémistes. Le tout est de savoir si ces élans sont fondés sur nos émotions ou sur la raison, raison qui intègre justement les contextes biologiques ainsi qu'économiques, politiques et sociaux.

Voilà pourquoi Terry, fidèle à la pensée de son mari, continue de vouloir éduquer le grand public. Elle participe aussi activement dans les 3 fondations de son mari, l'International Crocodile Rescue, la Steve Irwin Conservation Foundation et Wildlife Warriors. Pour tous ceux qui ont déjà visité l'Abitibi, Wildlife Warriors ressemble (à plus grande échelle) au Refuge Pageau, soit un sanctuaire qui accueille animaux blessés et orphelins, dans le but de les remettre éventuellement en liberté. À la différence cependant du Refuge Pageau, Wildlife Warriors non seulement éduque le public mais permet aussi d'étudier les espèces résidentes du sanctuaire.

Steve Irwin aura certainement marqué les gens qu'il a rencontrés par son enthousiasme. Steve Irwin aura immanquablement marqué la science par sa découverte d'une nouvelle espèce de tortue (Elseya irwinii). Steve Irwin aura définitivement marqué les esprits par sa vision du monde naturel, à la fois merveilleux et surprenant.