Ambassade du Royaume Uni à Tokyo

https://www.sciencepresse.qc.ca/blogue/ydutil/2022/04/27/nucflash-macaza-chapitre-14-guide-touristiqueLe 19 septembre, nous avons rencontré, dans une salle de conférence de l’hôtel impérial, Karl Compton, de l’Office of Scientific Research and Development. Ce dernier menait sa propre enquête sur l’ensemble des technologies japonaises. Compton nous informa qu’il avait interrogé Nishina et avait reçu les mêmes informations que nous. Il avait mentionné l’existence du plutonium à Nishina qui s’était montré très intéressé. Compton nous avisa que tout ce qu’il trouverait de son côté sur la recherche nucléaire serait publié. Nous nous sommes entendus pour lui transmettre tous les documents pertinents qui ne feraient pas partie de notre mission principale.

C’est aussi ce jour-là que le code de censure de la presse est entré en vigueur. Il avait pour effet de limiter la parution des informations sur les dommages des bombes atomiques. Le contrôle avait cependant commencé quelque temps plus tôt. Ainsi, un texte d’Ichiro Hatoyama diffusé dans l’édition tokyoïte d’Asahi Shimbun du 15 septembre avait entrainé une suspension de 48 heures du quotidien. Son crime avait été d’écrire « L’utilisation de bombes atomiques et le meurtre de civils innocents est indéniablement une plus grande violation du droit international, que l’attaque de navires-hôpitaux ou l’usage de gaz toxique. »

Afin de ne pas dupliquer les efforts de chaque groupe, le général MacArthur a dirigé la formation d’une « commission mixte pour l’enquête sur les effets médicaux de la bombe atomique au Japon ». Le 22 septembre, un groupe chapeauté par le professeur Takeo Nagamiya de la faculté de médecine de l’université impériale de Tokyo a rencontré le personnel militaire américain. Ces derniers avaient demandé une coopération pour les aspects médicaux de l’investigation. La commission conjointe comprenait les équipes américaines (Army, Air Force, Navy) et des membres japonais, principalement sélectionnés par Masao Tsuzuki à l’université impériale, mais aussi à l’école de médecine de l’armée japonaise et l’hôpital de l’armée de Tokyo. Le 25 septembre, le contingent désigné pour étudier Nagasaki quitta Tokyo.

En raison de mon statut particulier, je pouvais être prêté aux différents groupes sur le terrain en fonction des besoins. Étant donné mon expertise sur l’effet des radiations, j’avais été rattaché au détachement du colonel Stafford Warren, surtout composé d’officiers de la US Navy.

Je devais aller avec eux à Nagasaki, mais Philip Morrison avait insisté pour que je reste à Tokyo le temps de terminer mes analyses pour l’équipe du projet Manhattan. C’est pourquoi, j’ai travaillé avec le groupe d’Hiroshima, mais dont le départ avec été retardé par un typhon.

En plus de réviser de nombreuses données médicales colligées par les Japonais, j’ai accompagné Averill Liebow à l’hôpital catholique international Seibo Byoin où plusieurs prêtres blessés d’Hiroshima avaient été admis. J’y ai retrouvé le père Kleinsorge, qui souffrait d’une leucopénie, et qui nous raconta son expérience avec la bombe.

Bien que je fusse théoriquement rattaché à l’équipe de la Navy, on m’avait fait savoir que je pouvais quitter à la fin du mandat des gens du projet Manhattan à la mi-octobre et retourner au Canada. Alternativement, je pouvais continuer à travailler avec la commission.

J’étais ambivalent jusqu’à ce que j’aie reçu une invitation à une soirée à l’ambassade de la Grande-Bretagne prévue pour le 5 octobre. On avait spécifié black tie comme code vestimentaire. Évidemment, je n’avais pas de tenues adéquates. Heureusement, on m’apprit qu’il suffisait d’en faire la demande au service des fournitures. Après quelques minutes au téléphone, je fus mis en communication avec un tailleur officiel de l’armée qui me donna un rendez-vous pour le matin suivant.

Le lendemain, après une brève prise de mesure, le couturier s’informa du corps pour lequel je travaillais. Je lui expliquai succinctement ma situation et après discussion je penchai pour l’uniforme de US Marine, type B. Il me demanda quelles étaient mes décorations et je lui répondis que je n’en avais aucune idée, car techniquement j’étais un civil. L’artisan soupira et dit qu’il s’en occuperait lui-même.

La semaine s’était passée sans évènement majeur, si ce n’était la tempête tropicale Kate qui avait frappé Tokyo créant un véritable déluge. Profitant du temps à nouveau clément, je décidai de marcher de mon hôtel jusqu’à l’ambassade britannique qui avait été transformée en base militaire de la Royal Navy, HMS Return. La promenade le long des douves du palais impérial avait quelque chose d’apaisant.

J’arrivai parmi les premiers invités. Tout le gratin de Tokyo était là. Les voitures arrêtaient devant les grilles du complexe déchargeant leurs passagers : beaucoup d’officiers américains et britanniques en tenue de mess et quelques officiels Japonais parfois accompagnés de leur épouse revêtant un kimono. Il y avait aussi quelques femmes de notables étrangers. Puis arrivera une vague d’automobiles du US Army nurse et de la Croix rouge américaine chacune remplies d’infirmières. Si les premières arboraient des uniformes d’apparat, il semblait que l’on avait relaxé les critères vestimentaires pour les secondes, car la plupart portaient des robes cocktails.

Je me dirigeai vers l’intérieur pour prendre une bière au bar. Je n’aurais jamais cru qu’une Guinness puisse avoir si bon gout. Dans un coin de la salle, il y avait un quartet jouant un air de jazz. Partout, les gens discutent âprement de sujets qui me semblaient d’un ennui mortel. Malgré la foule ambiante, je me sentais un peu seul. Même si j’ai participé à quelques reprises à des soirées mondaines quand j’étais précepteur royal, j’y ai toujours eu l’impression d’être un corps étranger.

Au bout d’un moment, j’aperçus le ministre Gorgé conversant avec quelqu’un. Je me dirigeai d’un pas leste le saluer. Après une certaine hésitation, il me reconnut.

— Ha ! Je suis heureux de vous voir ici. J’aimerais vous présenter Frédéric Joüon des Longrais de la Maison franco-japonaise. Vous le cherchiez la dernière fois que nous nous sommes rencontrés.

— Effectivement, l’ambassadeur français au Vatican, Jacques Maritain, m’avait demandé de vous laisser du courrier et de prendre de vos nouvelles.

— Je vous remercie de vous être si bien acquitté de votre mission. Je ne suis pas mécontent d’être de retour à Tokyo, même si la maison ne sera pas opérationnelle avant un bout de temps. Il y a des réfugiés à reloger et des liens de confiance à rebâtir.

Une longue conversation s’en suivit entre Joüon des Longrais, Gorgé et moi sur les défis de la reconstruction du Japon et l’établissement d’une paix durable dans le monde. Après un moment, j’en eus assez et je m’excusai pour étudier plus à fond la faune de cette soirée.

Au hasard de mon exploration, je tombai sur une salle de bal. Les femmes d’un côté de la salle attendaient que les hommes de l’autre côté leur demandent une danse. En passant près d’un groupe de jeunes officiers, je les entendis discuter.

— Quelle bitch ! Elle m’a quasiment cassé le petit doigt.

— On t’avait averti pourtant. La veuve noire est off limit.

— Veuve noire, une mente religieuse plutôt.

Un troisième plus familier avec la culture locale renchérit :

— Non, une émule de Sada Abe!

En les écoutant bavarder, un mot me vint à l’esprit : carcajou !

Il ne pouvait parler que de Maria, mais où était-elle ? J’avais beau chercher, je ne la reconnaissais pas. C’est à ce moment qu’une grande femme vêtue d’une longue robe sans manche en soie noire avec une coupe en fuseau, gantée jusqu’au coude, avec sur la tête un bibi masquant ses cheveux se dirigea vers moi. À chaque pas, ses jambes interminables recouvertes de nylon noir et chaussées de taillons aiguilles émergeaient des échancrures de sa robe. Elle ne marchait pas ; elle avançait avec une élégance surréelle.

Ce n’est qu’une fois rendu à moins de 6 pieds de moi que je la reconnus. Les cheveux un peu plus longs, le maquillage et le vernis à ongles m’avaient complètement trompé. Elle m’adressa la parole d’un ton qui ne laissait aucun doute sur l’impérativité de la demande :

— Venez danser !

— J’accepte volonté, mais je vous avertis je ne suis pas un bon danseur.

— Pas de problème ! Vous n’avez qu’à me suivre, garder vos mains à la bonne place et cela va bien se passer.

Sur ce, elle m’entraina sur la piste. Profitant de l’intimité relative, il me dit à l’oreille.

— Dieu merci, vous êtes là ! Entre les caquetages des poulettes émoustillées devant les uniformes et les avances grossières des militaires, c’était terriblement pénible. Heureusement, vous êtes là ! Je ne savais pas si l’invitation ferait mouche, mais j’ai bien misé.

— C’est vous qui m’avez invité !

— Oui, c’est moi qui ai demandé à Camille Gorgé, de faire pression sur les Britanniques pour vous ajouter à la liste des hôtes. Après tout, en tant que coloniaux, vous faites un peu partie de la famille. En passant, depuis quand vous êtes avec les US Marines, je vous croyais rattaché à l’armée de terre américaine.

— Mon équipe part la semaine prochaine, alors je serai transféré vers une unité de la Navy. De plus, je trouvais que l’habit des Marines allait mieux avec la couleur de mes yeux.

— Effectivement, c’est plus esthétique. Vous avez une intéressante collection de médailles…

Du doigt elle effleurait les différents rubans sur mon torse.

— …. Victoire de la Seconde Guerre mondiale; campagne européenne, africaine et moyen-orientale avec étoile d’argent, campagne Asie-Pacifique avec pointe de flèche, corps expéditionnaire des Marines. Vous avez aussi un badge de qualification d’expert à la carabine et au pistolet, un badge d’observateur aérien et un badge de parachutiste de niveau de base. Impressionnant pour quelqu’un qui prétend ne pas être militaire !

J’étais un peu embêté. Je n’avais pas sa connaissance des décorations. Je ne m’étais contenté d’enfiler le costume tel qu’il était revenu du tailleur. J’essayai de changer rapidement de sujet de conversation.

— Vous êtes sublime ce soir. Je ne vous ai pas reconnu tout de suite dans cette robe de soirée.

— Merci de ces bons mots. C’est un peu surhabillé, mais j’ai mes raisons. Je suis d’abord venu en solidarité avec les copines de la Croix-Rouge américaine et de la US Army. L’objectif étant de diluer l’attention des mâles en rut. Dans le meilleur des cas, j’espérais faire une rencontre agréable, sinon et beaucoup plus probable, ce serait une soirée misérable à jouer la marchandise sur un étal.

— Je souhaite que ce soit la première option qui prévaudra.

— C’est déjà beaucoup mieux depuis que vous êtes là. D’une part, je ne suis plus le centre d’attention ; d’autre part, je n’ai plus à entendre les pâmoisons de mes consœurs qui vous ont vu arriver dans votre bel uniforme ! Ah, si elles savaient…

Trêve de papotage, racontez-moi vos derniers mois.

Je relatai brièvement mes aventures depuis que nous nous étions quittés à Rome en omettant certains passages qu’elle n’avait pas besoin de connaitre. Elle fit de même de son côté.

— Après de multiples protestations, j’ai fini par obtenir une place dans un avion peu après votre départ. D’après ce que l’on m’a expliqué, quasiment, toute la capacité de l’Air Transport Command a été redirigée vers le Japon. Je me suis tapé un vol direct Rome-New Dehli de 19 h. Après une journée de repos, nous avons fait un second vol vers Okinawa de 16 h 30. J’ai attendu quelques jours là-bas avant d’avoir une place vers Tokyo. Ce fut pas mal pénible, les romans que j’ai apportés sont loin d’avoir suffi à passer le temps.

— Quels romans ?

— J’avais amené Death Comes as the End et Sparkling Cyanide d’Agatha Christie, Green for Danger de Christianna Brand et Coroner’s Pidgin de Margery Allingham. J’ai hâte que Simenon publie de nouveaux livres, je n’ai rien lu de lui depuis Signé Picpus. Il était malheureusement impossible de trouver des romans policiers italiens en raison de la censure imposée par Mussolini.

— Vous affectionnez les romans policiers à ce que je vois.

— Effectivement, c’est un de mes péchés mignons. Et vous vous lisez quoi ?

— Normalement, beaucoup de bouquins de sciences et d’histoire, mais rien depuis des mois. Je n’ai pas lu grand-chose de fiction ces dernières années mis à part des classiques de la littérature française.

En passant, comment s’est terminée votre maitrise ?

— Je remis mon mémoire juste à temps. J’ai reçu une excellente évaluation. Votre aide a été précieuse.

— Je suis bien content d’avoir pu vous être utile. Vous n’avez pas idée du bien que cela m’a apporté de pouvoir enseigner la physique à nouveau.

— Je comprends. Les derniers mois ont été éprouvants pour moi aussi, même si l’évacuation des prisonniers de guerre fut bonne pour le moral. Le comportement des mâles ici n’est guère mieux qu’en Europe ; cela me donne la nausée juste d’y penser. Alors, s’il vous plait, ne traitons pas de ces sujets ce soir.

Parlant de comportement des mâles. Merci pour les chocolats, même s’ils étaient dégelasses ! C’est l’intention qui compte et les copines les ont bien appréciés.

Une fois la glace brisée, nous avons donc passé une bonne partie de la soirée à discuter de tous les sujets possibles sauf ceux liés à la guerre et à l’occupation. De temps en temps, elle faisait une remarque particulièrement salace sur une portion de l’anatomie d’un militaire, qui tombait dans son champ de vision. Je trouvais cela plutôt déplacé, mais je me suis dit que cela devait être pour elle un comportement normal et que cela devait être dû à une différence culturelle ; les Européens étant plus libéraux.

À un moment, Maria m’invita à lui chercher un cocktail au bar ? J’acceptai volontiers et lui demandai ce qu’elle désirait.

— Bonne question. Avec les pénuries, il manque de toutes sortes d’alcool. Il faut donc faire simple. Donc pas de Manhattan ou Singapore sling. Essayez de commander un Between the Sheets, sinon un Cosmopolitan. Si rien ne fonctionne, je me contenterai d’un Dry Martini.

Un peu déstabilisé par une telle sophistication, je me dirigeai vers le bar. Finalement, il était mieux fourni que prévu et je suis revenu avec un Between the Sheets. De mon côté, je suis revenu comme un béotien avec un verre de Johnnie Walker. Cependant, Maria avait disparu.

Je l’attendis un bon moment avant de la chercher dans l’ambassade. Ce ne fut pas une mince affaire de la retrouver dans cette vaste propriété. Au bout d’un moment, je l’aperçus en train de se diriger vers le général MacArthur qui était accompagné de sa femme. Je me pressai de la rejoindre et fus bientôt assez près pour entendre leur conversation.

— … la ration quotidienne n’était d’environ 1400 calories, ce qui est en bas des besoins métaboliques. La population a perdu beaucoup de poids. S’il y a eu des progrès pour les approvisionnements en poisson depuis la fin des combats, la situation reste largement insuffisante pour les autres denrées de base. Il faudrait le plus rapidement possible amener des vivres pour supplémenter l’alimentation. Selon nos estimations, on devrait…

MacArthur m’adressa subitement la parole après que sa femme lui ait glissé un mot à l’oreille.

— Capitaine, vous avez entendu. Que devrais-je faire selon vous ?

— Général, pour ce qui est de la marche à suivre, je ne vous apprends pas qu’il est du devoir des officiers d’agir de façon exemplaire. Cependant, il arrive que les hommes du rang donnent aussi des leçons aux officiers.

Le 6 septembre, il y a eu un accident ferroviaire à Sasago. Immédiatement après un train transportant 80 prisonniers de guerre américains est arrivé en gare. Une douzaine d’hommes ont commencé à donner les premiers soins aux blessés avec les quelques fournitures médicales qu’ils avaient avec eux. Entretemps, d’autres ont ouvert des conserves et les ont données aux victimes. Utilisant leurs propres couvertures, ils ont fait des lits improvisés pour ces derniers. Alors que leur train était sur le point de sortir de la gare, ils ont jeté par les fenêtres des rations, des draps, des manteaux, des pardessus, etc., pour aider les Japonais. Et, je dois préciser que cela n’est qu’un des actes exemplaires dont j’ai eu connaissance.

Le visage de MacArthur se couvrit d’une émotion fugitive. Après une courte pause, il me répondit d’une voix chaude et nette en détachant chaque mot, d’une façon qui ne laissait aucune ambigüité.

— Merci capitaine. Nous ferons ce que notre devoir nous commande.

Sa femme le prit fermement par la main et lui murmura quelque chose à l’oreille. Il s’adressa ensuite au général Willoughby à ses côtés.

À ce moment, Maria m’arracha son verre et s’en alla prestement dans une autre direction. Je finis par la rattraper un peu plus loin pour lui demander ce qui se passait. Elle était visiblement contrariée.

— J’ai travaillé des heures à préparer ce discours et MacActhur n’a même pas écouté jusqu’à la fin. Vous vous improvisez quelque chose en une fraction de seconde et il a toute votre attention. Évidemment vous êtes un homme…

— En fait vous l’aviez déjà convaincu, mais vous avez utilisé le conditionnel de l’impératif. C’est pénible pour n’importe quel homme et intolérable pour un des généraux les plus décorés de l’histoire venant de quiconque autre que sa propre épouse.

— Qu’est-ce que vous me chantez là ? Cela n’existe pas le « conditionnel de l’impératif » !

— Oui, c’est la façon des femmes d’exprimer des souhaits : « il faudrait », « on devrait », « veux-tu », etc. comme si c’était des suggestions alors que ce sont des demandes explicites, quand ce n’est pas carrément des ordres. Pour votre gouverne, je ne sais pas si vous avez remarqué, madame MacArthur avait compris le message et l’a passé à son mari avant que vous ayez terminé. Moi, je n’ai servi qu’à trouver le bon angle pour présenter la situation aux vétérans et aux politiciens américains.

— Wow, vous êtes impressionnant dans votre analyse. Si vous êtes si malin, comment se fait-il que ce soit les hommes qui dominent le monde.

— Je dois avouer que je n’ai pas creusé la question, mais a priori, il n’y a pas de raison. Peut-être qu’à une certaine époque la force physique donnait un avantage pour la chasse ou la guerre, mais c’est un avantage qui disparait rapidement avec la mécanisation. Adam Smith note d’ailleurs l’effet égalitaire de la technologie dans Wealth of Nations. Personnellement, je pense que c’est essentiellement parce que les hommes sont jetables.

— Vous pouvez préciser votre pensée ?

— Pour chaque général, il y a eu des milliers d’hommes sacrifiés. Pour chaque millionnaire, il y a des milliers d’indigents. Le rapport cout-bénéfice étant meilleur, les hommes prennent beaucoup plus de risques. Cela a pour conséquence qu’aux deux bouts du spectre social, ils sont plus présents. Ce n’est pas un problème parce que l’on pourrait éliminer la majorité des hommes et la société fonctionnerait pareil, ce que l’on ne peut pas se permettre avec les femmes. C’est aussi pourquoi la polygynie est beaucoup plus courante que la polyandrie.

— Effectivement, les hommes n’ont pas d’utilité particulière mise à part pour la reproduction et le transport des charges lourdes, ce qui est de moins en moins important comme vous l’avez noté. On pourrait donc castrer 90 % des hommes pour limiter leurs instincts belliqueux sans difficulté.

Intrigué, je ne pus m’empêcher de la suivre dans cette lubie.

— Je crains qu’il y ait tout de même certaines réticences…

— Pourtant c’est ce que l’on fait chez les animaux et ils ne s’en sortent pas plus mal. Dans plusieurs sociétés, c’était un châtiment, mais aussi, et cela est important, de façon volontaire pour des motifs religieux ou pour avoir des postes de fonctionnaires comme en Chine ou dans l’Empire byzantin. On a même castré des enfants pour produire des chanteurs pour les chorales d’église, ce qui n’a été interdit en Italie qu’en 1861 ! Si l’on offre les bonnes mesures incitatives, on pourrait redémarrer la tradition.

D’autant plus que ce ne serait que pour une ou deux générations, le temps d’améliorer le caractère des mâles. D’ailleurs, il y a déjà entre 15 et 20 % des hommes qui n’auront pas de descendance. Pas besoin de monter à 90 %, juste 50 % seraient probablement suffisants.

C’est une opération super facile. Je l’ai pratiquée moi-même sur des animaux au pensionnat. On peut aussi simplement utiliser ses dents, si l’on a une bonne mâchoire, comme les Lapons ou les Corses. Bien sûr qu’il y aura des objections, mais si cela nous préserve d’une guerre destructrice par génération, la question ne se pose même pas.

— Comment choisirait-on, ceux à conserver… intact ?

— Ha, c’est facile ! Les moins agressifs, les moins libidineux et ceux comme vous bien sûr.

— Je suis content de l’apprendre.

Aïe, elle semblait réellement sérieuse. Heureusement, les deux pintes de Guinness et le Johnnie Walker m’avaient rempli la vessie et me donnaient une bonne raison de la quitter un moment.

Au sortir des toilettes, j’aperçus au bout du corridor le major Robert Furman, qui était le responsable militaire de notre équipe, que je connaissais depuis la mission Alsos en Europe. Au moment même où je m’apprêtais à la rejoindre, une lourde paluche tomba sur mon épaule et une voix rauque m’enjoignit poliment de la suivre. En me retournant, je vis trois policiers militaires, qui m’entourèrent et me firent entrer dans une petite pièce un peu à l’écart.

On me pointa une chaise en bois massif avec des accoudoirs sur laquelle on m’ordonna de m’assoir. Si tôt fait, un des policiers m’attrapa les mains dans le dos au moment même où un autre me donna un punch en plein plexus solaire. Pendant que je tentais de reprendre mon souffle, le troisième policier aboyait.

— Qui êtes-vous et pour qui travaillez-vous ?

— Capitaine Jean Royer, Manhattan Engineer District’s, râlai-je.

Il n’a pas eu l’air d’apprécier la réponse parce qu’il a fait un signe de la tête qui me valut un coup de poing additionnel, sauf que cette fois j’étais préparé et j’avais encaissé le choc.

— Vous mentez ! Vous ne savez pas que les Marines n’ont pas été déployées en Europe ? En plus, vous avez un accent allemand terrible !

C’était un ignorant, car il y avait eu quelques Marines en Europe pour des opérations spéciales, mais pour mon accent il n’avait pas tort.

Au moment précis où le coup de poing suivant arriva, je saisis l’auriculaire du soldat me retenant les mains derrière le dos et lui cassai sec tout en poussant de toutes mes forces avec mes pieds vers l’arrière. La stupéfaction fut totale et il tomba à la renverse ; le fauteuil et moi l’écrasant. Celui qui me tabassait avait lui aussi été pris par surprise et je pus utiliser mes jambes pour le projeter vers l’arrière. Je roulai de côté pour me relever aussitôt en employant la chaise pour frapper le troisième militaire. Celui que j’avais catapulté en arrière revint à la charge. Profitant de son élan, je l’ai empoigné et lancé sur le policier qui gisait au sol. Alors que je reprenais une posture défensive, j’entendis trois coups à la porte. Lorsqu’elle s’ouvrit, je vis le visage de Furman qui passait par l’entrebâillement.

— Désolé d’interrompre votre conversation, mais Jean est attendu ailleurs.

Je quittai prestement la pièce avant que mes adversaires réalisent qu’ils sont armés. Robert était mort de rire.

— Si Willoughby apprend cela, tu vas avoir… une médaille. Les MP l’ont arrêté quand il est allé visiter MacArthur. Ils sont paranoïaques et n’entendent pas à rigoler.

— Ne me parle pas de cela. C’est la deuxième fois qu’ils m’appréhendent. La première, c’était parce que je portais des bas dans des sandales.

— Admets que dans ce cas-là, ils avaient une bonne raison !

Robert m’adressa alors la parole avec un ton bizarre.

— Il y a eu des imprévus. Il faut que je t’envoie à Nagasaki immédiatement. Il y a un relevé radiologique étendu à faire et des données médicales à colliger. J’aurais aimé de te garder à Tokyo, mais c’est un ordre qui vient de haut.

Je te paye un verre parce que l’on n’aura pas l’occasion de se revoir avant notre départ.

— Je veux bien, mais j’ai une amie qui m’attend.

— Va la retrouver et je vais te rejoindre avec ta consommation.

— Parfait. Ramène-moi un scotch double, c’est approprié après une bagarre.

Robert alla de son côté pendant que je cherchais Maria.

— Elle était restée là où je l’avais laissée. Visiblement, un peu impatiente, elle était allée se procurer un autre cocktail.

— Vous en avez mis du temps. Vous avez fait une passe rapide dans les toilettes ? me demanda-t-elle avec un air espiègle.

— Enfin plutôt dans un bureau adjacent. Pourquoi dites-vous cela ?

— Vous êtes pas mal débraillé !

En effet, c’est difficile de rester impeccable pendant une bagarre. J’essayais tant bien que mal de remettre ma cravate et mes cheveux en place quand Robert est arrivé avec mon verre. Je fis les présentations. Nous avons ensuite discuté tous les trois longuement.

Robert était un diplômé de Princeton en génie civil. Il avait participé à la construction du Pentagone. Il y avait même vécu dans un appartement secret où il se reposait avec trois de ses collègues afin de pouvoir surveiller le chantier 24 h sur 24. Il l’avait même occupé après les travaux pendant un certain temps pour économiser une chambre d’hôtel, jusqu’à ce que la sécurité découvre son manège et l’expulse manu militari.

Nous avons raconté quelques-unes de nos aventures lors de la mission Alsos en évitant tous deux de parler des activités militaires auxquelles nous avions participé.

Pendant que nous discutions, William Penney nous repéra. C’était un physicien britannique spécialiste des ondes de choc, ce qui l’avait amené à être recruté par le projet Manhattan, où il avait collaboré au calcul du mécanisme d’implosion de la bombe au plutonium. Pour cette raison, il avait aussi assisté à l’essai Trinity et avait participé au choix des villes cibles et avait déterminé l’altitude optimale pour tuer le maximum de personnes.

À Nagasaki, il avait été témoin de la puissance destructrice de la tourelle de queue du B-29. Avec Robert Serber, il avait participé aux relevés sur le terrain et établi la force de l’explosion à partir de barils de pétrole écrasés, de la courbure des mâts et du renversement de pierre commémorative. Cependant, rien de tout cela n’avait transpiré. William n’était pour Maria qu’un scientifique timide dont la femme était morte pendant la guerre.

Vint la fin de la soirée et nous nous fîmes nos adieux.

Maria allait retourner à la Légation suisse à pieds et je me suis offert de la raccompagner. À mon grand étonnement, elle accepta sans rechigner. Les lampadaires n’étant pas tous fonctionnels, les zones d’ombres étaient nombreuses surtout que c’était la nouvelle Lune. Heureusement, il n’y avait qu’une demi-heure de marche à faire.

En route nous avons discuté de tout et de rien, profitant simplement de la présence l’un de l’autre. À un moment, Maria commenta.

— En temps normal, j’aurais été inconfortable de me faire raccompagner. Mais, il faut bien admettre que ces rues ne sont pas très sures, surtout avec tous ces militaires en permission. Mais avec vous, je me sens plus en sécurité.

— Si je peux être utile.

— C’est quand même bête que le premier gars intéressant que je rencontre soit eunuque de naissance.

— Euneuque de naissance ?

— Oui, Mathieu chapitre 19, verset 12 : il y a des eunuques qui sont nés tels, du ventre de leur mère.

— Je ne comprends toujours pas ce que vous voulez dire ?

— C’est clair pourtant : les femmes ne nous intéressent pas, vous préférez les garçons ! Vous dissimulez bien votre jeu, mais pour une bonne observatrice comme moi c’est évident. D’ailleurs, vous ne vous êtes pas caché d’avoir fait une passe rapide en revenant des toilettes. Je suis consciente que c’est illégal dans votre pays, mais rassurez-vous, votre secret est bien gardé avec moi.

Sous le choc et terriblement en colère, je n’eus que cette réplique malheureuse.

— Calvaire ! Vous êtes une criss de folle et la pire espionne de l’histoire…

Le visage de Maria se crispa. Dans la pénombre, je ne parvenais pas à lire clairement son émotion, mais de toute évidence, je l’avais blessée. Nous nous sommes regardés en chiens de faïence un moment, quand des cris de détresse se firent entendre.

やめろ!私たちを解放します ! Yamero ! Watashitachi o kaihō shimasu!

(Arrêtez ! Lâchez-nous !)

Je courrai en direction des cris, abandonnant Maria dans le noir.

Quelques centaines de mètres plus loin, je vis un attroupement de soldats. Au milieu, deux femmes les suppliaient de les laisser partir. Les gars avaient visiblement d’autres idées en tête.

— Lâchez-les immédiatement, ordonnai-je.

Malhreusement, cela n’eut qu’un effet très mitigé. Un des assaillants répondit.

— Nous sommes huit et vous êtes seul capitaine. Essayez de nous arrêter pour voir.

Il ne savait pas compter. Il en fallait quatre pour tenir les Japonaises qui se débattaient de toutes leurs forces. Sans compter qu’ils étaient amochés par l’alcool. J’attendais le moment propice avant de passer à l’action. Le vantard l’avait noté.

— Qu’est-ce que je vous disais les gars, comme à Okinawa !, lança-t-il toute en défaisant son ceinturon.

Ses pantalons tombèrent et les autres soldats se retournèrent pour voir le spectacle et c’est à cet instant exact où j’ai frappé le voyeur le plus près de moi d’un coup de pied au genou qui l’envoya à terre. Le second se prit un crochet à la figure suivi d’un direct en plein plexus solaire. Le troisième tenta de me donner un coup de poing au visage que j’évitai sans peine. Profitant de son élan, je le projetai au sol. Les quatre agresseurs restants lâchèrent leurs prises pour venir à ma rencontre. Le gars au pantalon baisé me regardait l’air médusé.

Je m’apprêtais à recevoir le second groupe comme il le méritait quand je ressentis une violente douleur dans le dos.

Je perdis momentanément conscience. Lorsque je revins à moi, Maria m’entrainait à mon grand étonnement vers un des portails de la propriété impériale Akasaka.

— La police militaire ne nous cherchera pas ici. Marchez deux pas dernière moi et ne dites rien.

J’obéis aux ordres tant bien que mal, car chaque pouce carré de mon corps me faisait souffrir.

Le garde de faction s’inclina et laissa passer Maria librement.

おやすみなさいマリア (Bonne nuit Maria-sama)

Non seulement il semblait la reconnaitre, mais la saluait avec déférence !

En longeant de quelques édifices en ruine, Maria commenta.

— Les bombardements du 13 avril ont détruit plusieurs bâtiments. Le palais Ōmiya a été très endommagé. Le palais Akasaka a évité la catastrophe uniquement parce que les bombes incendiaires qui l’ont frappé n’ont pas explosé et parce que les employés les ont courageusement transportées à l’extérieur enroulées dans des couvertures. Mes appartements sont dans ce bâtiment qui a été épargné.

Devant le portail de la résidence, même manège, le garde nous laisse passer avec force courbettes ! Une fois à l’intérieur, Maria ouvre la première porte dans un corridor richement décoré.

— À force de protestations, j’ai réussi à avoir la pièce la plus petite possible qui ne donnait pas l’impression aux Japonais d’être chiches.

L’appartement ressemblait à une des suites de l’Hôtel impérial ! Cela souleva ma curiosité.

— Comment se fait-il que vous habitiez ici et non à la Légation suisse ?

— Je suis une amie de Yuriko Takagi, Son Altesse Impériale consort Takahito de Mikasa. Nous nous nous sommes connues au pensionnat, où nous avons partagé une chambre le temps d’un semestre. Je suis officiellement une de ses dames de compagnie. Je ne peux donc pas dormir sous le comble d’un bâtiment étranger. Comme la Légation est adjacente au palais, je traverse discrètement la rue pour éviter une situation diplomatique difficile.

— Vous en avez rencontré beaucoup de princesses ?

— Plusieurs. La plupart ne venaient faire qu’une courte visite pour se faire casser la royauté et développer des aptitudes pour vivre dans le monde moderne. Après la révolution bolchévique, c’est devenu populaire.

— Vous avez étudié dans une école pour riches héritières ?

— Non, il n’y a pas que des princesses. J’ai été admise avec une bourse d’excellence.

Le pensionnat La roseraie est le croisement d’une école d’élite, d’une académie militaire, d’un couvent, d’un kolkhoze, d’une école de finition et… d’un bordel ! Il possède un campus de 100 hectares sur le lac Léman avec une plage privée, des écuries, une fermette, des serres et un verger. Le pensionnat utilise aussi le site d’un ancien sanatorium situé en montage dans le canton de Bern. On y passe une partie de la session d’hiver. La philosophie d’enseignement est féministe, internationaliste, pacifiste et socialiste.

C’est là que j’ai connu Gunnila Bernadotte, comtesse de Wachtmeister af Johannishus, la duchesse Marie-Christine de Wurtemberg, la princesse Clotilde de Tour et Taxis, Son Altesse Sultanique, la princesse Faouzia bint Fuad, reine consort d’Iran jusqu’à ce printemps lorsqu’elle a mis fin à son mariage malheureux. Elle était tellement belle, qu’elle nous faisait toutes chier. J’y ai aussi rencontré Alexandra de Grèce, reine de Yougoslavie.

La plupart des têtes couronnées sont aussi enflées. Cependant, il y en a quelques-unes qui sont devenues de bonnes amies. Par exemple, Galyani Vadhana, princesse thaïlandaise de Naradhivas. Après le pensionnat, on a continué de se tenir ensemble à l’Université de Lausanne. Je suis même allé à son mariage. Georgina von Wilczek, princesse consort de Liechtenstein, est une bonne copine. J’ai été demoiselle d’honneur à son mariage. Ce ne sont pas toutes des pimbêches. Par exemple, Anne de Bourbon, princesse de Parme, a conduit des ambulances pour les Forces françaises libres pendant la guerre. De son côté, mon amie, la princesse Irmingard de Bavière en a bavé, car son père s’était opposé aux nazis. J’ai malheureusement échoué à la faire venir en Suisse et ces salauds ont réussi à la capturer. Elle a fini dans un camp de concentration. Heureusement, elle a été sauvée par les Russes.

Élisabeth de Luxembourg et Élisabeth d’Autriche sont de bonnes copines. Vous les connaissez peut-être puisqu’elles se sont réfugiées au Canada.

— Oui, je les connais très bien ! J’ai été le précepteur officiel d’Élisabeth d’Autriche. Quant à Élisabeth de Luxembourg, elle et ses sœurs étaient pensionnaires au Collègue Jésus Marie et venaient visiter la résidence de l’impératrice Zita de temps à autre pendant que je donnais mes cours privés. Parfois, elles en profitaient aussi.

Maria devint soudainement surexcitée. Elle se mordilla les lèvres et même la main tellement, elle était agitée.

— Attendez ! Vous êtes le précepteur des deux Élisabeth !!! Le fermier avec un accent ridicule ! Au début, elles pensaient que c’était une mauvaise blague, mais elles se sont vite aperçues que vous étiez compétent, très gentil et incroyablement cultivé, bien que très timide ; baraqué aussi, avec des épaules et des fesses d’enfer…

Maria se tue subitement, essayant visiblement de reprendre un peu de prestance.

— Maintenant, aidez-moi à retirer ma robe, je ne veux pas risquer de la salir en vous auscultant. Le couturier a placé le fermoir à dessin entre les omoplates pour que ces messieurs puissent avoir le plaisir de déballer leur conquête.

Je m’exécutai tant bien que mal, le fermoir étant particulièrement petit et délicat et mes gros doigts étaient gourds des suites de la bagarre. J’abaissai la fermeture éclair juste assez pour qu’elle puisse l’atteindre aisément.

— Merci, maintenant fermez les yeux s’il vous plait. C’est que je ne porte rien en dessous. Avec ce genre de robe super moulante, il faut des sous-vêtements adaptés, sinon cela se voit et c’est très disgracieux.

Je m’exécutai et en profitai pour changer de sujet.

— Je m’excuse de vous avoir engueulée tout à l’heure. C’est vraiment injustifiable de ma part.

— Excuse acceptée. C’est moi qui ai été indélicate. J’aurais dû amener le sujet autrement. Les mâles sont tellement susceptibles quand on touche à leur virilité.

— D’où vous vient l’idée ridicule que je préfère les hommes ?

— Il n’y avait aucune pornographie dans les affaires que vous m’avez laissées. Il n’y en avait pas non plus dans votre chambre d’hôtel. Et apparemment, vous n’allez pas aux putes. De plus, vous semblez vous intéresser réellement à ce que je dis. Ce n’est pas un comportement masculin normal !

— C’est peut-être juste parce que j’ai eu d’autres priorités depuis 2 ans ! C’est ma première soirée de congé depuis que j’ai mis les pieds au Japon.

— Donc vous iriez au bordel si vous aviez le temps ?

— Non ! Je ne suis pas intéressé à ce genre de rencontre.

— Vous n’avez pas le sens de l’économie alors ! Les Japonais craignaient tellement que les troupes d’occupation violent tout ce qui bouge, qu’ils ont mis en place des lupanars d’état : l’Association pour les loisirs et l’amusement. Les tarifs sont imbattables : 100 yens pour l’acte ou 300 yens pour la nuit. Sauf qu’entre 15 et 60 clients par jour, personne ne prend la seconde option. Pensez à ce que vous auriez pu avoir pour le prix du cocktail que vous m’avez offert.

Il y a tout de même une justice. À la vitesse de propagation des maladies vénériennes, la moitié des troupes va être atteintes d’ici peu. C’est tout dire : on va manquer bientôt d’antibiotiques parce qu’ils vont en priorité aux soldats.

Maria sembla soudain avoir des doutes sur mes appétences.

— Mais, alors la passe dans le bureau, c’était quoi ?

— J’ai cassé la figure à trois policiers militaires qui trouvaient mon accent suspect et qui avait commencé à me tabasser.

Elle ria un coup avant d’ajouter.

— C’est vrai que vous avez un drôle d’accent dans toutes les langues. Et, pourquoi vous m’avez traitée d’espionne ?

— Vous avez coincé des cheveux dans le cadre de votre porte et les tiroirs de votre chambre à la légation suisse. C’est un truc de base pour voir si quelqu’un a fouillé dans nos affaires. D’ailleurs, vous avez fouiné dans les miennes, car les feuilles sur mon bureau ont été légèrement déplacées. En formation, on nous apprend à nous méfier des infirmières de la Croix rouge.

— C’est des trucs que l’on nous enseigne au pensionnat pour garder un œil sur les époux et les amants. La compétition est forte entre femmes au sommet. C’est une jungle où tous les coups sont permis.

Vous dites vrai quand vous affirmez ne pas être un militaire : vous ne marchez pas et ne saluez pas comme eux. Par contre, vous êtes une véritable machine à tuer, c’est certain.

Vous pouvez ouvrir les yeux maintenant, je suis décente. Un vrai gentleman, vous n’avez même pas essayé de tricher.

Maria avait enfilé un yukata d’un blanc immaculé. Elle commença à enlever ses talons hauts qui étaient visiblement inconfortables.

— Encore une invention des hommes pour rendre les femmes vulnérables.

— Pas vraiment. L’origine des talons hauts remonte à la Perse médiévale où ils facilitaient la stabilité des pieds dans les étriers. Les bottes de cowboys utilisent le même principe. Ils ont été adoptés par les hommes comme indicateur de statut social au 17e siècle. Louis XIV les préférait rouges. Pendant Lumières, la culture masculine du temps valorisait la rationalité, ce qui a amené à leur abandon. Seules les femmes les portent depuis.

Pendant que je dissertais, elle enlevait ses bas de nylon.

— Parfait, ils ne sont pas abimés. C’est la dernière paire qui me reste. Les bas de nylon sont rendus introuvables depuis la guerre.

— À voir les rougeurs sur vos pieds, vous n’enfilez pas régulièrement de talons hauts. Pourtant, vous semblez particulièrement à laisse à vous déplacer avec ces échasses miniatures.

— C’est encore le genre de choses que l’on apprend dans une école de finition. Dans le temps, j’ai gagné des courses en talons que nous faisions dans les corridors du pensionnat.

Je suis prête à procéder à votre examen. S’il vous plait, enlever vos vêtements que je puisse vous ausculter. Ne faites pas le timide, je suis une professionnelle de la santé et j’en ai vu d’autres.

Un peu gêné, je m’exécutai et retirai mes vêtements maculés de boue et de sang. Chacune de mes articulations et chacun de mes muscles me faisaient souffrir ; même respirer était pénible. Mes jointures étaient ensanglantées et enflées.

Maria prit mes vêtements et alla les porter dans la salle de bain pour les rincer.

Je suis resté là debout presque nu frissonnant dans l’air frais. Même dans une résidence impériale, les Japonais économisaient sur le chauffage.

Elle revint peu de temps après. Ses mains douces palpèrent mon torse et mon abdomen.

— Ils vous ont donné une sacrée raclée. C’est épatant que vous n’ayez aucune côte de cassée. Vous êtes fait en fer ou quoi ?

Elle utilisa ensuite son stéthoscope et me demanda de respirer fortement et de tousser, puis commenta.

— Pas de pneumothorax ni d’hémorragie interne…

Elle murmura ensuite quelque chose dont je ne compris que des fragments.

– Réac… physio… et ensuite quelque chose qui sonnait comme « merde tu es une conne ».

Elle me tendit un yukata bleu, ce qui n’était pas de refus, car il faisait vraiment froid.

Elle examina ensuite ma tête, sembla satisfaite de ses observations et me posa une série de questions.

— Vous allez avoir une sacrée bosse, mais il n’y a pas de coupure. Est-ce que vous avez des étourdissements ou des nausées ? Est-ce que votre vision est embrouillée ou double ? Est-ce que vous êtes confus, avez-vous la sensation d’être dans le brouillard ou de la difficulté à penser ? Avez-vous des pertes de mémoire ?

— Non, non, non, et je ne pense pas, mis à part que je ne me souviens pas trop de ce qui s’est passé pendant la bagarre. Je me rappelle d’avoir envoyé trois soldats au tapis, puis d’avoir reçu un coup par-derrière et d’être tombé au sol. Après, je ne vois que des ombres et des taches colorées ; je sens l’odeur de la boue ; j’entends des femmes crier. Je n’ai repris pleinement connaissance qu’en arrivant ici.

Maria narra la scène.

— Je suis resté en arrière parce que je ne parvenais pas à vous rattraper avec mes talons hauts. Mais, d’où j’étais, j’ai pu voir que vous vous battiez normalement avec le premier groupe de soldats. Vous frappiez précisément en visant à incapaciter sans blesser. Ensuite, un deuxième groupe s’est joint à la bagarre. Un d’eux a pris un bout de bois qui trainait et vous a touché dans le dos. Vous êtes tombé à genoux. Les autres en ont alors profité pour vous rouer de coups. Cela a duré quelques secondes, tout au plus.

Puis, vous vous êtes mis à vociférer comme un animal et vous vous êtes dégagé des soldats. Et, un à un vous les avez massacrés, littéralement ! C’est comme si vous étiez insensible à la douleur et doté d’une force surhumaine. Vous frappiez n’importe comment, griffiez et mordiez. À un moment, vous en avez attrapé un plus petit et vous vous en êtes servi pour taper sur les autres. J’entends encore le son des articulations qui se disloquent, des os qui se brisent comme des brindilles et des corps qui retombent avec fracas sur le sol. Vous étiez complètement berserk. Les Japonaises étaient hystériques et hurlaient Bishamonten.

À un moment donné, j’ai cru que vous alliez tuer quelqu’un et j’ai crié. Cela semble vous avoir calmé un peu. Puis, j’ai vu les policiers militaires s’approcher et je vous ai entrainé par la main jusqu’ici.

Cela vous arrive souvent ces crises ?

— C’est la première fois dans mon cas. Mon père en avait comme cela dans sa jeunesse. Çà s’est arrêté l’âge adulte.

J’ai omis de lui dire qu’elles étaient si terribles, qu’on avait même tenté de l’exorciser et qu’il avait dû quitter la maison très tôt, car cela semblait aider sa condition. Nous n’avons jamais su comment, il a guéri.

— Vous avez des côtes fêlées et plein d’ecchymoses. Il n’y a pas grand-chose à faire sauf prendre du repos pendant quelques semaines. Cette nuit, je vais vous garder en observation au cas où vous auriez quelques dommages internes. À cause des risques d’hémorragie, je ne peux pas vous donner d’aspirine alors je vais vous offrir deux cachets de 30 mg de codéine. Cela va vous assommer.

Dormez sur mon futon, je vais dormir sur mon divan.

— Non. Je vais le prendre et vous conserver votre lit. Je suis votre invité après tout.

— Arrêtez-moi vos trucs de macho, je suis très capable de dormir sur un divan. Et, vous êtes mon patient.

— Écoutez, on ne va pas y passer la nuit. Votre matelas est tellement grand que l’on y pourrait dormir à quatre sans se toucher. Et, je ne risquerais pas de vous manquer de respect. C’est que j’ai fini par m’attacher à mes testicules.

Maria éclata de rire.

— OK c’est bien. Mais, si vous ronflez, je vous expulse sur le divan.

Je me couchai sous les couvertures sur le bord extrême de mon côté du lit. La codéine fit son effet et je sombrai rapidement dans les bras de Morphée.

Juste avant de m’endormir, j’eus le temps de cette dernière réplique.

— En passant, votre robe a été dessinée par Coco Chanel.

Chapitre 12 : Retour vers l'enfer

Chapitre 14 : Guide touristique