Dans la lumière douce du petit matin, nous avons attendu le navire pour traverser le bras de mer nous séparant d’Hiroshima. De l’autre côté se trouvait l’autobus devant nous mener à la ville. Dans le car, nos interprètes sont assis près de moi : Miss Ito, qui est née au Canada, ainsi qu’un journaliste qui a vécu 20 ans aux États-Unis.

Il ne fallut que peu de temps avant que l’odeur de mort commence à empester. Je me surpris à m’être habitué à cette odeur. Cependant, comme si la Nature avait voulu amplifier le rappel de l’horreur des évènements qui s’étaient passés ici, des nuées de mouches emplissaient l’atmosphère. Nous subissions continuellement le harcèlement de ces essaims si denses qu’ils en étaient quasi opaques. Nous avions le choix entre rouler les fenêtres fermées et risquer d’étouffer dans l’air pestilentiel ou de les ouvrir et risquer d’avaler des diptères en parlant. Des deux, la première option fut préférée. Face à cette vision d’horreur, dans mon esprit, deux images se bousculaient, la description de la saison des insectes dans le Grand Nord par mon père, et celle de Belzébuth, prince des démons et seigneurs des mouches. Pour les Japonais, cette odeur marquait la présence d’Izanami, déesse de la création et de la mort.

L’autobus nous déposa au centre de la ville ravagée devant le quartier général de l’armée. De là sur une petite colline, je pus à nouveau observer la destruction complète sur des kilomètres. De ce point, nous nous sommes mis en marche. Quelques rues ont été dégagées par rapport à ma dernière visite, mais la plupart sont encore couvertes de débris. À un moment donné, notre interprète nous indique un endroit où se trouvait un hôpital dont la seule trace visible était un mur à demi effondré de quelques dizaines de mètres. Sans surprise, on nous informa que personne n’en est sorti vivant.

De leur côté, les équipes scientifiques américaines ne sont pas restées inactives. Elles confirmèrent ce que je savais déjà. Après avoir exploré les ruines avec leurs détecteurs, elles n’ont pas trouvé de radiation notable. La ville est donc sécuritaire pour les êtres humains. Dans les semaines qui suivirent, un relevé extensif fut mené et les techniciens ont découvert qu’un seul endroit où la radioactivité était particulièrement intense. C’était un site qui avait servi à la crémation des dépouilles. En creusant dans la cendre, ils ont déterré un implant au radium. Nous en avons conclu qu’une patiente avait été tuée pendant son traitement de radiothérapie et qu’elle avait été incinérée par la suite. La source radioactive a été récupérée et redonnée aux autorités japonaises.

Pendant le reste de la visite éclair, je fis la tournée de quelques hôpitaux en compagnie de Marcel Junod. Il ne s’agissait pas tant d’hôpitaux, que de sites où l’on entassait blessés et malades dans des bâtiments au trois quarts détruits. Un de ces dispensaires était une ancienne école à moitié démolie où il y avait 80 patients. Pour les soigner, 10 infirmières et une vingtaine d’écolières de 12 à 15 ans. Il n’y avait pas d’eau, pas de cuisine. Un médecin passait une fois par jour. Les seuls traitements donnés consistaient à faire des pansements avec des morceaux de toiles récupérées et appliquer une pommade de fortune, ressemblant au zinc. L’hôpital improvisé des Jésuites n’avait rien à leur envier.

Plusieurs présentaient des blessures graves, allant jusqu’à l’os, causées par les éclats de verre. On retrouve principalement des brulures au visage, aux bras et aux jambes. Ces dernières étaient de couleur brun foncé avec des plaies ouvertes. Les mouches pullulent sur ces plaies. Plusieurs malades souffraient du mal des rayons. Ils faisaient des hémorragies et auraient besoin de transfusions sanguines qui étaient impossibles à prodiguer dans ces conditions.

Nous avons visité ensuite l’hôpital de la Croix-Rouge japonaise que l’on considère avoir échappé miraculeusement à la destruction. La porte d’entrée et le vestibule étaient en effet parfaitement intacts et l’aspect extérieur presque normal. Une fois à l’intérieur cependant, on remarquait que toutes les vitres avaient été soufflées. Tous les appareils de laboratoire étaient inutilisables. De plus, ici aussi, une partie du toit avait été arrachée. Le jour de l’explosion, plus de 1000 patients y ont été hébergés et 600 sont morts très rapidement. Leurs dépouilles ont été enterrées à proximité. Les médecins essayaient de suivre les conseils médicaux proférés par le Dr Tsuzuki, mais dans les conditions de ravitaillement du moment, c’était essentiellement impossible. Le stock de médicaments et de pansements que nous avions apportés fut salvateur pour de nombreuses victimes.

À la mi-journée, Phil Morrison nous retrouva, accompagné des généraux : nous devions retourner à Tokyo. Je pris congé de Tsuzuki et Junod, et pris la route. Ce voyage fut nettement plus rapide et direct qu’à l’aller que lors de ma première visite. 

En arrivant à notre hôtel de Yokohama, le garde de faction à l’entrée m’interpela.

— Capitaine Royer, quelqu’un a laissé un paquet pour vous dans votre chambre.

— Est-ce que vous savez qui est venu le porter ?

— Une grande blonde qui travaille pour la Croix-Rouge. Il va falloir que vous me donniez des trucs parce que c’est vraiment un beau morceau.

Maria, nécessairement ! Elle avait rempli la mission que je lui avais confiée. Sur mon lit, je trouvai un sac de voyage. À l’intérieur, mes livres de science et mes vêtements de rechange impeccablement pliés. Même la bouteille de schnaps et les cigarettes y étaient.

Sur le sac, il y avait une petite note rédigée à la plume d’une calligraphie parfaite :

Capitaine Royer,

Vous m’aviez donné rendez-vous au Japon.

Je vous ai retrouvé, mais vous étiez absent.

Voici vos affaires.

À votre tour de me chercher.

Dr Maria Jeanneret

La colère du carcajou semblait s’être apaisée et ce message était clairement une invitation à une rencontre ultérieure.

Cependant, au même instant l’entrainement du Camp X entra en jeu et un petit détail attira mon attention : les papiers que j’avais laissés sur mon bureau dans un désordre apparent avaient été déplacés ! Le truc était de positionner chaque page pour que le coin tombe sur une lettre ou un chiffre, ce qui constituait un code de vérification. Une technique qui avait impressionné mes instructeurs, car il était beaucoup plus difficile de dissimuler une inspection dans ces circonstances qu’avec un ordre méticuleux. Or, j’avais expressément demandé que le personnel de l’hôtel n’entre pas dans ma chambre en mon absence. Clairement, quelqu’un avait fouillé dans mes affaires et c’était très probablement Maria. De plus, elle avait voulu le cacher. Une phrase du Major Paul Dehn lors d’une formation en contrespionnage du Camp X me revenait sans cesse en tête :

Méfiez-vous des gentilles infirmières de la Croix-Rouge.

 

 

Au lendemain de notre retour, notre destination était l’institut RIKEN. Pendant notre visite éclair à Hiroshima, les membres l’équipe qui étaient restés à Tokyo avait déjà fait les reconnaissances préliminaires et identifié les cibles prioritaires.

Notre premier arrêt, tôt le matin, fut au laboratoire privé de Motoharu Kimura. Lorsque nous sommes arrivés, il était seul dans ce bâtiment de 10 pieds sur 15 pieds. C’était là aussi où il demeurait ; sa résidence ayant été détruite lors des bombardements du 13 avril. Sa famille ainsi que la majorité de ses livres et équipements ayant été évacuées à la montagne dans la préfecture de Nagano. Il dormait, cuisinait et mangeait sur le comptoir du laboratoire. Son alimentation semblait être entièrement composée de thé et de patates douces qu’il faisait pousser sur un lopin de terre adjacent au milieu des ruines.

Le laboratoire de Kimura était des plus rudimentaires. Il comprenait un four électrique pour incinérer des ossements ainsi qu’un mortier pour les broyer afin de mesurer la radioactivité induite par la bombe à l’aide d’un électroscope de Lauritsen fait maison. Le reste de son équipement était essentiellement une règle à calcul, des chronomètres et de nombreuses feuilles métalliques sur lesquelles il recueillait le phosphore des os. Il y avait aussi quelques ustensiles de cuisine placés dangereusement près de son espace de travail au point où certainement des fragments d’os devaient tomber dans ses plats.

Kimura était un spécialiste de l’interaction de neutrons avec la matière. Il parlait un anglais de base. Il semblait même connaitre Morrison de réputation. Kimura semblait très heureux de discuter de physique avec nous. Ce dernier avait fait des recherches à peu près normalement jusqu’en 1943 sur la physique des neutrons thermiques. Il s’était fabriqué une source de neutrons radon-béryllium d’environ 500 mCi. Il s’alimentait en radon auprès de l’Institut du cancer.

Vers le milieu de 1943, il commença à œuvrer sur le problème des radiosondes afin de s’éviter le service actif, même s’il avait 38 ans à l’époque. Ses travaux ne furent pas très probants. Il aurait aimé continuer ses recherches sur les neutrons, mais pour cela il aurait eu besoin de deutérium et ce dernier était entièrement dévoué à Yoshio Nishina et ses collaborateurs travaillant avec le cyclotron de l’institut. Ces derniers produisaient sur des traceurs pour la recherche en biologie, ainsi que des travaux militaires d’importance ! Nous avons eu beau tenter d’en savoir plus, il refusait de nous parler sans l’autorisation de Nishina qui était son supérieur.

Kimura nous raconta aussi son implication dans l’investigation de la nature de bombe d’Hiroshima. Nishima et d’autres membres de l’institut RIKEN ont y été déployés d’urgence le 8 aout en après-midi. Après avoir passé la journée du 9 aout à récolter des échantillons, ceux-ci ont été retournés à Kimura par avion. Le 10 aout, ce dernier démontra qu’un fil de cuivre avait été rendu radioactif sous l’effet de l’explosion et que son activité avait décru de 40 % le lendemain matin. Il avait alors considéré que c’était typique du 64Cu, dont la demi-vie est de 12,7 heures. C’était la première confirmation de la nature nucléaire de la bombe et cela corroborait les informations données par Truman dans son discours.

Kimura lui-même rejoignit Hiroshima, après deux jours de train, le 14 aout, accompagné de trois collègues et d’un militaire. Il observa essentiellement les mêmes scènes de destruction que moi. Il avait aussi noté l’absence de radioactivité résiduelle, mis à part dans les os des victimes. Kimura avait produit un rapport ainsi qu’une carte qu’il était heureux de nous transmettre.

Ayant terminé notre entretien avec Kimura, ce dernier nous dirigea vers les édifices délabrés de l’institut RIKEN proprement dit. Suite aux bombardements, seulement 12 des 50 bâtiments de l’Institut tenaient encore debout et ceux qui restaient étaient endommagés.

Nishina nous attendait avec impatience. Il voulait discuter de la situation à Hiroshima. Il avait préparé des cartes, des schémas et des graphiques, et avait même écrit un plan de présentation sur le tableau noir de son bureau. Il était accompagné de deux jeunes collèges. Il fut complètement abattu lorsque Morrison affirma qu’il ne faisait pas partie de l’équipe qui investiguait les effets de la bombe, mais plutôt Robert Serber. Il lui avait aussi caché qu’il n’y était pas allé. Je me félicitai intérieurement de ne pas avoir donné plus de détails à Kimura sur notre passage là-bas, ce qui aurait mis en danger sa stratégie d’interrogatoire. Comme avec Kimura, le visage de Nishina s’illumina quand Morrison lui dit qu’il était intéressé par la physique de la question.

Les explications de Nishina indiquèrent très clairement son niveau de connaissance du sujet. Il avait estimé le flux de neutron rapide à partir de la radioactivité résiduelle dans le phosphore et le soufre. Cependant, il semblait avoir négligé les rayons gamma, ainsi que la présence de produit de désintégration de l’uranium. Il avait calculé la décroissance du flux de neutron en fonction de la distance sans tenir compte de l’absorption dans l’air. En utilisant la hauteur de l’explosion comme paramètre libre, il avait évalué cette dernière à environ 500 m. Il supplia Morrison de lui confirmer que son analyse était correcte, ce qu’il refusa de faire. De ces calculs, il estimait qu’il y avait eu 1025 neutrons émis lors de la détonation. À 2 ou 3 neutrons par fission, il en avait conclu que 1 ou 2 kg d’uranium-235 s’était désintégrés. À partir des dommages, il avait évalué la puissance à 10 000 t d’explosifs, soit environ 1 kg d’uranium-235. Ses approximations étaient très bonnes, bien qu’il manquait plusieurs détails.

Ensuite, nous avons commencé à discuter de ces travaux pendant la guerre. Pendant plusieurs années, il avait étudié l’intensité des mésotrons en fonction de la température de l’air. Contrairement à Morrison, j’étais familier avec ces recherches, car je les citais dans mon mémoire de maitrise. Je poussai donc la conversation plus loin sur cet aspect. Dès 1944, il avait pensé que cela pourrait être utile pour prédire la météo. Après les bombardements, il avait envoyé son matériel et ses équipes à la campagne pour les protéger. Malgré tout, il avait prévu de mettre en place plusieurs sites d’observation des rayons cosmiques.

L’édifice contenant le petit cyclotron de l’institut avait brulé lors du raid du 13 avril. Cependant, le nouveau cyclotron de 60 pouces avait été épargné, mais il demandait trop de ressources pour continuer son opération. Il avait surtout été utilisé pour produire des traceurs radioactifs pour la médecine, surtout du sodium, du phosphore et du fer. L’appareil opérait depuis 1943 même s’il n’y avait jamais eu de faisceau externe. Il était employé principalement comme source de neutron avec une cible interne de béryllium et un modérateur constitué d’un bloc de paraffine. L’ensemble, bien qu’intact, était à l’arrêt depuis les bombardements en raison des ressources qu’il exigeait.

Après un questionnement insistant, Nisihina finit par converser sur ces autres projets. Ils avaient travaillé sur le problème de la réaction en chaine entretenue par des neutrons thermiques comme source d’énergie. L’usage de neutrons rapides lui semblait une lointaine possibilité et le développement d’une bombe irréaliste. Dr Amaki avait calculé la masse critique d’uranium-235 pour un réacteur selon différentes configurations. Nishina avait estimé lui-même que moins d’un kilo pourrait être suffisant et qu’il pourrait peut-être fonctionner de l’uranium naturel avec un modérateur adéquat. Pour appuyer ces recherches, ils avaient fait des expériences sur l’absorption de neutrons par l’uranium-238. Cependant, ils travaillaient avec de petites quantités de l’ordre du kilogramme.

Nishina affirma que le Japon n’avait pas de gisement d’uranium et aucun centre d’extraction du radium. Il croyait qu’il y en avait aucun dans tout l’Extrême-Orient, mais qu’il y avait entendu dire qu’il y avait un filon en Sibérie de l’Ouest près de l’Oural. La principale réserve de radium du pays était l’Institut du cancer d’où ils obtenaient le radon pour leurs recherches. Ils avaient aussi accès à de très faibles quantités de mésothorium. Selon lui, l’armée et la marine japonaise n’avaient aucun projet sur l’énergie nucléaire.

Il nous affirma que son laboratoire n’avait que 100 g d’eau lourde acquise avant la guerre. Il avait bien essayé d’en produire localement en traitant les résidus d’une usine électrolytique sans succès. Ils avaient aussi un tube de Clusius, mais il avait été détruit par les bombardements ainsi que toutes notes de recherche expérimentale du RIKEN. Il fut stupéfait quand Morrison lui mentionna que les Allemands en avaient récolté 2 tonnes en Norvège. Il n’y avait aucun spectromètre de masse au Japon pour faire de l’enrichissement. Il demanda comment les Américains avaient obtenu leur uranium-235. Morrison lui raconta que c’était avec des spectromètres de masse et des tubes de Clausius ; omettant sciemment l’utilisation des ultracentrifugeuses et la diffusion gazeuse.

Au sujet des travaux ailleurs au Japon, il nous expliqua que l’Université d’Osaka avait un petit cyclotron de 70 cm, mais que la majorité de chercheurs avait été dirigée vers d’autres projets. L’université de Kyoto avait un groupe actif, mais des ressources très limitées.

Nous avons quitté l’Institut RIKEN pour nous rendre à l’Université Impériale de Tokyo pour rencontrer Ryokichi Sagane. Il avait déjà été rejoint la veille par le Major Furman, mais comme Morrison le connaissait personnellement depuis son passage à Berkeley, il désirait le rencontrer. Furman nous expliqua que Sagane lui avait dit qu’en 1941, l’armée et la marine japonaise avaient demandé s’il était envisageable de produire un explosif à partir de l’énergie nucléaire. On avait répondu que c’était une possibilité, mais qu’il n’y avait pas assez d’uranium au Japon pour le faire. Sagane avait indiqué qu’il avait essentiellement travaillé sur la fabrication du tube à vide pendant la guerre et que ces équipements avaient été évacués, contrairement au laboratoire de physique nucléaire. De plus, il avait dit que les efforts de séparation isotopique avaient été faits avec des tubes de Clusius. Il avait aussi mentionné que son idée d’utiliser un spectromètre de masse n’avait pas été retenue. Cependant, l’université de Kyoto avait fait des essais avec des centrifuges.

Sagane nous raconta fondamentalement la même histoire que la veille. Voulant montrer sa bonne volonté, il nous donna une pile de journaux scientifiques japonais afin que nous puissions examiner l’état des connaissances en physique dans son pays. Il était aussi intéressé par Heisenberg, dont il avait perdu complètement le contact pendant la guerre. Il fut stupéfait lorsqu’il su que ce dernier avait étudié les réactions en chaine. Il expliqua que les communications avec l’Allemagne étaient très difficiles. C’est d’ailleurs ce que les Italiens m’avaient affirmé pendant du vol en Rome et Tokyo.

Sagane fut étonné d’apprendre que Luis Alvarez, Phil Morrison et Robert Serber lui avaient adressé une lettre collée l’intérieur d’une des radiosondes qui avaient été larguées pour faire des mesures lors de l’explosion de Nagasaki. Dans cette lettre, les scientifiques américains avaient imploré Sagane de contacter les autorités japonaises pour les enjoindre de se rendre. Ils avaient expliqué qu’en l’espace de 3 semaines, trois bombes avaient détoné et que d’autres tomberaient surement du ciel, si la guerre devait se poursuivre. Sagane n’avait pas reçu la lettre, mais avait été contacté par les autorités militaires lui demandant son avis à ce sujet. Il avait noté qu’avec leurs ressources immenses, les Alliés avaient tout fait les moyens de continuer les bombardements.

Le lendemain j’ai épluché une pile de journaux de physique et de chimie japonais publiés pendant la période de la guerre. Ces derniers s’arrêtaient à la moitié 1944 lorsque toutes activités de recherche civile cessèrent. Les activités de recherche étaient à peu près normales, jusqu’à la première moitié de 1943. Nous n’avons pas noté non plus d’intérêt particulier pour la fission nucléaire, probablement en raison de l’isolement scientifique du Japon. À la lecture de ces documents, il était clair que les travaux étaient concentrés au RIKEN, à l’Université impériale de Tokyo, mais aussi aux universités impériales de Kyoto et d’Osaka.

Le 12 septembre fut relativement tranquille avant la course folle des jours suivants. En effet, nous avions prévu de faire une visite éclair à Nagasaki, le 13 et le 14. De revenir à Tokyo en après-midi pour prendre le train vers Kyoto et Osaka. Tout cela demandait un peu de planification. À travers les préparatifs, j’ai essayé de retrouver Maria. Les représentants de la Croix-Rouge m’informèrent qu’elle était quelque part en train de s’occuper de l’évacuation de prisonniers de guerre. On me suggéra de regarder aussi du côté de la Légation de Suisse, qui était située dans l’ancienne ambassade du Canada. Je pris donc le temps de faire une excursion à Tokyo. Lors du parcours vers le quartier d’Akasaka, où elle se trouve, je ne pus m’empêcher de noter la présence de plus en plus envahissante des militaires américains dans les rues de la ville.

Je présentai à la réception et demandai à voir la docteur Maria Jeanneret. On me fit patienter. Du hall d’entrée, je pouvais percevoir que c’était une vraie fourmilière. Les gens courraient dans tous les sens transportant des documents et les téléphones sonnaient sans cesse. La Suisse avait repris les fonctions diplomatiques de nombreux pays pendant la guerre et maintenant tous ces ressortissants profitaient de la fin des hostilités pour tenter de retourner chez eux. Sans compter les milliers de prisonniers et d’internés, qui fallait rapatrier grâce à la collaboration des Américains. Alors que je réfléchissais aux implications administratives de ce chaos, la réceptionniste s’adressa à moi :

— Monsieur Royer, le ministre Gorgé va vous recevoir.

— Ministre ? Ce n’est pas un ambassadeur.

— En effet, nous ne sommes qu’une légation. Nous avons donc un ministre, pas un ambassadeur.

Un membre du personnel m’accompagna, jusqu’au bureau du ministre à l’étage. Ce dernier m’adressa aussitôt la parole.

— Capitaine Royer, Camille Gorgé, ministre suisse au Japon. C’est un honneur de vous rencontrer. Vos exploits ont fait du bruit dans la petite communauté internationale de Tokyo. Je suis heureux de vous recevoir dans ce qui était votre ambassade, dont nous sommes les occupants temporaires. Malheureusement, Dr Jeanneret est absente pour le moment. Elle est quelque part sur le terrain en train de porter assistance à quelques victimes de cette terrible guerre.

— Est-ce qu’elle réside ici ?

— Oui, elle a une chambre à l’étage. Elle y habite depuis son arrivée au Japon le 6 septembre. C’était le lendemain de mon retour à Tokyo depuis mon « internement » à ma maison de campagne à Karuizawa.

— Karuizawa? Mi surpris, mi-curieux. C’était la même ville où Frédéric Joüon des Longrais s’était réfugié.

— Oui, c’est une petite ville de montagne dans la préfecture de Nagano. Beaucoup d’étrangers y ont été internés. C’est aussi là où l’on trouve les résidences d’été des diplomates. C’est un lieu de villégiature estival réputé. En hiver, par contre c’est une autre histoire.

Nos maisons n’ont que des murs en planches qui ne protégeaient guère contre le froid. Pire, elles n’avaient même pas de poêle à bois pour se chauffer. Nous avons été obligés de nous en faire fabriquer à partir de bidons de métal que nous avons récupérés dans le garage de notre chancellerie. En encore, il a fallu quémander des tuyaux pour évacuer la fumée au gouvernement japonais.

Pour le bois de chauffage, nous avons dû le couper nous-mêmes. Je suis devenu bucheron fendant des buches nécessaires. Reclus comme nous l’étions, endurant le froid et la faim, nous nous sentions plus comme des trappeurs prisonniers de l’hiver canadien que des diplomates. Jamais, je n’aurais cru vivre la vie de Maria Chapdelaine.

Je n’ai pas osé lui dire que la vie au Canada n’était plus aussi rude que dans le roman de Louis Hémon. Mes parents avaient souffert du froid dans leur maison que le premier hiver, car la construction s’était terminée tard en saison et que mon père n’avait pas pu isoler les murs avant le printemps avec de la laine de moutons. Elle avait été alimentée en électricité grâce à une éolienne qu’il avait bricolée quelques années après et desservie par la Shawinigan Power depuis 1942. De plus, il avait suivi les conseils de Socrate et Vitruve et l’avait orienté de façon à ce que le Soleil puisse la réchauffer efficacement en hiver. La montagne derrière la maison bloquait les vents de tempête venant du nord-est.

— Est-ce que vous savez si Frédéric Joüon des Longrais est revenu à Tokyo ?

— Pas à ma connaissance. Je suis un des premiers diplomates à être de retour. J’imagine qu’il reprendra son poste dans les prochaines semaines.

Intérieurement, j’espérais qu’il ne tarde pas trop, car bientôt l’activité des échantillons que j’avais recueillis ne sera plus mesurable.

— Est-ce que je peux voir la chambre de Dr Jeanneret, je voudrais lui laisser un mot pour lui exprimer ma gratitude de m’avoir rapporté mes affaires que je lui avais confiées à Rome.

— Bien sûr. J’ai même quelque chose pour accompagner votre note.

Il ouvrit alors un tiroir de son bureau et en sortit une boite de chocolats… anglais.

— C’est un cadeau de l’amiral Rawling de la Royal Navy. Il nous a fait envoyer une voiture pleine de cigarettes, de whisky, de biscuits et de chocolats pour nous remercier de tout ce que nous avions fait pour les prisonniers britanniques. Honnêtement, nous aurions préféré des conserves et du pain tant la nourriture manque, mais la galanterie du geste nous a fait chaud au cœur.

Si je peux accepter avec les autres cadeaux sans réserve, les chocolats anglais, pour un Suisse, sont contre nature. Je fais donc du « blanchiment » de chocolat avec des gens qui comprennent, la difficulté de la situation pour un diplomate helvétique.

J’acceptai donc sans hésiter ce cadeau introuvable dans cette ville dévastée où même la nourriture de base est rare. Le ministre Gorgé m’accompagna vers une pièce dans les combles. Il ouvrit la porte fermée à clé de ce qui aurait pu être une cellule de prison ou de nonne. L’alcôve dans un ordre était impeccable. Ses livres de médecine étaient rangés alphabétiquement sur une étagère. Seul un livre de japonais pour le voyage reposait sur la table de chevet. Son lit semblait fait au standard militaire. Je résistai à l’envie de le vérifier avec la pièce de 50 sen, qui trainait encore dans ma poche. Gorgé fit cette remarque :

— Dr Jeanneret a exigé de faire le ménage elle-même. Elle refuse d’être une charge supplémentaire pour la légation.

Je déposai la boite de chocolat sur son lit avec ce petit message écrit au crayon de plomb de ma meilleure calligraphie qui restait grossière.

Dr Maria Jeanneret

Je vous ai retrouvée, mais vous étiez malheureusement absente.

Voici un cadeau pour vous remercier des efforts que vous avez déployés.

À votre tour de me chercher.

Capitaine Royer,

Je m’apprêtais à quitter la chambre quand un détail d’une subtilité infinitésimale dont la perception n’était due qu’à un entrainement intensif : un cheveu blond était coincé dans le tiroir de la table de chevet. En cherchant la pièce rapidement du regard, j’en ai repéré trois autres. Cela n’était donc pas un hasard et ne pouvait signifier qu’une chose : Maria était une espionne ! Notre prochaine rencontre serait certainement excitante.

Sur ce je m’excusai auprès du ministre et me dépêchai de retourner vers Yokohama, car le lendemain était chargé.  

 

Nous avons décollé peu après l’aube. Tant pis pour le déjeuner. Nous n’aurions qu’à le prendre dans l’avion. Dans le C-54, il y avait peu près les mêmes personnes que lors du vol vers Hiroshima, sauf que le Colonel Warren et son équipe étaient encore à Hiroshima. De plus, nous avons un invité de marque, le contramiral Richard E. Byrd. Explorateur de l’Arctique et de l’Antarctique, c’était un des rares héros vivants de mon père. En total manque de respect des grades, je profitai de l’occasion pour lui demander un autographe, ce qui fit sans rechigner.

Il fallut un bon 3 heures de vol pour rejoindre la piste d’Ōmura. La présence de nuages à basse altitude nous força de faire un détour par la mer afin de pouvoir descendre suffisamment bas pour atterrir à vue. L’aéroport lui-même était dans un état terrible ; la plupart des bâtiments étant abandonnés ; la piste étant criblée de cratères de bombes et couverte de carcasses d’avions. En atterrissant entre les ruines, nous avons crevé les quatre pneus de l’aéronef. Étant virtuellement prisonniers, nous avons demandé de l’assistance par radio avant de prendre le bus pour Nagasaki. Heureusement, pendant que nous étions en ville, une équipe venue d’Okinawa répara les dommages avec une efficacité formidable.

Pendant la demi-heure que dura le voyage entre Ōmura et Nagasaki, les militaires observèrent que les rizières étaient organisées selon un système défensif redoutable ; un détail que je n’avais pas remarqué lors de ma première visite. La route que nous suivions passait devant le monastère des franciscains. J’aurais aimé pouvoir stopper pour prendre des nouvelles des sœurs, mais je dus me contenter de recommander aux autres membres de la mission de les rencontrer.

Une fois en ville, l’autobus arrêta devant le bureau du gouverneur. Ce dernier nous fit poireauter un bon moment à l’extérieur. Les palabres du Dr Tsuzuki n’y changeaient rien. Finalement, l’amiral Byrd en a eu assez et exprima fermement son déplaisir en tant que représentant personnel du président des États-Unis qu’il n’avait pas l’intention d’obéir aux désirs d’un petit fonctionnaire. La bravade fit effet, car peu de temps après, le gouverneur nous rejoignit dans la rue.

Après avoir fait connaitre notre mission, nous avons demandé d’avoir accès à des voitures pour visiter la ville. On nous a répondu qu’il n’y en avait aucune disponible, bien que de vieilles limousines américaines passaient devant nous ! On nous expliqua qu’elles appartenaient à l’armée et qu’il était hors de question que nous les employions. Inutile de vous dire que nous avons eu rapidement nos véhicules.

Curieusement, nous n’étions pas les seuls militaires américains en ville. Les unités de secours américaines avaient déjà entamé le rapatriement des prisonniers de guerre de la région, même si l’occupation proprement dite était prévue pour le lendemain. Le navire-hôpital Haven était à quai à côté de la station de triage situé dans un entrepôt voisin. Les plus mal points étaient dirigés vers le navire-hôpital, les autres vers des transports de troupes en direction d’Okinawa.

Étant donné que les principaux hôpitaux de Nagasaki avaient été détruits, le Haven offrait la possibilité de donner des soins aux victimes des bombardements. Ses installations ont permis la réalisation d’examens aux rayons X et d’une collection de précieux spécimens pathologiques, de biopsies et d’autopsies. Les résultats préliminaires indiquaient que de nombre d’entre elles souffraient des effets des radiations, qui produisaient une anémie sévère accompagnée d’une forte réduction des globules blancs.

Comme à Hiroshima, le nettoyage de la ville avait légèrement progressé. Je me surpris d’entrer dans l’édifice partiellement détruit du Collège médical de Nagasaki ; situé à environ 2000 pieds du site de l’explosion. C’était un bâtiment de béton construit de la même manière qu’en Occident avec les mêmes équipements familiers que nous avions dans nos propres laboratoires. Sauf que dans chaque pièce, il y avait 2 ou 3 corps gisant, à moitié brulé, prisonnier d’un cadre de fenêtre ou caché sous un comptoir. C’était des médecins, des infirmières et des étudiants de cette école. À un moment, j’eus à enjamber le cadavre d’une jeune femme pour continuer mon exploration. Au sous-sol, je trouvai quatre paires de sandales neuves placées chacune à côté d’une civière vide. À proximité de chacune, il y avait une tâche, de ce qui semblait être des vestiges de vomissures sanglantes. Hébété, je sortis du bâtiment. À l’extérieur, il y avait une pile d’os provenant des dépouilles incinérés. Elle avait trois pieds de haut par 50 pieds de diamètre.

Secoué, je ne me souviens pas trop de ce que j’ai fait le reste de la journée. Je me dirigeai vers l’hôtel décrépi de style américain où nous devions passer la nuit. Je m’efforçai de manger, mais la nourriture me roulait dans la bouche. Encore groggy, une annonce de Phil Morrison me fit sortir de ma torpeur. 

— Jean, dépêche-toi de prendre tes affaires. On a un boulot urgent pour toi.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Tu dois te rendre immédiatement à Hiroshima.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui presse tant ?

— Les Russes. Ils y envoient une équipe. Il faut que tu apprennes ce qu’ils savent. Tu es le seul gars que j’ai sous la main qui a l’entrainement nécessaire pour la tâche.

 

Je pris en catastrophe le dernier train de nuit. Il était bondé comme toujours et on m’avait trouvé une place de justesse parmi la troupe japonaise démobilisée. Nous sommes entrés en gare vers 8 h du matin. Avec un peu de chance, les Russes n’étaient pas encore en ville.

Je n’avais pas beaucoup dormi, car j’avais passé le voyage à échafauder des plans pour soutirer de l’information aux Russes. Le plus simple était de se coller le plus possible à la réalité en occultant ce qui doit être caché et en espérant qu’ils me donnent des renseignements que je n’avais pas en échange.  

Heureusement, il pleuvait abondamment ce jour-là, ce qui réduisait le nombre de personnes dans les rues. Nous avions aussi droit à une certaine assistance de la police locale. J’attendais patiemment dans un des rares endroits de la gare où l’on pouvait rester au sec, lorsque je vis arriver les Russes. Dès lors, mon plan était de les suivre de loin, sans attirer l’attention, afin de choisir le meilleur moment pour prendre contact. Ils n’étaient que trois hommes : le correspondant de TASS, Anatoly Varshavsky, l’ancien attaché militaire Mikhail Romanov et un employé de la marine, Sergey Kikenin. Sur place, ils discutèrent avec un médecin, identifiable à un brassard caractéristique.

Je les observai longtemps à travers les ruines. Les Russes s’arrêtaient de temps à autre pour parler avec des habitants de la ville à l’entrée de leur abri de fortune. Ils sont ensuite entrés dans un édifice de la police endommagé. Finalement un d’entre eux visita l’hôpital de la Croix-Rouge pour constater les dégâts pendant que les autres exploraient les environs. Visiblement, tout leur équipement se résumait à un appareil photo. Une fois qu’ils fussent tous réunis. Je passai à l’action et énonçant la seule phrase que je pouvais faire en russe.

–Привет товарищи, Я Jean Royer, кодовое имя: сапсан.

(Bonjour camarades, je suis Jean Royer, nom de code : sapsan)

 

Ces derniers parurent un peu surpris et me saluèrent en russe. La situation adoptait une tournure imprévue : personne ne comprenait la langue de l’autre. Finalement, après plusieurs tentatives, nous sommes parvenus à communiquer dans un mélange de japonais, d’allemand et de français. Romanov prit la parole.

— Nous ignorions votre présence. Moscou nous a seulement demandé d’informer les Japonais que votre avion n’avait pas d’intention hostile.

— Ma véritable mission a été un secret bien gardé. L’ordre ne m’a été transmis que quelques minutes avant mon départ de Rome. Évidemment, tout ceci est hautement confidentiel.

S’en suivit une discussion avec les Soviétiques. C’était visiblement des bureaucrates, qui n’avaient pas de compétences scientifiques ou techniques. Ils ne connaissaient que ce qui leur avait été rapporté. Ils me posèrent cependant une question.

— À quelle date avez-vous visité Hiroshima pour la première fois ?

— Le 25 aout et Nagasaki le 27, pourquoi ?

— Et vous n’avez pas eu d’effets secondaires ?

— Non, je suis en pleine forme. Pourquoi ?

— On nous a affirmé que des gens qui sont entrés dans la ville dans les 10 premiers jours ont été affectés par les radiations. D’ailleurs, les deux agents du GRU qui ont fait les premières reconnaissances à Hiroshima et Nagasaki les 16 et 17 aout sont tombés malades. Il faut dire qu’ils ont passé beaucoup de temps en ville à recueillir des échantillons de sol, de roches et d’ossements. Ils en ont rempli une valise que nous avons envoyée à Moscou.

J’appris des années plus tard que les espions en question étaient Mikhail Ivanov et German Sergeev. Ils avaient été tous les deux très malades ; German Sergeev étant décédé peu après. Ivanov s’en était relativement bien remis après une longue convalescence. Les scientifiques russes avaient découvert était qu’Ivanov était un gros buveur et ils en avaient logiquement déduit que cela protégeait des radiations. Depuis, cette idée s’était répandue chez les soviétiques et c’est pourquoi la ration d’alcool de l’équipage des sous-marins nucléaires russes est connue sous le nom de verre d’Ivanov.

Au sujet des spécimens, j’informai les Russes.

— Moi aussi, j’ai des échantillons pour vous. Je les ai laissés à la Maison franco-japonaise. Vous n’aurez qu’à aller les recueillir. Il y a un duplicata pour les Français comme convenu.

Ils semblaient embêtés de ne pas être au courant. J’appris plus tard que le KGB agissait régulièrement indépendamment du GRU. Il se pouvait donc très bien que le message ne se soit pas transmis. S’il y avait une chose que les bureaucrates russes évitaient de faire, c’était de décevoir les supérieurs, car c’est le genre d’erreur qui pouvait vous envoyer au goulag. Pour nourrir l’illusion de ma collaboration, je les informai des différentes missions américaines et japonaises sur le terrain en étant très précis sur les points publics et très vagues sur tout le reste. Après avoir discuté un bon moment, je pris congé, leur disant que je devais retourner vers Tokyo. Bien plus tard, j’appris qu’ils avaient continué leur chemin vers Nagasaki et qu’ils étaient revenus à Tokyo en compagnie du Commodore Dr Morton D. Willcutts de la US Navy.

Je transmis ce que je savais à Morrison sauf, pour une raison que je ne m’explique pas, l’opération des hommes du GRU. Dans le rapport final de l’équipe du Projet Manhattan au Japon, après de nombreuses discussions, le constat suivant a été écrit : les conclusions des Russes n’ont jamais été vérifiées. Je l’ignorais à l’époque, mais cela avait eu un impact considérable sur la crédibilité que j’avais auprès des Soviétiques.

En fin d’après-midi, je pris le premier train vers Kyoto. Après avoir roulé toute la nuit, je réussis à rejoindre Morrison et le reste du groupe à notre hôtel, juste après le repas. Ils étaient avec les professeurs Bunsaku Aratsku et Hideki Yukawa, qui les accompagnaient vers leurs laboratoires de l’université de Kyoto.

Notre relation était amicale et courtoise. Ils posèrent des questions au sujet d’Oppenheimer et des autres physiciens. Clairement, ils n’avaient pas lu les articles du Time et de Newsweek portant sur la bombe. Yukawa connaissait les travaux de Morrison et le fait qu’il avait été étudiant d’Oppenheimer, mais ignorait son intérêt pour la physique nucléaire. Il était aussi au fait des expériences de Rasetti sur le mésotron qui était son principal champ de recherche. Il ne semblait avoir aucune curiosité au sujet de la théorie de la diffusion ; un sujet qu’il aurait certainement étudié s’il avait été impliqué dans un programme de développement de l’énergie nucléaire. L’Université de Kyoto n’avait pas été endommagée par la guerre et avait continué d’opérer à peu près normalement. Selon toutes les informations disponibles, Yukawa n’avait produit que des travaux théoriques.

Le professeur Arakatsu était un expérimentateur chevronné. Il avait monté un laboratoire de physique de bonne qualité, bien que ses détecteurs laissaient sérieusement à désirer. Il avait conduit plusieurs expérimentations fondamentales en physique nucléaire. En 1944, il avait installé un aimant pour un cyclotron de taille moyenne sur lequel il travaillait toujours. Il nous expliqua qu’une fois terminé il servira à produire des traceurs pour des recherches en médecine, en biologie et en agriculture. La plupart de ses assistants avaient été enrôlés dans l’effort de guerre pour œuvrer sur des problèmes de métallurgie, la radio et le radar.

Le 12 aout une partie du groupe de Arakatsu était parti prendre des mesures à Hiroshima. Ils avaient récolté des échantillons de cuivre, de soufre, de phosphore et de fer et il avait estimé d’après la radioactivité induite qu’environ 1 kg d’uranium-235 s’était fissionné indépendamment de Nishina. Il y avait présentement une autre équipe sur le terrain pour refaire des lectures. De toute évidence, il y avait eu très peu de recherches expérimentales produites pendant la guerre. Les seules traces d’intérêt potentiel envers la fission étaient quelques bouteilles de composés d’uranium et de thorium.

Le seize, nous avons pris le train en direction d’Osaka pour visiter le laboratoire de physique nucléaire de l’université locale. Comme nous étions un dimanche, l’endroit était pratiquement désert, ce qui nous a permis d’inspecter les bâtiments, les équipements ainsi que les documents à notre guise. Contrairement à Kyoto, Osaka avait été lourdement bombardée. Cela se traduit par une situation de désordre et de décrépitude considérable, les fenêtres étaient brisées et placardées, et comme à Tokyo, des gens vivent dans certaines pièces du département.

Le professeur Seishi Kikuchi avait réussi à maintenir un certain ordre dans son bureau. Il avait des tirés à part dont la dernière publication datait de 1943. Ils indiquaient un intérêt certain pour la fission, mais il n’y avait aucune information sur les recherches ultérieures. Il y avait un oscillateur à microonde refroidi à l’eau, ce qui confirmait les affirmations de Nishina au sujet des recherches sur les émetteurs radio.

Le laboratoire d’Osaka avait effectué des travaux sur l’uranium à une certaine époque, comme en témoignaient les 15 litres de solution de nitrate d’uranyle trouvés au département de chimie. Ils provenaient d’un fournisseur local de produits que nous avons visité. Il y avait essentiellement des composés synthétisés à l’étranger par Merck. Nous n’avons pas trouvé le spectromètre de masse de Tsunesaburo Asada, qui avait supposément été évacué. Le cyclotron et les sources de haute tension étaient inopérants. Nous avons découvert un carnet d’étudiant avec des notes de cours montrant que l’information scientifique datait de 1940. En fouillant dans les livres de référence, nous avons conclu que la formation donnée à Osaka et Kyoto était meilleure que dans la majorité des universités en Amérique du Nord. Lors de notre visite, des documents au sujet de la physique nucléaire qui, chez nous, auraient été classés secrets, nous étaient accessibles sans contrainte, ce qui est une indication du peu d’intérêt des Japonais pour la question.

Le 17 nous sommes retournés examiner le laboratoire de Yukawa, sans rien trouver de nouveau. C’était aussi le jour choisi par le commandement américain pour déplacer ses bureaux de Yokohama vers Kyoto. Au même moment, un drame se déroulait alors que le typhon Makurazaki balayait la région d’Hiroshima, créant de nombreux glissements de terrain et la mort de plus de 2600 personnes. Un de ceux-ci rasa l’hôpital militaire Ono tuant onze chercheurs de l’Université de Kyoto.

Un des ultimes entretiens que nous avons eu a été avec Mitsuo Miwa, physicien en chef de l’Institut du Cancer de Tokyo. Depuis la destruction de ce dernier lors du raid aérien du 13 avril, il travaillait à temps plein à l’École normale de Tokyo. Comme à l’université impériale, il y avait plusieurs physiciens vivant dans leur laboratoire, parfois avec leur famille. La seule information pertinente qu’il nous transmit était qu’il avait reçu directement du Congo belge il y a une dizaine d’années 5 g de radium. Selon lui, l’hôpital d’Osaka possédait environ 3 g et de petites quantités étaient dispersées dans d’autres hôpitaux. Quand je fis remarquer que l’Institut du radium de Montréal n’en avait qu’un gramme et quart, son visage s’égaya et nous avons entamé une conversation sur les techniques de radiothérapie.

Il nous informa aussi que pendant la guerre l’armée avait demandé 700 mg de radium pour fabriquer les cadrans lumineux des aéronefs. Ils avaient remboursé l’institut pour cet emprunt et il n’y avait pas eu d’autres réquisitions depuis. Selon nos évaluations, les besoins de l’aviation japonaise étaient entre un demi-gramme et un gramme, ce qui correspondait à ses affirmations. Il nous confirma qu’il n’y avait pas de ressource en uranium ou de thorium au Japon.

Après deux semaines d’enquête, nous avions déjà tiré l’essentiel de nos conclusions. Les scientifiques japonais avaient travaillé normalement jusqu’en 1943. Après cette date, les ressources ont été dirigées vers les recherches prioritaires de l’armée, soit la métallurgie, le radar et la radio. Aucune ressource significative n’a été dirigée vers le développement de l’arme nucléaire. En fait, même avec nos moyens limités, lors de mon départ du laboratoire de Montréal, nous étions en avance sur les Japonais.

Chapitre 11 : Gagner la paix