En rédigeant mon billet de la semaine dernière sur le physicien Pierre-Gilles de Gennes, je n'ai pu m'empêcher de penser à la signification de la gloire pour un scientifique. Oiseau rare parmi les siens, de Gennes bénéficiait d'une renommée inhabituelle dans la société, même pour un pays comme la France qui traite ses grands esprits avec respect. Je l'ai vu à quelques reprises, mangeant ou déambulant près de l'Institut Curie, l'an dernier à Paris, lors de mon année sabbatique, et je suis certain que plusieurs autres passants le reconnaissaient également dans ce quartier à forte densité de scientifiques. Pour autant, je suis certain qu'il pouvait se promener, sans aucun risque d'être dérangé, à quelques pas de là, dans le quartier plus commerçant de Saint-Germain des Prés.

Que veut donc dire l'adjectif renommé lorsqu'un journaliste l'applique à un scientifique? La plupart des chercheurs, même récipiendaire de l'illustre prix Nobel, ne s'approchent pas de la visibilité de de Gennes. Qui d'entre nous pourrait reconnaître John Polyani, par exemple, ou Bertram Bockhouse, deux récents prix Nobel canadiens? L'étendue de leur gloire semble se limiter à un petit cercle d'initiés : mondialement connus, bien sûr, mais seulement par leurs pairs, c'est-à-dire quelques milliers ou dizaines de milliers de personnes. Quel contraste avec le pire de la gang déjà mauvaise de Star Académie, par exemple, qui en quelques heures sera assez célèbre pour ne plus pouvoir se promener incognito sur la rue!

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Je me souviens d'un autre prix récipiendaire du Nobel de physique, Phillip W. Anderson, un chercheur hors pair qui continue de planer sur la physique à 80 ans passés, que j'avais eu la chance de rencontrer, il y a une dizaine d'années. En visite sabbatique à l'université d'Oxford, il traversait tous les jours la petite place qui sépare le Département de physique théorique de la boulangerie Maison Blanc où il achetait son sandwich. Pas une seule fois, dans cette ville de savoir, n'ai-je vu quelqu'un se retourner sur son passage ou présenter un quelconque signe de reconnaissance. C'était pourtant un des chercheurs les plus importants de la physique du XXe siècle!

Nous, les scientifiques, sommes décidément bien peu de chose. On apprend rapidement après notre doctorat qu'il est facile de devenir un leader mondial : il suffit de définir le thème de manière étroite, et le tour est joué! Ne suis-je pas, après tout, un des grands experts internationaux dans l'étude théorique des mécanismes activés du silicium amorphe? (Je suis fier de pouvoir me présenter comme un leader mondial dans quelques autres domaines également...)

Pourtant, nombreux sommes-nous à rechercher la reconnaissance de nos pairs, un groupe de chercheurs plus ou moins pointu travaillant sur des sujets d'intérêt proche des nôtres. Lors de notre agrégation, c'est-à-dire lorsque vient le moment pour l'université de nous accorder la permanence (un processus qui prend plusieurs mois et ne se produit qu'à la fin d'une période de probation de 5 ans), on doit montrer que nous ne sommes pas de parfaits inconnus vivant en ermite quelque part en haut de notre tour d'ivoire. Il est donc nécessaire de recueillir des lettres de soutien de la part d'autres illustres inconnus, se trouvant autant que possible dans d'autres grandes universités.

La gloire pour un scientifique est donc quelque chose de bien particulier. Et l'immortalité n'est plus ce qu'elle était. Si Newton et Einstein peuvent dormir tranquilles, certains qu'on se souviendra d'eux pour les siècles à venir, la plupart des scientifiques seraient bien contents qu'on se souvienne encore au moins quelques années après leur départ.

Si ce billet peut vous sembler un peu cynique, dites-vous quand même que si les scientifiques ne dédaignent pas un peu de renommée, mais limitée au cercle restreint de leurs collègues, elles et ils font de la science avant tout pour le plaisir de la découverte. Rappelez-vous aussi, lorsqu'on vous présente un expert à la télévision ou à la radio que n'importe qui peut se présenter comme tel lorsque le sujet est assez pointu. Comme ça vous ne vous laisserez pas trop impressionner par les inepties qu'un tel titre permet de proférer.

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