Davantage de vitamines A pour les enfants. Le dernier espoir pour les oranges de Floride. Et des OGM qui dérangent moins quand ils sont en médecine.

Le débat politico-médiatique sur les OGM —organismes génétiquement modifiés— semble effectuer un virage. L’opposition devient moins monolithique, intégrant dans son discours des arguments qui, s’ils ne plaisent pas aux partisans d’un rejet sans compromis, font espérer l’émergence d’un vrai débat.

C’est du moins ce qui se dégage de dossiers et de reportages sur les organismes génétiquement modifiés publiés tour à tour, ces derniers mois, dans la revue Nature , dans le Scientific American , dans le magazine environnemental Grist et dans le New York Times , entre autres. Ces textes donnent la parole à des opposants mieux articulés que ce qu’on a l’habitude d’entendre, tout en rappelant l’existence d’un corpus de recherches remontant dans certains cas à 40 ans.

Il faut en effet rappeler que, contrairement à la croyance populaire, de nombreuses études ont été menées, notamment sur toutes sortes d’animaux nourris aux OGM. Autant la National Academy of Sciences des États-Unis que l’Organisation mondiale de la santé ont conclu que les plants génétiquement modifiés étaient aussi sécuritaires pour la santé que leurs cousins « non-OGM ».

Mais il subsiste des zones d’ombres. Dans un dossier spécial sur «les promesses et réalités des OGM» en mai dernier, la revue Nature donnait par exemple la parole à ceux qui s’inquiètent de l’apparition de mauvaises herbes résistantes. Un phénomène qu’on pourrait qualifier de darwinien: en sur-utilisant des herbicides autour de plants qui ont été génétiquement modifiés pour résister aux herbicides, on a accéléré l’évolution de «familles» de mauvaises herbes résistantes.

Les plantes tolérantes au glyphosate [l’herbicide] pourraient être considérées victimes de leur propre succès. Historiquement, les fermiers utilisaient de multiples herbicides, ce qui retardait le développement d’une résistance... Les plants GM ont permis aux cultivateurs de s’appuyer presque entièrement sur le glyphosate, qui est moins toxique que plusieurs autres produits et tue un large spectre de mauvaises herbes... Les fermiers les ont donc plantés année après année sans pratiquer de rotation des cultures ou faire varier les produits.

(...) Au final, les plants GM résistants aux herbicides sont moins dommageables pour l’environnement que les plants conventionnels cultivés à l’échelle industrielle. Une étude (...) a démontré que l’introduction du coton tolérant à l’herbicide avait économisé 15,5 millions de kilos d’herbicides entre 1996 et 2011, une réduction de 6,1%... Et la technologie des plants GM a entraîné une amélioration de 8,9% du quotient d’impact environnemental —une mesure qui prend en compte des facteurs tels que la toxicité des pesticides.

Cet exemple de débat, appuyé sur des données, est contrasté par rapport aux critiques plus simplistes qui percent plus souvent dans le discours public et qui comportent immanquablement «l’argument Monsanto». Au début d’août, le blogue Genetic Literacy Project ironisait sur ceux qui s’empressent de qualifier de pro-Monsanto quiconque fait mine de découvrir un fait favorable aux OGM.

Nous savons tous que quiconque impliqué dans la couverture des modifications génétiques et qui n’y est pas fermement opposé, est un vendu à l’industrie pro-Monsanto.

Sa sortie s’inscrivait dans un débat qui a suivi la parution, en juillet dans le New York Times, d’un reportage de la journaliste Amy Harmon, encensé par ses pairs, sur les oranges de Floride : attaquées par un pathogène, leur dernière chance de survie pourrait bien être du côté du génie génétique.

Pour ralentir la progression de la bactérie qui cause la maladie, ils ont coupé des centaines de milliers d’arbres infectés et répandu toutes sortes de pesticides sur l’insecte qui transporte la bactérie. Mais la contagion n’a pas été contenue.

Dialogue de sourds: le cas du riz doré

Depuis des années, les arguments des deux camps, pro et anti-OGM, se résument souvent à un dialogue de sourds. Le 9 août, un arrachage de plants d’un champ expérimental de riz doré (Golden Rice) aux Philippines a ainsi réjoui les uns et désolé les autres.

Le riz doré, une variété de riz modifiée génétiquement, est en développement depuis une quinzaine d’années. Les détails sont parus pour la première fois dans Science en 2000. Pour ses promoteurs, il est l’un des meilleurs espoirs actuels pour alimenter en vitamine A une partie de la population des pays pauvres. Pour ses opposants, cette carence en vitamine A aurait plus de chances d’être résolue par une réforme des pratiques agraires. Les deux camps s’entendent uniquement sur la gravité du problème: les carences en vitamine A sont la première cause de cécité chez un quart de million d’enfants chaque année, et l’affaiblissement du système immunitaire qui en découle serait la cause de 2 millions de décès évitables par année.

Incidemment, le riz doré n’est pas la propriété d’une compagnie, mais d’un organisme à but non lucratif, l’Institut de recherche internationale sur le riz. Une pétition de scientifiques appuyant le riz doré a été lancée à la suite de cet arrachage et a récolté jusqu’ici 5000 signatures.

Mais la controverse créée par l’arrachage a permis d’apprendre que même des opposants aux OGM sont devenus au fil des ans sympathiques à la cause du riz doré. L’auteur Michael Pollan, qui décrivait en 2001 le riz doré comme une simple stratégie de marketing (The Great Yellow Hype), a répondu le 26 août au journaliste Andrew Revkin du New York Times, qu’en dépit de son scepticisme, «je pense certainement que la recherche et les tests devraient se poursuivre».

Au passage, il s’avère de plus que cet arrachage de plants a été le fait d’activistes anti-OGM, et non de «400 fermiers» locaux comme les organisateurs et Greenpeace l’ont d’abord fait croire.

Si ce geste n’est pas de nature à contribuer à un dialogue, l’autre camp n’est pas sans taches. Le chroniqueur «alimentation» du magazine Grist, Nathanael Johnson, rappelait le 19 août à quel point certaines réactions de défenseurs des OGM à des chercheurs ayant commis des erreurs, réelles mais (présume-t-on) de bonne foi, ont été disproportionnées. Il est possible, rappelle-t-il, de répondre rationnellement à une étude, même si c’est une étude bidon. Heureusement, poursuit-il, «le gros des critiques constitue un échange scientifique légitime, même si féroce.»

L’agriculture, mais encore?

Ceci dit, même les Floridiens qui voient dans la génétique le salut pour leurs oranges, conviennent qu’ils ont du pain sur la planche pour en convaincre l’opinion publique. Non seulement —ils l’ont constaté par les réactions hostiles en ligne— pour une bonne partie de la population, l’équation se résume-t-elle à OGM=Monsanto, mais en plus, une orange génétiquement modifiée, c’est psychologiquement plus dur à avaler qu’un bol de céréales.

Les aliments OGM que les Américains mangent depuis plus d’une décennie —maïs, soja, huile de canola, sucre— arrivent pour la plupart sous la forme d’ingrédients invisibles, par exemple dans les céréales, les vinaigrettes pour salades ou les tortillas.

La grosse erreur de l’industrie et des promoteurs des OGM aurait été, selon l’éditorialiste de la revue Nature , d’effectuer un virage vers le tout-à-l’agriculture dans les années 90, sans même avoir tenté de démontrer au citoyen «à quoi ça peut servir».

L’industrie des biotechnologies a concentré le gros de son attention sur des caractéristiques non pas destinées à plaire aux consommateurs, mais plutôt à accroître la productivité des champs. Des plants résistants aux herbicides et aux insectes ont alors proliféré aux États-Unis et dans plus de 25 pays. Les OGM allaient devenir des outils agricoles.

(...) Les fermiers ont été généralement heureux d’adopter les semences transgéniques et la technologie a même rempli certaines de ses promesses d’aider l’environnement en réduisant la quantité et la variété des pesticides nécessaires. Armés de désinformation, des opposants ont pris d’assaut les rues, les supermarchés et les réseaux sociaux. Avec un sujet aussi sensible pour les gens que la nourriture qu’ils mangent et qu’ils donnent à leurs enfants, ceux qui jouent avec les peurs, les préoccupations et l’incertitude ont souvent le dessus. Et les peurs sont entrelacées avec une méfiance à l’égard des compagnies.

Avant cela, dans les années 1980 et 1990, les recherches sur les OGM avaient commencé à tourner autour de la médecine, sans que quiconque ne s’en préoccupe. C’est lorsque l’assiette a commencé à être touchée que l’opinion publique européenne, puis les autorités européennes (un moratoire a été imposé en 1998), ont commencé à s’en inquiéter —peut-être, suppute aussi le document de l’Organisation mondiale de la santé, parce qu’on ne pouvait percevoir aucun avantage évident.

L’agronome allemand Alexander Stein, dont le riz doré est la spécialité, a écrit un texte en partie en réponse au débat sur l’arrachage des plants aux Philippines:

Tout le monde dans le domaine s’entend pour dire que la solution idéale serait que [les habitants des pays en voie de développement] diversifient leur alimentation et se nourrissent mieux. Toutefois, c’est exactement le coeur du problème: les gens sont simplement trop pauvres et, dans certains cas, n’en connaissent pas assez sur la nutrition. Ça veut dire que la recommandation ressemble un peu à la phrase attribuée à Marie-Antoinette, «laissez-les manger du gâteau». S’ils le pouvaient, ils seraient probablement plus qu’heureux de le faire.

L’argument de ceux qui veulent sauver les mythiques oranges de Floride renvoie lui aussi à l’agriculture, mais surtout à la façon dont elle a changé le monde qui nous entoure, pour le meilleur et pour le pire:

Avant que les humains n’entrent en scène, le maïs était une mauvaise herbe, les tomates étaient minuscules, les carottes étaient rarement oranges et les vaches produisaient peu de lait. L’orange, quant à elle, pourrait ne jamais avoir existé si les migrations humaines n’avaient pas réuni le pomélo de la taille d’un pamplemousse, originaire des Tropiques, avec la mandarine des régions tempérées de la Chine. Et ce ne serait pas devenu l’arbre fruitier le plus répandu si les marchands ne l’avaient pas transporté à travers le monde.

Y aurait-il une raison pour faire de «OGM» une catégorie d’aliments complètement à part des autres? Tous les faits vont à l'encontre de cette croyance, entre ce que l’humanité a appris de l’agriculture depuis 10 000 ans et de la biologie depuis 200 ans.

Y aurait-il certains OGM qui mériteraient une attention soutenue ou une gestion différente? C’est la direction vers laquelle tentent de pousser ces auteurs.