Dans ce court texte, je compte faire deux choses. Dans un premier temps, clarifier ce qu’on entend par gouvernance environnementale et comment ceci est déjà un problème d’expertise et de communication scientifique. Ensuite, par un exemple concret, je veux montrer comment, dans de tels processus de gouvernance, il est possible, dans certaines conditions, de favoriser une appropriation des perspectives scientifiques dans un débat citoyen regardé au plan local. Je voudrais aussi montrer comment de telles pratiques de gouvernance peuvent faire de bons sujets pour un journalisme scientifique.

 

par Alain Létourneau, du département de philosophie de l'Université de Sherbrooke.

1. La théorie : la gouvernance environnementale comme question pour les sciences

Dès qu’on parle de communication scientifique, on rencontre la question de l’expertise, et ceci va poser des problèmes, qu’on le veuille ou non (Létourneau, 2011). À preuve, j’ai utilisé l’expression « gouvernance environnementale ». Pour beaucoup de lecteurs, celle-ci peut sembler banale. Pour d’autres, c’est un sujet au contraire obscur : peu de gens savent qu’il y a toute une littérature scientifique, publiée dans des revues spécialisées et chez des éditeurs prestigieux, qui porte sur la gouvernance environnementale (Bakker, 2010; Choquette et Létourneau, 2008; Evans, 2015; Young, 2015; Murota et Takeshita, 2013). Et quant aux journalistes scientifiques, il ne leur viendrait nullement à l’idée qu’un sujet comme la « gouvernance environnementale » puisse faire l’objet d’un article : et c’est pourtant bel et bien le cas !

Une vision spontanée qu’on pourrait avoir de cette gouvernance serait celle-ci : elle désigne nos manières de nous gouverner par rapport à ce qui concerne l’environnement. Mais plusieurs points demeurent à l’état d’interrogation.

Première interrogation : qui est ce «nous » dont il est question dans cette formulation? C’est justement ce qui est en suspens et donne lieu à des théorisations diverses. En gros, on s’entend pas mal sur le groupe des éléments qui font partie de l’ensemble, mais pas sur la compréhension de la manière dont ses éléments arrivent d’une certaine manière à « faire le travail » les uns avec les autres.

Deuxième interrogation, liée à la première: veut-on caractériser la gouvernance telle qu’elle se fait et se pratique, ou bien souhaite-t-on plutôt déterminer ce qu’elle pourrait, ou même devrait être ? Pour ne donner qu’un exemple, le fait qu’on ait laissé les digues de Nouvelle Orléans dans l’état où elles étaient, même si on savait bien avant l’ouragan Katrina qu’elles seraient forcément insuffisantes à brève échéance, ne peut pas être considéré à l’abri de toute évaluation a posteriori.

Si la communauté scientifique cadre cette question de plusieurs façons, on retrouve néanmoins des éléments communs. Notamment : le dépassement d’une vision du gouverner, centrée uniquement sur l’État. C’est le passage du gouvernement à la gouvernance (Paquet, 2010). C’est parce qu’on va plus loin qu’une simple gestion pour en faire quelque chose de collectif, qu’on peut parler de gouvernance. Alors on développe une meilleure saisie du rôle de la société civile, y compris les acteurs privés de toutes catégories, dans les manières de se diriger face à l’environnement.

L’attention peut être mise sur les réseaux, sur les différents types de règles ou de mécanismes, sur les régimes de gouvernance embrassant des ensembles complexes d’acteurs organisés. Les approches surtout empiriques vont vouloir documenter les différents arrangements qui ont été mis sur pied pour gérer un système d’irrigation, une forêt, un bassin versant, en faisant appel à plusieurs ententes et partenariats, alors que d’autres approches vont vouloir développer un modèle d’analyse de systèmes (Ostrom, 1990; 2005; Létourneau, 2015). Ces points sont déjà des objets d’enquête. Une emphase peut être mise sur les instances étatiques ayant un volet de consultation, comme l’ONE (Office national de l’énergie) ou le BAPE (Bureau d’audiences publiques sur l’environnement), dont on voudrait qu’elles soient davantage des lieux de participation publique : voir à ce sujet les articles journalistiques qui en traitent. Ou l’emphase pourrait être mise sur sur les groupes militants, demandant une voix plus importante et une place dans la gouvernance. Ou encore, sur le rôle des entreprises privées qui ont déjà un certain rôle, souvent majeur, ne serait-ce que par l’attribution de contrats.

Depuis les années 1980, qu’on le veuille ou pas, les États ont mandaté des entreprises pour faire du travail qui relevait autrefois de leurs prérogatives, or peut-on les « contrôler » ou ne doit-on pas plutôt en faire de véritables « partenaires » (Bakker, 2010) ? Et comment faire ceci de façon juste et équitable, sans se faire flouer et pour le meilleur service à la population ?

Présence de certains consensus, et en même temps présence de désaccords : n’est-ce pas là une marque de toute communauté scientifique? Je ne vais pas poursuivre plus loin cette discussion, mais je suppose qu’on a pu constater qu’à partir d’une expression qui peut sembler assez simple à comprendre, la « boîte de Pandore » (Latour, 2004) se montre dans toute sa complexité de termes, on entre dans toute une série de débats qui peuvent devenir techniques et faire perdre de vue au lecteur le but de l’article. Ce que je soutiens ici, c’est que les groupes sociaux peuvent eux-mêmes devenir objets d’enquête (et donc de reportages), dans leurs processus de gouvernance et en particulier face au rôle de la connaissance scientifique dans ces processus.

2. La pratique : gouvernance environnementale locale, appropriation citoyenne, journalisme

Si on regarde maintenant dans la pratique de cette gouvernance, le rôle de la communication scientifique s’avère majeur. À première vue il ne s’agit pas d’un contexte de journalisme scientifique, mais c’est peut-être parce qu’on manque d’imagination dans le choix des thèmes. Des reportages sont menés sur des tas de sujets, comme ce qui se passe avec l’ONE ou les séances du BAPE, mais ce n’est que rarement abordé sous l’angle de la gouvernance environnementale.

Il faut déjà saisir qu’un tribunal et une instance d’audiences publiques où l’on dépose des rapports ne sont des dispositifs de gouvernance qu’en un sens traditionnel et faible, d’un point de vue citoyen. On mêle souvent ici les attentes élevées de participation et les modèles de gouvernance calqués sur ce qui se voit dans le privé, à l’affut notamment de conflits d’intérêts. Enquêter sur la gouvernance veut dire étudier et rapporter ce qui est fait. Qui sont les acteurs qui ont du pouvoir et de l’information (Paquet, 2011), leurs manières d’interagir et de « gérer » les problèmes d’environnement, incluant les commandes politiques à la base des mandats donnés aux organisations concernées.

Autre difficulté : la gouvernance se joue à différents niveaux de complexité sociale, pas seulement au niveau macrosocial et « politique » mais aussi au niveau régional et local. Je laisse de côté ici l’analyse de l’ONÉ, pour proposer un regard du journalisme scientifique sur les pratiques de gouvernance locales ou régionales. Dans un groupe qui a un mandat de gouvernance (dans certains cas, c’est parce qu’il se l’est donné, dans d’autres parce qu’il a été constitué à un moment donné : pensons à un organisme de bassin versant, constitué par le gouvernement du Québec depuis 2002), il s’agit de mettre en discours des points de vue scientifiques sans les rendre trop lourds, de donner voix et images à une conception bien informée, tout en s’appuyant et en nourrissant la culture scientifique, pour faire en sorte que le discours dominant du groupe devienne peu à peu un discours porté et informé par une perspective scientifique. Il y a bien sûr non seulement les expertises « de sciences » qui sont requises ici, mais aussi les aptitudes et la connaissance suffisante de la communication publique et de la communication en groupe (Sfez, 2001). Il faut surtout mettre en place les conditions pour faire en sorte que ce discours soit approprié par le groupe concerné, et non isolé du reste et livré de façon hermétique.

À titre d’exemple je vais me limiter à un cas local, en deça du palier de la région soit à un niveau microsocial. Je voudrais ici raconter l’histoire d’un chalet sur le bord d’un lac écologique dont je tairai le nom. Sur ce lac, une quarantaine de résidences, dont celle d’un acériculteur, des résidences régulières et des chalets, et une association de propriétaires qui s’occupent des chemins, du barrage et aussi du lac et de la qualité de l’eau. Lors des premières assemblées de citoyens auxquelles j’ai assisté, il y a plus de dix ans, il était beaucoup question d’une plante, appelée potamot, censée être envahissante sur le lac. Disons que les prises de paroles étaient beaucoup de l’ordre de la plainte, on recherchait des solutions techniques et les personnes voulaient régler le problème le plus vite possible.

Les propos des résidents qui avaient le dessus dans la discussion étaient parfois catastrophistes, très axés sur la valeur des propriétés et le problème que ces plantes posaient. Il était question alors d’arrachage, de corvées de coupe, qui étaient organisées chaque été, on parlait alors du faucardage du potamot, le végétal était ensuite transporté en chaloupes et déposé dans un caisson destiné au compostage. Après quelques années, certaines interventions ont commencé à souligner d’autres points lors des réunions : le fait que ce lac n’était pas envahi par les algues bleues ce qui eut été plus grave, le fait aussi que la quantité totale de plantes n’était pas aussi importante qu’on avait tendance à le dire. Qu’il fallait peut-être d’abord analyser la situation d’un point de vue plus dégagé pour voir à faire le point de manière claire sur la situation, pour dégager aussi des pistes d’action et prendre le temps de les délibérer afin d’ensuite les appliquer sur du moyen et long terme. De nouvelles personnes ont commencé à s’impliquer dans l’association, le ton est devenu beaucoup moins sombre aux assemblées, le point de vue d’une action réfléchie et mûrement pesée a été repris par plusieurs. C’est peu à peu devenu quelque chose de partagé par beaucoup et les interventions se renforçaient dans une telle perspective.

Quand ce nouveau discours a commencé à se propager, un comité de l’eau avait été formé, qui devait jouer par la suite un rôle de suivi et de conseil, en s’appropriant certaines discussions et certains documents techniques pour pouvoir favoriser leur appropriation par le grand groupe, livrant son rapport d’activités annuellement. Sur son conseil et avec l’accord de l’assemblée, les officiers du CA ont invité un biologiste spécialisé sur la question pour venir expliquer le savoir de base en limnologie puis quelques autres, on a monté une journée de réflexion avec diapos, échange de questions et de réponse. Puis un suivi a été fait, qui a donné lieu à des conseils d’un expert qui a fourni des propositions plus détaillées. On proposait de favoriser l’aération du lac, ce qui allait de pair avec un programme de revégétalisation des berges, lancé par la municipalité à peu près dans les mêmes années. Ensuite, une commission spéciale a été mandatée pour étudier la valeur scientifique des propositions d’un contracteur possible, qui en fin de compte n’a pas été retenu. Plus tard, une autre biologiste d’une association bien connue de protection des lacs a été invitée pour exposer les différentes plantes présentes dans les lacs du Sud du Québec, leurs caractéristiques, celles auxquelles il faut être particulièrement attentifs, les techniques disponibles pour en réguler au mieux la présence et dans certains cas s’en défaire totalement. Les organismes régionaux de conseil spécialisés dans l’étude des lacs, à caractère coopératif, ont également été mis à profit par l’association pour aider à constituer de bonnes bases de donnée permettant de mesurer les avancées ou les reculs. Bref, le groupe s’est donné des expertises externes dans le but de construire ses propres expertises afin d’être capable de prendre les meilleures décisions.

C’est un processus qui se poursuit et pourrait mener ailleurs. Tout groupe de ce genre va rencontrer les problèmes d’action collective qui sont documentés depuis plusieurs décennies. Ce que j’ai voulu indiquer ici, c’est l’appropriation du discours scientifique par un groupe de citoyens et son intégration dans un processus de gouvernance. Or le même type d’appropriation peut se faire aussi à un plan régional, qu’il s’agisse des organismes de bassin, ou d’une région municipale comme celle de la rivière St-Charles dans la région de Québec. Les décisions qui affectent notre environnement se prennent à plusieurs niveaux à la fois.

En cours de processus, la question a été de plus en plus comprise par les résidents, et pas seulement par les gens du conseil d’administration ou du comité, dans une perspective écologique : en gros il ne s’agit pas de tenter de transformer un lac en piscine, les plantes sont importantes, notamment pour la faune, le tout étant une question d’équilibre —en plus de vouloir éviter la détérioration de l’état général d’un lac touché par des taux de phosphates assez élevés. Plus les gens du comité de l’eau s’impliquaient sur la question et découvraient les avancées de la technologie, plus ils étaient aussi sensibilisés à une meilleure mesure notamment des intrants dans le lac. C’est une histoire qui se poursuit, et qui se vit différemment dans des centaines de lacs et cours d’eau du Québec et d’ailleurs. Et à mon sens, ce sont des laboratoires de discussion et d’appropriation d’un ensemble de pratiques mieux informées, qui dans certains cas au moins produisent de bons résultats.

Non seulement ce genre d’exemple fournit-il de bons objets d’enquête pour du journalisme scientifique, mais ils sont aussi des lieux de co-construction d’un savoir scientifique partagé, ce qui me semble une base excellente pour réfléchir à la science qui se fait et se fera aussi de mieux en mieux dans la mesure où elle se communique entre les humains.

*** Bakker, Karen (2010). Privatizing Water. Governance failure and the World’s urban water crisis. Ithaca, Cornell University Press. Choquette, Catherine et Létourneau, Alain (2008). Vers une gouvernance de l’eau au Québec. Ste-Foy, Éditions Multimondes. Evans, John P. (2010). Environmental Governance. Londres, Routledge. Habermas, Jürgen (1997). Droit et démocratie. Paris, Gallimard. Latour, Bruno (2004). Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie. Paris, La découverte. Létourneau, A. (dir.) (2013). L’universitaire et les médias. Une collaboration risquée mais nécessaire. Montréal, Liber. Létourneau, Alain (2014). « Perspectives d¹une recherche spécifique en philosophie pratique », in André Lacroix (dir.), Quand la philosophie doit s’appliquer, Paris, Hermann, p. 151 à 180. Létourneau, Alain (2015). « La théorie des ressources communes : cadre interprétatif pour les institutions publiques ? », Éthique publique [En ligne], vol. 17, n° 2 | 2015, mis en ligne le 18 avril 2016, consulté le 17 mai 2016. URL : http://ethiquepublique.revues.org/2284 ; DOI: 104,000/ethiquepublique.2284. Murorota, Takeshi et Ken Takeshita (dir.) (2013). Local Commons and Democratic Environmental Governance. Tokyo, United Nations Press. Ostrom, Elinor (2005). Understanding Institutional Diversity. Princeton (NJ), Princeton University Press. Ostrom, Elinor (2001). Gouvernance des biens communs. Bruxelles, De Boeck (1990). Paquet, Gilles (2011). Gouvernance collaborative, un anti-manuel. Montréal, Liber. Sen, Amartya (1993). Éthique et économie. Paris, PUF. Sfez, Lucien (2001). “Interdisciplinarité et communication”, Quaderni no. 111, p. 341-349. Weinstock, Daniel (2012). «Que cache le terme “gouvernance”?» Découvrir, revue de l’Acfas, en ligne : http://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2012/04/cache-terme-gouvernance Young, Oran R. (2013). On Environmental Governance. Sustainability, Efficiency, and Equity. Londres et New York, Routledge.