Lorsqu’un arbre meurt, ce n’est pas tout à fait la fin. Au contraire, voilà que commence une seconde vie presque aussi féconde que la première. Une réalité dont il faut tenir compte pour maintenir la biodiversité de la forêt mâture.

« Le bois mort n’a pas qu’une valeur commerciale. Il sert d’habitat pour de nombreux oiseaux, nourriture pour les insectes… Il est tout sauf mort! », explique Pierre Drapeau, professeur du département de sciences biologiques de l’UQAM et directeur d’une équipe de recherches et de connaissances sur le bois mort.

C’est en effectuant des relevés d’oiseaux dans de très anciennes forêts québécoises que Pierre Drapeau a mis en évidence l’importance du bois mort. « C’est un habitat que fréquentent les oiseaux, mais aussi les petits mammifères comme l’écureuil ou la martre d’Amérique », souligne ce membre actif du Centre d’étude sur la Forêt (CEF) et de la Chaire industrielle en aménagement forestier durable.

Mourir debout

Cette vie « après la mort » varie d’une essence à l’autre. Dans sa thèse de doctorat sur la Dynamique des arbres morts en forêt boréale, Virginie-Arielle Angers s’est penchée sur la dégradation de quatre espèces de notre forêt : l’épinette noire, le pin gris, le sapin baumier et le peuplier faux-tremble.

Quelle est leur longévité? Combien de temps restent-ils debout? Combien d’années prennent-ils pour se dégrader? « On connaît bien peu de choses sur la destinée des arbres », rappelle la jeune chercheuse qui s’est attelée à dresser des courbes de « survie » et de dégradation.

En prélevant des galettes d’arbres morts et en les sablant, l’étudiante a étudié les cernes de croissance lui permettant de retracer les dernières années de vie de l’arbre (dendrochronologie) et d’établir la « mi-vie », c’est-à-dire le temps qu’il faut à l’arbre mort pour chuter. Il faut en moyenne 15 ans à l’épinette noire et au peuplier faux-tremble, contre 18 ans au sapin baumier et 24 ans au pin gris. Plus l’arbre tarde à tomber, plus il retarde sa décomposition. « Ce “bois frais”, qu’on appelle le jeune bois mort, offre une plus longue disponibilité d’habitat et de nourriture », explique la chercheuse.

Bois mort utile

Cette ingénieure forestière de formation a passé un an dans les forêts suédoises où l’aménagement y est plus intensif. Ce qui engendre beaucoup de problèmes au niveau de la biodiversité. « Il ne fallait rien perdre ni gaspiller. De nombreuses espèces (oiseaux, insectes...) associées au bois mort ont vu leur population chuter de près du tiers, se retrouvant sur la liste rouge des espèces menacées », raconte la jeune chercheuse.

Un problème que l’on retrouve ici, dans le Nord-Ouest canadien avec la disparition annoncée de la chouette tachetée du Nord, l’emblème de la conservation des vieilles forêts. En raison du recul de son habitat, il ne resterait plus que 22 individus au Canada — contre 200 en 1991 — ce qui la classe aujourd’hui dans la liste des espèces en voie de disparition.

Aujourd’hui, la Suède révise ses pratiques. Et certains pays, comme la Finlande, cherchent à « fabriquer du bois mort » — étêtant les arbres ou en les annelant — pour laisser des arbres de 4 à 5 mètres sur pied dans les zones de coupes disponibles pour leur seconde vie.

Au Québec, le professeur Drapeau participe activement au comité de travail sur la gestion des forêts du Ministère des Ressources naturelles qui vise à établir des lignes d’aménagement dynamique des forêts matures. Sur deux fronts – écologie animale et fonction biologique du bois mort —, il y défend l’importance de conserver une portion de forêt mature.

Combien d’arbres morts sont-ils nécessaires à la vie de la forêt? « Le piège serait de donner un chiffre. Le bois est un système dynamique. Pour maintenir des arbres morts, il faut des arbres vivants », sanctionne Pierre Drapeau. Et l’écologiste estime à 25-30 % la portion de forêt mâture à conserver.

Pour en savoir plus

Les pages du Pr Pierre Drapeau : http://www.bio.uqam.ca/professeurs/drapeau_p.htm http://web2.uqat.uquebec.ca/cafd/chercheurs/drapeau/pdrapeauF.asp

La page de Virginie-Arielle Angers : http://www.cef-cfr.ca/index.php?n=Membres.VirginieArielleAngers

Centre d’étude sur la Forêt (CEF) http://www.cef-cfr.ca/

Chaire en aménagement forestier durable : http://web2.uqat.uquebec.ca/cafd/