Les robots industriels existent déjà depuis plusieurs dizaines d'années. Ils coupent la tôle, machinent des pièces, soudent l'acier, assemblent des automobiles. En bon travailleurs consciencieux qu'ils sont, ils demeurent invisibles et ne font parler d'eux qu'occasionnellement. Non-anthropomorphes, ils ne possèdent ni charme ni attrait spécial pour leur collègues humains.

Mais les simulacres humains, surtout quand ils nous ressemblent, eux n'ont jamais cessé de nous fasciner. Par exemple, l'automate Turc, ce joueur d'échecs (truqué) du baron de Kempelen, décrit par Poe dans l'une de ses Histoires extraordinaires , passionnent les foules. Ses ancêtres, les petits automates-jouets fabriqués par les horlogers du Grand siècle, amusaient l'aristocratie de l'Ancien Régime.

Le premier créateur d'automates est sans doute Héron d'Alexandrie (au Ier siècle avant J.-C.) qui aurait écrit un Traité des automates spécifiquement destiné au théâtre ou au culte. En effet, ses machines pneumatiques, hydrauliques et utilisant les poids et contrepoids étaient destinées à mettre en mouvement des séries de plates-formes et de petits personnages dans le but d'émerveiller les crédules. L'historien des sciences Jean-Louis Trudel a démontré par ailleurs que ces automates étaient également répandus au Moyen-Âge et qu'on les associait quelquefois aux miracles et prodiges de l'âge des chevaliers.

Comme on le voit, le robots ont toujours aimé le spectacle !

Le XIXe siècle voit apparaître la créature monstrueuse d'un autre baron célèbre, bien qu'imaginaire, Frankenstein. Apparition dramatique à souhait, qui connaîtra une descendance multiple au grand écran.

Au XXe siècle, c'est au théâtre qu'ils acquièrent leur nom de robot, traduction du tchèque "robota" (travail ou corvée), dans la pièce de Karel Capek, R.U.R. (Rossum's Universal Robots, 1921).

Au cinéma, les robots accaparent l'écran, notamment avec la Maria robotique du film Metropolis (1927). Cet androïde féminin, on dit maintenant gynoïde, rend les hommes fous de désir et se livre en spectacle aux foules en délire de cette ville du futur.

Aujourd'hui, les robots, après nous avoir volé nos emplois en usine, s'apprêtent à envahir les scènes du monde entier. En effet, comme le signale Frédérique Doyon dans un article du Devoir au 5 juillet dernier, trois productions théâtrales et chorégraphiques leur ont récemment donné la vedette.

À New york, la pièce Hedda Gabler, un classique d'Ibsen, s'est métamorphosée en Heddatron, dans laquelle le personnage central humain donne la réplique à une poignée de robots. À Adélaïde, des robots à géométrie variable croisent le fer avec les danseurs de l'Australian Dance Theatre dans une production théâtrale sous l'égide du designer québécois Louis-Philippe Demers, Devolution. Et dans une création théâtrale suisse de Christian

Denisart, Robots - Des roses pour Lucinka, une gynoïde s'amourache d'un humain.

Sans doute, cette multiplication des rôles pour (véritables) robots mécaniques est-elle redevable aux réels progrès réalisés en robotique depuis une dizaine d'années. En effet, le développement de robots humanoïdes comme Asimo, de jouets comme RoboSapien et le succès rencontré par des rovers intelligents (pensons aux sondes martiennes) ont fait en sorte qu'il est maintenant possible d'interagir, du moins de manière primaire, avec ces organismes cybernétiques. Un robot disposant d'une architecture morphologique semblable au visage humain, Kismet, pourra non seulement reconnaître les émotions humaines mais également les reproduire.

Néanmoins, nous sommes encore bien éloignés de Robbie le robot d'Asimov et de ses trois lois de la robotique. Mais il est évident que le robot, sous les traits de Data et du Terminator, est entré depuis longtemps dans la culture populaire et plus récemment dans les explorations de l'underground artistique. Il tardait encore à entrer dans le territoire de l'art contemporain et des grandes scènes internationales. Les productions artistiques citées plus, à la fois dans les domaines du théâtre et la danse, constituent la preuve que c'est maintenant chose faite.

Ces productions sont également l'occasion de nous faire réfléchir sur la réponse émotionnelle que nous avons devant les robots. En effet, il existe un principe (controversé) nommé « Uncanny Valley » élaboré par le roboticien Japonais Masahiro Mori en 1970. Cette théorie postule que plus un robot ressemble à l'humain, plus ce dernier ressent de l'empathie jusqu'à un point de rupture où l'empathie se transforme carrément en répulsion. Étrangement, cette théorie semble sortir tout droit des oeuvres d'Isaac Asimov car bon nombre de ses histoires font ressortir le caractère bénin des machines non-anthropomorphiques alors que les robots humanoïdes génèrent des sentiments d'hostilité.

On peut trouver un exemple de ce principe dans un film comme A.I. (2001) , de Steven Spielberg, qui met en scène des « flesh fairs » où les androïdes sont détruits avec cruauté. Mais quand un robot épousant la forme d'un petit garçon est jeté en pâture à la foule, celle-ci se retourne contre les organisateurs de ce massacre cybernétique.

Cette anthropomorphobie est sans doute liée à une peur très ancienne, celle du double maléfique, qui transpire à travers les fantasmes paranoïaques des « pod people », des zombies ou des éternels « evil twins » de la télévision américaine. Le robot est alors assimilé à la part d'Ombre (selon le concept de Carl Jung) que nous avons en nous, le William Wilson de Poe.

Pourtant, il m'a toujours semblé que cette nouvelle race d'êtres artificiels ne méritait ni malveillance ni répulsion. Car, pour l'instant, encore dépourvus de conscience, et même s'ils ne sont dotés que d'un minimum d'intelligence, ces robots ne connaissent pas le péché originel. Qui sait si un jour ils ne connaîtront pas eux-aussi les mystères d'une grâce cybernétique ?

Ou peut-être qu'un jour, comme dans le poème de Brautigan, Tous protégés par des machines de grâces amoureuses (1963) : "J’aime à penser (cela doit être) qu’une cyber-écologie va nous libérer de nos tâches et nous unir à la nature ; rejoignant nos frères et soeurs les mammifères, nous serons tous protégés par des machines de grâces amoureuses" Richard Brautigan.

La version originale est infiniment plus belle :

All Watched Over by Machines of Loving Grace

« (...) I like to think

(it has to be!)

of a cybernetic ecology

where we are free of our labors

and joined back to nature,

returned to our mammal brothers and sisters,

and all watched over

by machines of loving grace. »