En conclusion du forum Voyage au cœur des sciences, Hubert Reeves a posé la question de notre intelligence : est-elle une menace ou un espoir pour l'avenir de notre vie sur Terre ?

À la fin du mois de septembre 2017, les magazines La Recherche et Sciences et Avenir ont organisé le forum Voyage au cœur des sciences à la Cité des sciences de Paris. Parmi les événements proposés, des échanges sur l'éducation connectée, sur l'après-COP21 et sur la transition énergétique, sur les aliments du futur, sur la place des femmes en sciences, sur l'intelligence artificielle, sur la conquête de l'espace et sur l'avenir de la vie telle que nous la connaissons sur notre planète.

La conférence plénière donnée par l'astrophysicien, vulgarisateur et écologiste Hubert Reeves, était présentée par la directrice de la rédaction de La Recherche et Sciences et Avenir. Elle peut être visionnée à la fin de l'article correspondant de Sciences et Avenir, Hubert Reeves : de l'astronomie à l'écologie.

La belle histoire et la moins belle histoire

Astronomie et écologie, quel rapport ? Qu'il s'agisse de l'astrophysique, la géologie ou la biologie, les sciences racontent le passé, des débuts de l'Univers jusqu'à nous. Mais pour combien de temps ? Le futur étant moins certain que le passé, la question qui se pose à propos de la crise écologique est : que peut-on prévoir et comment peut-on agir ?

Pour y répondre, Hubert Reeves a débuté sa conférence en racontant deux histoires.

Hubert Reeves raconte la belle histoire
Conférence plénière d'Hubert Reeves à la Cité des Sciences, en conclusion du forum Voyage au cœur des sciences

La belle histoire, c'est celle de la matière qui s'organise. Début de l'expansion de l'Univers, agrégation de la matière dans des filaments cosmiques, mouvements de galaxies, formation des planètes. Et, sur l'une de ces planète, apparition de la vie et évolution dans des formes variées, certaines d'entre elles devenant de plus en plus complexes au niveau biologique autant qu'au niveau social.

La moins belle histoire, c'est celle d'un type de vie animale qui, il y a quelques millions d'années, acquiert une forme particulière d'intelligence. Ses représentants développent des outils, des cultures et, dans le cas des êtres humains, des civilisations. Parmi les inventions développées au cours de son histoire, l'humanité a mis au point toutes sortes d'armes ; l'intelligence peut aussi bien créer que détruire.

Une espèce dotée d'une intelligence peut-elle se survivre ?

Nos capacités d'invention nous donnent une puissance formidable que l'on peut qualifier d'amorale, c'est-à-dire ni bonne ni mauvaise en soi mais dépendant de comment elle est utilisée. Ce n'est pas le marteau qui tue, c'est la personne qui l'utilise mal. Cette puissance peut donc tout autant nous menacer que nous sauver – en particulier d'elle-même. Par exemple, en 1983, le stock des armes nucléaires avait le pouvoir de tuer 17 000 fois l'humanité. Une fois n'est-il pas déjà de trop ?

L'histoire de Stanislav Petrov, qui a cette même année 1983 évité un holocauste nucléaire grâce à un acte de prudence et de désobéissance vis-à-vis du strict protocole, montre la précarité de notre existence vis-à-vis de nos propres inventions. Au-delà de la guerre nucléaire, notre comportement auto-destructeur se manifeste à travers la pollution, le dérèglement climatique et le saccage de la planète.

Dans les faits, nous menons une guerre contre la nature. Si nous gagnons, nous avons perdu. 

Être conscient·e·s des menaces que l'on fait peser sur notre propre avenir permet non pas de s'alarmer mais d'être activement vigilant. Ce que l'on appelle l'attitude du catastrophisme éclairé : comme le dit Pablo Servigne, auteur de Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes et L'entraide, l'autre loi de la jungle : « C'est parce qu'on considère la catastrophe comme certaine qu'on a une chance de pouvoir l'éviter. Ce n'est pas une attitude ni pessimiste ni optimiste, mais une tentative bienveillante de lucidité, parce qu'on essaie de donner des outils pour arriver à naviguer parmi les tempêtes le plus pacifiquement possible. »

L'intelligence des tortues

Comme la crise écologique a une influence à l'échelle de la planète, il est utile de tirer des enseignements du passé. L'être humain étant relativement jeune à l'échelle de l'évolution biologique, penchons-nous sur les tortues. Depuis 300 millions d'années, cette espèce est intégrée dans les écosystèmes où vivent ses populations, en équilibre avec son environnement.

L'intelligence est-elle un cadeau empoisonné ? Oui, quand elle s'obstine à scier la branche sur laquelle elle est assise.

Pour prendre en compte le message des tortues, le choix philosophique de base consiste à abandonner les conceptions de la Bible chrétienne et de Descartes, autrement dit la vision occidentale du monde qui place l'humain au sommet et le reste de la nature « maîtrisé et possédé ». Notamment, en arrêtant de considérer les animaux comme des ressources à notre disposition et de les massacrer (une remarque qui, en tant qu'abolitionniste, m'a bien fait plaisir).

Dans une conception « durable » de nos sociétés, l'humain doit être vu comme une composante parmi d'autre du monde, en interdépendance avec ses autres composantes. Comprendre le monde permet d'imaginer ces nouvelles relations, d'où la place d'importance des sciences au service de la recherche de l'intérêt général et commun.

Il faut revoir nos interactions sous la forme d'un humanisme élargi à la nature. On n'a plus le choix.

Dans cette notion d'équilibre du message que l'on fait dire aux tortues, j'y vois notamment le principe de ne pas prendre plus à la nature que ce qu'elle peut reconstituer. Ce que les militant·e·s écologistes appellent la règle verte, par opposition à la règle dite « d'or » des marchés qui détruisent nos sociétés, nos environnements et nos démocraties.

D'ailleurs, en parlant du « réveil vert », Hubert Reeves a souligné l'importance des comités de bioéthique et de la démocratie des mouvements citoyens dans les luttes pour sauver les écosystèmes compatibles avec la vie que nous connaissons.


Lors de cette excellente conférence, seuls deux termes utilisés dans la moins belle histoire ne m'ont pas plu.

D'abord, parler d'intelligence « supérieure », c'est en fonction de quels critères ? (Et quand on coupe les pattes de la puce, elle devient sourde.) Sachant que cette question était directement liée au thème de la conférence, dommage de ne pas être resté sur le terme « particulier » Quant à qualifier le chimpanzé de « notre ancêtre », non plus, car c'est un cousin proche :-(

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