Pour faire suite au billet de la semaine dernière sur « les égouts du cerveau » où l’on notait que l’évacuation des déchets par le système glymphatique est plus efficace durant la nuit, je vous propose cette semaine la lecture d’un autre article qui montre à quel point le sommeil est important pour la santé. Car Matthew Walker, auteur du livre Why We Sleep: The New Science of Sleep and Dreams, est catégorique. Pour lui, The best thing you can do for your health: sleep well.

C’est à se demander parfois si le sommeil et l’exercice physique ne se livrent pas à une espèce de compétition pour savoir lequel est le comportement naturel et gratuit le plus bénéfique pour la santé tellement il ne s’écoule pas une semaine sans qu’une nouvelle étude vienne appuyer les effets bénéfiques de l’un ou de l’autres. Avec une bonne alimentation, suffisamment de stimulations intellectuelles et sociales, et surtout l’absence de stress chronique, on se prend à penser qu'on pourrait peut-être devenir centenaire...

Mais pour en revenir à l’article de Walker, voici pour les personnes qui ne lisent pas l’anglais quelques données convaincantes sur l’importance de ne pas négliger cet état dans lequel nous ne passerions pas le tiers de notre vie s’il n’était pas important.

Pour la majorité des gens qui ont besoin de 7h30 à 8h de sommeil par nuit, une réduction à seulement 6h de sommeil a des effets notables sur la performance sportive du lendemain. L’endurance physique, les capacités aérobiques, la force musculaire ou la hauteur maximale d’un saut sont tous réduits de 10 à 30 %. On a alors aussi des taux plus élevés d’acide lactique dans nos muscles, une capacité de transport sanguin de l’oxygène qui sature plus vite avec une accumulation parallèle de CO2 due à une réduction de son évacuation par les poumons. Sans parler des risques de blessures. Si par exemple vous ne dormez que 5 ou 6h plutôt que 9, vous augmentez vos probabilités de blessure de plus de 200% durant votre saison de pratique de votre sport favori.

Le manque de sommeil donne également faim et par conséquent contribue au gain de poids. Quand on pense aux problèmes d’obésité créés par la malbouffe et l’inactivité physique et aux risques de santé associés, couper dans ses heures de sommeil n’est vraiment pas une bonne idée. Car on a pu observer que seulement deux ou trois heures de moins de sommeil durant une semaine perturbe le taux de glucose sanguin de façon si profonde qu’on pourrait alors vous diagnostiquer comme pré-diabétique !

Mais il y a encore pire. Dormir peu augmente les risques de blocage des artères coronaires. En regardant les statistiques de 1,6 milliard de personnes de 60 pays qui changent l’heure au printemps et à l’automne (toute une cohorte!), on note une augmentation de 24 % des crises cardiaques le lendemain du changement qui nous fait perdre une heure de sommeil et une baisse de 21% le lendemain du changement qui nous en fait gagner une !

Autre « petit détail » pour le moins troublant : le manque de sommeil affaiblit le système immunitaire au point où l’Organisation mondiale de la santé a classifié toute forme de travail de nuit comme une source probable de cancer. Sans oublier que le manque de sommeil a été associé à des conditions psychiatriques majeures incluant la dépression, l’anxiété et les pensées suicidaires.

Tout cela nous permet de comprendre pourquoi, pour le dire rapidement, moins tu dors, moins tu vis vieux. Des travaux récents ont ainsi montré que les individus qui ne dorment régulièrement que 5 heures par nuit augmentent de 65% leur probabilité de mourir à n’importe quel moment de leur vie, comparé aux gens qui dorment de 7 à 9h par nuit.

C’est pourquoi des scientifiques qui travaillent sur le sommeil comme Matthew Walker voudraient que les médecins puissent prescrire « une bonne nuit de sommeil » (sans ingestion de somnifère, évidemment) comme traitement naturel facile à suivre (et sans effets secondaires) pour de nombreux problèmes de santé, un peu comme ce qui s’est fait au Québec pour la prescription d’activité physique.

Mais l’ironie de la chose, c’est que les jeunes médecins résidents font justement partie des gens dont la culture particulière de la profession les amène à couper drastiquement sur leurs heures de sommeil. On a par exemple pu démontrer que travailler comme ils le font parfois une trentaine d’heures d’affilé augmente les risques d’erreurs de diagnostic de 460% par rapport à des médecins résidents bien reposés. Et ces mêmes médecins fatigués vont commettre 36% d’erreurs médicales sérieuses que leurs collègues travaillant 16h ou moins, en plus d’avoir 73% plus de probabilités de se blesser eux-mêmes avec un scalpel ou une aiguille de seringue souillée. Ah oui et en passant, on estime que ne pas dormir pendant 22h amène une baisse des performances comparable à celle d’individus légalement en état d’ébriété…

Considérant tout cela, il serait donc grand temps de faire évoluer les mentalités au sujet du sommeil et de cesser, comme le fait souvent insidieusement notre société productiviste ou certains corps de métier, de l’associer à de la paresse ou à une faiblesse de performance. Alors que même selon ces critères c’est justement une bonne nuit de sommeil complète qui est garante des meilleures performances de notre cerveau et de notre corps !