La récente exposition du Musée de la civilisation de Québec, Curiosités du monde naturel, nous plonge dans les voyages d’exploration scientifique en terres lointaines d’autrefois et nous présente d’incomparables merveilles naturelles rapportées par ces pionniers de la botanique, la zoologie ou encore de l’océanographie. C’est le temps d’une virée en terre de curiosité non sans une grande goulée d’amertume devant ce que l’homme ne parvient pas à protéger! 

Depuis petite, je rêvais de voir un dodo ou Dronte de Maurice (Raphus cucullatus) mais je savais déjà alors que l’homme avait contribué à sa disparition, moins de 100 ans seulement après sa découverte. Effacéde la liste des espèces naturelles au début du 17e siècle, ce grand oiseau de l’île Maurice à la massive silhouette, aux pattes et au bec crochu si caractéristiques, se dresse soudain devant moi. En fait, pas un vrai dodo. Il s’agit d’une réplique de cet impressionnant volatile découvert par les marins hollandais en 1598.

Cette reconstitution trône fièrement à côté de moulages d’une tête et d’un pied mais aussi d’une patte datant de la période de l’Holocène, il y a 2000 à 2500 ans. Cette représentation moderne montre un dodo plus mince et plus droit que l’image grotesque que nous avons souvent en tête. Il s’agit d’une nouvelle anatomie revisitée avec les connaissances actuelles pour cet oiseau archétype d’un monde disparu. Une reconstitution réalisée à partir des restes recueillis en 1866 par Richard Owen (1804-1892), le célèbre paléontologue à qui on doit le terme de « dinosaure » et premier directeur du National History Museum de Londres.

Le fameux dodo

Cette exposition, conçue par le National History Museum (NHM) et adaptée par le Musée de la civilisation de Québec, rassemble 200 objets rares issus de la collection de l’institution londonienne : une page manuscrite de l’Origine des espèces de Charles Darwin (1809-1882), une griffe de dinosaure vieille de 120 millions d’années — appartenant au Baryonys walkerii, ou dinosaure à tête de crocodile connu du public car il apparaît dans le film Jurassic Parc : le royaume déchu), un panache du grand cerf des tourbière (Mégaloceros) connu pour être le plus grand cervidé avec ses bois d’une longueur de 3 mètres 50 et disparu il y a 8000 ans, un œuf d’autruche qui aurait appartenu à Lawrence d’Arabie ou encore un exemplaire de l’un des plus anciens livres consacrés aux sciences naturelles, l’Historia Naturalis de Pline l’Ancien datant de 1469 — moins de 30 ans après l’invention de l’imprimerie occidentale.

Des récits et des collections

Une collection précieuse pour les yeux comme pour les récits qu’elle raconte, complétée par des objets canadiens : une dent de mammouth laineux, un fragment de poisson fossilisé du parc national de Miguasha, un squelette d’ours polaire et bien d’autres trésors d’ici prêtés par les institutions québécoises, dont le Musée Redpath.

À quelques pas de là, nous découvrons d’ailleurs le père de l’océanographie moderne, le naturaliste John Murray (1841-1914) qui participa à la première grande expédition canadienne dans l’Arctique de l’Ouest mais surtout à l’expédition Challenger — oui, comme la navette spatiale qui s’est désintégrée à peine plus d’une minute après son décollage et dont le nom provient de la première grande expédition scientifique sur les océans.

Car cette exposition célèbre également les explorateurs naturalistes et incontournables collectionneurs. Des pionniers tels que Alfred Russel Wallace, l’un des pères de l’évolutionnisme qui a laissé ce que l’on nomme la « ligne Wallace », une frontière biogéographique des espèces entre l’Asie et l’Australie. Car il y a plus d’un siècle les scientifiques tentaient de tracer des lignes de démarcations naturelles destinées à séparer les espèces selon la géographie : ligne de Muller, ligne de Weber, etc.

Des femmes aussi, peu nombreuses, ont contribué à cette collection naturelle comme la paléontologue Dorothea Bate (1878-1951), l’illustratrice Elizabeth Gould (1804-1841) et encore Mary Anning (1799-1847), figure incontournable de la paléontologie des vertébrés à qui nous devons le premier squelette complet de plésiosaure — un vertébré aquatique proche du lézard — considéré encore comme le spécimen type de cette espèce du Mésozoïque.

Au détour d’une vitrine, nous faisons face à l’une des célèbres découvertes de l’expert de l’anatomie comparée, le paléontologue Richard Owen, le fameux moa. Également disparu, cet oiseau géant incapable de voler se présente à nous dans une vitrine mais aussi en reconstitution 3D animée presque tirée du film La Nuit au musée — qui se passait au sein d’un musée d’histoire naturelle où les collections se mettaient à s’animer la nuit.

Tigre de Tasmanie et autres disparus

Nous nous laissons impressionné par d’autres géants de l’histoire naturelle : Mérou géant, crabe araignée gigantesque, tigre à dent de sabre, etc. tous impressionnants et pour la plupart disparus. Condamnés à nous faire face dans les vitrines qu’ils habitent aujourd’hui, ce sont les derniers vestiges de leur espèce.

Face aux inquiétudes climatiques et à l’effritement de la biodiversité, l’homme ne peut contempler ces artefacts naturels d’hier sans un goût d’amertume : pourquoi faut-il donc que l’humain ne parvienne pas à préserver ce qui le surprend, l’émerveille et constitue l’étonnante diversité de la vie dans tous ses excès ?

Cette nature, la biodiversité et ses diverses contributions vitales pour l’espèce humaine, s’érode petit à petit sous la pression de l’humanité. Le rapport de l’ONU paru récemment nous alerte sur le fait que près d’un million d’espèces seraient menacées de disparition dans le prochain siècle.

Alors avant d’enfermer les derniers Casoars à casque, immenses oiseaux à la nuque verte et au cou bleu, il serait temps de songer à remettre en question le regard que nous portons sur le monde naturel — un paradis d’autrefois qui gênerait notre modernité. L’épaisseur de la vitre qui nous sépare de ces spécimens est bien mince et fragile.