Lac Shikotsu 2.png

Pendant les dernières semaines, j’avais participé à la rédaction du rapport britannique et accompagné le colonel Solandt dans une enquête sur les technologies japonaises pour le compte de l’armée canadienne. Mon avenir pour les prochaines années était décidé : je ferais un doctorat à McMaster, avec Henry Tode sur la non-prolifération nucléaire.

Quand Solandt est reparti au Canada, j’ai été transféré à l’équipe l’United States Strategic Bombing Survey. Quelqu’un a eu la brillante idée d’estimer le nombre des bombardements atomiques à partir des statistiques scolaires, car ce sont les seuls chiffres fiables tenus par les autorités japonaises. Compter les morts parmi les écoliers m’avait complètement détruit psychologiquement. Je n’avais aucune joie en pensant aux fêtes qui s’en venaient, à mon retour au Canada en début d’année ou au début de mon doctorat. Tout me semblait sale et âcre.

Je tapais sans enthousiasme les derniers éléments des rapports auxquels j’avais participé avant de quitter. Alors, que je me perdais dans mes idées moroses, le téléphone de mon bureau sonna. Je décrochai et une voix familière, mais dont la tonalité m’était totalement étrangère se fit entendre.

— Jean, c’est Maria, j’ai besoin de ton aide. Je ne sais plus à quel saint me vouer. Me dit-elle la voix chargée d’émotion.

Il y a une urgence sanitaire sur l’ile d’Hokkaido. Je dois m’y rendre avec des médicaments aujourd’hui. C’est impossible de trouver un avion et, si j’y vais par train, cela va être beaucoup trop long. Cela fait des heures que je perds au téléphone. Il n’y a aucun vol disponible avant quelques jours.

— Est-ce que tu peux être plus spécifique ? Quelle est l’urgence ? Où précisément et quel est le volume de ce que tu dois transporter avec toi ?

— C’est une épidémie de diphtérie dans un village Ainu sur les berges du lac Shikotsu. C’est très isolé, ce qui fait que nous avons eu l’information tardivement. Il faut administrer rapidement des antibiotiques et des antitoxines aux malades sinon les probabilités de décès sont très élevées. Mis à part un sac à dos, les médicaments tiennent dans ma trousse médicale.

— Je vois. Je ne peux rien te garantir, mais je vais faire le maximum pour trouver ce dont tu as besoin. Je te rappelle dès que j’ai quelque chose à te proposer.

Si Maria n’a rien déniché, ce ne sera pas facile de faire mieux. C’est une spécialiste de la logistique et elle a ses entrées partout. C’est clair que toutes les unités de transports lui ont répondu la même chose. Je dois chercher à des endroits où elle n’a pas pensé.

La piste d’aviation la plus proche de la destination est la base aérienne de Chitose. C’est là que nous allons nous poser. La bonne nouvelle, c’est que c’est la base du 3d Air Commando Group. C’est une unité de support aux troupes d’infiltration. Elle possède des appareils de transport, mais avec une philosophie d’utilisation différente. Après quelques téléphones, je réussis à rejoindre l’officier responsable.

— Désolé capitaine, je ne peux pas libérer un C-47 pour aller vous chercher à Tokyo. Nous devons garder un œil sur les Russes et être prêts à nous déployer sans préavis. Par contre, je peux vous amener d’ici au lac Shikotsu. Nous avons un L-5 équipé de flotteurs qui est parfait pour ce travail. On l’utilise pour transporter des VIP jusqu’à l’onsen qui est sur les berges du lac. C’est à 15 minutes de vol. C’est aussi plus près que je peux vous déposer du village Ainu, car il y a de la glace sur les rives en hiver sauf à cet endroit en raison des sources thermales. Vous devrez parcourir les 10 km restant par vos moyens. C’est un bon deux heures et demie de ski. De plus, étant donné les capacités d’emport très limitées du L-5, il faudra faire 3 voyages : un pour le médecin, un pour le porteur et un pour l’équipement.

Nous ne pouvons pas aller vous chercher en cas de pépin. Si la météo change, vous risquez d’être prisonnier un bout de temps. Nous allons vous fournir tout le matériel nécessaire incluant la nourriture, les vêtements et les bottes ; gracieuseté de la 10 th Mountain Division. Sachez que vous n’êtes pas les seuls « touristes » dans les montagnes d’Hokkaido.

— Je comprends. Je vais essayer de trouver un moyen de transport à partir d’ici. Il faut absolument être là ce soir. 

— C’est noté. Attention, le Soleil se couche à 16 h. En tenant compte du temps de préparation, il faudrait, idéalement, que vous atterrissiez avant 13 h si vous voulez arriver avant la tombée de la nuit.

Il était déjà près de 10 h. Cela ne nous laissait pas beaucoup de marge de manœuvre. Je repassai rapidement la liste des aéroports de la ville avec les unités militaires. Celui de Haneda est occupé par des avions de transport de l’US Army, comme Tachikawa et Yokota. Kisarazu est utilisé par ceux du Naval Air Transport Service.

À l’aéroport de Chōfu, il y a des chasseurs P-38 modifiés pour faire de la reconnaissance aérienne. Ce sont des appareils monoplaces, donc ce n’est pas une option. Il y a bien eu des essais avec des pods pour transporter des passagers sous les ailes, mais je ne pense pas qu’il y en a de disponibles ici ou que même ce soit une bonne idée. Il reste Atsugi avec ses P-38 du 49 th Figther group et ses P-61 du 418 th Night Fighter Squadron.

Le P-61 est un avion triplace ! Cela pourrait être jouable. Je rejoins le commandant de la base, qui semble très réceptif à ma demande.

— Bien sûr que l’on peut embarquer des passagers pour un vol VIP, mais c’est inconfortable. Surtout que nous allons voler à haute altitude pour maximiser la vitesse. En poussant en peu, on peut être là en moins de deux heures. Nous partons dès que vous aurez assimilé les consignes de sécurité. En vous attendant, je vais trouver une excuse pour justifier un vol pour Chitose, ce qui ne devrait pas être difficile vu que c’est pour la Croix rouge.

Le temps de remercier le commandant du 418 th, d’avertir celui du 3d Air Commando Group de notre arrivée probable, j’appelai aussitôt Maria.

— Bonne nouvelle, j’ai organisé le transport, mais si on veut être au village ce soir, il faut s’en aller maintenant. Aie tes affaires à portée de main, je pars immédiatement te chercher. N’apporte que l’essentiel, l’armée va nous fournir tout l’équipement hivernal et la nourriture.

— Wow ! Tu es efficace. Je t’attends avec impatience.

Personne ne s’opposa à mon départ précipité. J’avais droit à une permission prolongée depuis longtemps et j’avais accepté de rester au Japon jusqu’au début janvier. Le temps de réquisitionner une jeep et j’étais en route. Il ne fallut que 5 minutes pour rejoindre Maria, qui guettait mon arrivée à la porte d’un bâtiment administratif voisin du SCAP.

Cela faisait quelques semaines que je ne l’avais pas vu. Elle semblait un peu plus en forme que lors de notre dernière rencontre.

Je ne posai pas plus de questions, me concentrant sur une conduite des plus agressives afin de parcourir les 35 miles nous séparant de l’aéroport Atsugi le plus rapidement possible. Heureusement, les rues étaient largement dégagées, ce qui me permet d’exécuter des manœuvres de dépassement sans trop de risque.  

Maria semble un peu inquiète.

— Tu roules à tombeau ouvert !

— Il faut bien, si l’on veut arriver avant la nuit au village, il faut atterrir avant 13 h à Hokkaido, ce qui veut dire partir au plus tard à 11 h d’ici. J’espère que tu aimes le ski de fond, parce qu’il faut en faire pendant 10 km entre le lieu où nous serons déposés et notre destination.

— Pas de problème, j’ai l’habitude.

Assez rapidement, je suis arrivé à la guérite de la base aérienne. Mes pièces d’identité du G2 m’ont ouvert le passage avec un strict minimum de questions. Nous sommes dirigés vers notre avion au pas de charge.

Maria remarqua le dessin peint sur le nez de l’appareil : une femme blonde dans une pose lascive ne portant que des bas et des gants noirs, surmontée de cette devise « One night stand ». Elle me regarda avec une moue dont je ne savais dire si elle était dégoutée ou amusée.

— Bonjour, je suis le major Richard McGuire. C’est moi qui piloterai le P-61 Black Widow. Madame, vous monterez avec moi à l’avant et vous occuperez le siège de l’artilleur. Vous pourrez mettre votre sac derrière votre dossier. Capitaine, vous voyagerez dans la section arrière dans le siège de l’opérateur radar. Vous pouvez déposer votre sac dans la bulle de Plexiglas. Je vous demanderais de bien suivre mes instructions pour votre propre sécurité. Vos casques, vos masques à oxygène et vos parachutes sont déjà à vos places.

Si vous avez des vêtements chauds, enfilez-les. La cabine est chauffée, mais nous allons voler à 25 000 pieds. Cela va être froid surtout vers la fin du voyage. Évitez de toucher les surfaces extérieures de l’avion, car vous risquez des engelures. Étant donné l’urgence, nous n’allons pas prendre le temps de vous faire endosser des tenues de vol.

Maria fouilla dans son sac et en sortit un gilet de laine et des gants, qu’elle enfila. Moi, je portais déjà ma flight jacket de la RAF. Le major la fit monter d’abord, alors que je me dirigeais vers mon poste, il m’enjoignit d’attendre avant de fermer la trappe d’accès. Après quelques minutes, il vint me rejoindre et m’expliqua les différentes procédures d’évacuation d’urgence, ainsi que certains conseils de sécurité. Rapidement, il me quitta et je me retrouvai seul.

Les moteurs vrombirent et peu de temps après l’avion prit son envol. La vue du décollage vers l’arrière n’était pas plus rassurante que celle du salon du B-29, mais en plus elle me donnait la nausée. Je retournai mon siège vers les instruments radar inutiles dans cette mission. Le pilote poussait son appareil, car le niveau de bruit ne baissait pas. Il prit alors la parole.

— Nous allons volez à la vitesse maximum possible sur cette distance, soit entre 330 et 340 milles à l’heure. L’avion est particulièrement léger, car on ne transporte pas 1100 livres de munition. On devrait parcourir le trajet en un peu moins de deux heures. Il se peut que ce soit dur sur les oreilles parce que nous montons et descendrons très rapidement. Est-ce que tout va bien pour le moment ?

— C’est OK pour moi, s’écria Maria. Je vais pouvoir barber ma sœur.

— Pourquoi ? demanda le major.

— Elle est première officière pour l’Air Transport Auxiliary. C’était la première fois que Maria parlait de sa fratrie.

— Wow, une Attagirls! Je vous passerais les commandes, si je le pouvais.

— Merci, mais déjà la vue me convient très bien.

Mis à part une vérification de routine aux 15 minutes, ce fut la plus longue conversation du vol. Le major n’avait pas menti. Le froid devenait de plus en plus mordant à mesure que le vol progressait. À un moment, je fus secoué par des frissons incontrôlables. Heureusement, peu après, le pilote annonça.

— Nous allons entamer notre descente. Cela va secouer un peu.

Il s’engagea alors dans un piqué et l’appareil se mit à vrombir et à vibrer. Le changement de pression soudain faisait boucher les oreilles. La température dans la cabine remonta subitement, ce qui entraina de la condensation sur les surfaces extérieures, le temps que le système de chauffage reprenne le dessus. Après un atterrissage sans faille, l’avion stoppa face à un hangar devant lequel il y avait un L-5 pourvu de coques.

Le P-61 était à peine arrêté que j’entendis frapper sur la trappe. Je l’ouvris et un soldat m’attendait.

— Veuillez me suivre immédiatement. Il faut vous équiper.

Je ramassai mon sac et me dirigeai au pas de course vers le bâtiment.

— Quelle pointure de chaussure faites-vous ?

Je répondis et on me tendit des bas de laine et une paire de bottes et des vêtements d’hiver. Il m’enjoignit de les enfiler rapidement. Il me donna un sac à dos d’hiver et m’ordonna d’y transférer mes affaires. Aussitôt que je fus prêt, j’ai été immédiatement dirigé vers le L-5.

C’était un avion très petit avec seulement deux places en tandem. Il y avait un second manche à balai pour le siège. J’aurais pu diriger l’appareil de ma position, mais je préférai m’abstenir. Le pilote me donna des consignes à travers mon casque d’écoute.

— Capitaine, c’est vous qui êtes responsable de la manœuvre d’arrimage. Il faut stabiliser l’avion le temps que vous débarquiez. Vous en serez responsable aussi pour les deux autres débarquements. Nous volons avec un minimum de carburant, car la charge utile est amputée par les flottes. Pour sauver du temps, on ne fera pas le plein entre chaque vol. Alors, sachez que celui-ci est le plus risqué.

L’avion rasait la cime des arbres à 90 MPH dans une visibilité pas fameuse ; aucune marge d’erreur n’était possible. Heureusement, le trajet fut très court. Le lac fut bientôt en vue et le pilote entama une courte descente.

— L’auberge est vide à ce temps-ci de l’année, mais la porte reste ouverte au cas où quelqu’un ait besoin de s’y réfugier. Dans votre sac à dos, il y a une carte topographique avec les sentiers à suivre pour vous rendre au village Ainu. Dans une semaine, on va commencer à faire des vols pour entrer en contact avec vous si la météo le permet. Il y a un walkie-talkie dans votre équipement pour communiquer avec le pilote.

L’avion posa sur la surface du lac et l’on se dirigea vers le quai de l’auberge. Le défi était de contrôler la vitesse afin de s’arrêter juste devant le débarcadère. Je lançai l’amarre et réussis à m’accrocher au bollard du premier coup ! En ajustant la tension dans la corde, j’amenai doucement l’avion sur le bord. J’ouvris ma porte, jetai mon sac sur le quai, sautai le rejoindre, défi l’ancrage, remontai sur l’avion le temps de refermer la porte et ressautai sur le quai avant qu’il ne soit trop loin. Le tout prit moins d’une minute. Le pilote remit les gaz et redécolla aussitôt.

J’étais seul, contemplant les bains thermaux extérieurs. Le petit thermomètre de mon manteau indiquait 25 °F. J’en profitai pour regarder la carte que j’avais en main. Notre trajet longeait les flancs du mont Eniwa. Le terrain étant accidenté, ce ne serait pas une promenade de santé.

Après un peu moins d’une demi-heure, le L-5 revint. Même manœuvre de débarquement rapide avec Maria et retour à l’attente dans le silence.

— J’imagine que tu sais skier ? me demanda Maria.

— Je suis plus adepte de la raquette, mais j’ai déjà fait du ski de fond et un peu de ski alpin.

— Merci encore de ton aide. Sans toi, je n’y serais pas arrivée. Je suis aussi contente que tu sois là et pas uniquement comme porteur.

— Je l’espère bien, parce que l’on va piler sur les pieds pendant les prochains jours.

Après une attente qui sembla une éternité, le vol final se posa. Il fallut batailler un peu pour débarquer le traîneau d’équipement qui devait peser plus de 100 livres.

Une inspection rapide sous la bâche, nous permit de voir que tout ce que nous avions à notre disposition : deux paires de skis, deux paires de raquettes, une tente d’hiver, deux sacs de couchage hivernaux, un ensemble de cuisine de montagne avec du carburant, un fusil semi-automatique Garand avec 2 chargeurs de 8 balles, un walkie-talkie, une boîte de C-rations et finalement, une boîte de K-rations dont la seule vue m’a donné la nausée.

— L’armée nous a fourni des vivres pour 10 jours. J’espère que tu n’es pas difficile.

— Cela va aller, ne t’en fait pas. Du moment, que cela nourrit.

— Crois-moi, c’est à peu près l’unique chose que c’est capable de faire.

Nous sommes alors partis à l’aventure. Maris traçait la piste. Elle avait visiblement beaucoup d’expérience, car elle filait à bonne vitesse. J’arrivais à peine à la suivre avec la charge que je traînais. Pendant les trois premiers quarts d’heure, nous étions sensiblement en montée, ensuite nous avons skié sur un plateau pendant trois quarts d’heure et la dernière heure se passa essentiellement en descendant.

Peu de temps après, nous sommes parvenues en bordure du village. Ce dernier était constitué d’une dizaine de maisons au toit de chaume. Je proposai à Maria d’installer notre tente avant que la nuit tombe. Pendant ce temps, elle s’introduisit dans la demeure la plus proche. Après quelques minutes, elle me cria :

— Laisse çà, et viens-t’en ! J’ai besoin de toi immédiatement !

J’entrai en coup de vent.

— Cours vers les autres maisons vérifier qui est malade et qui est valide !

Je reviens peu après avec la réponse.

— Le bilan est lourd : tous les enfants de moins de 8 ans sont souffrants, soit 15 enfants, ainsi que’une adolescente et un adulte. Dans la mesure où je peux en juger, cinq enfants et l’adolescente sont mal en point.

— De bleu ! J’ai seulement 600 000 unités d’antitoxine avec moi. J’ai en besoin de 340 000 pour traiter les malades avec la dose minimale. J’ai 12 millions d’unités de pénicilline. J’espère que ce sera assez, parce que je ne connais pas le traitement optimal, car c’est la première fois que je m’en sers. On va devoir donner les médicaments avec parcimonie.

Jean, est-ce que tu es vacciné, c’est important ?

— Oui ! Avant d’être envoyé en Europe, j’ai été inoculé pour la grippe, la variole, la typhoïde, la paratyphoïde A et B, le choléra, le typhus, la scarlatine et la diphtérie.

— Super, mais n’est pas une défense impénétrable. Tu vas prendre un masque dans ma trousse et le mettre sur ton visage en présence des patients et tu te laves régulièrement les mains. La maladie se propage par gouttelettes et par contact direct. Demande aussi aux gens qui ne participent pas aux soins de s’éloigner d’un mètre des malades pour éviter que cela se répande.

Est-ce que tu sais comment faire des piqûres ? J’ai répondu que cela faisait partie de ma formation en premiers soins.

— Voici comment on va procéder. J’examine le patient et prends les notes. Toi, tu t’occupes des injections. Pour l’antitoxine, c’est 20 000 unités par patient en intramusculaire ; soit deux ampoules. On reviendra dans 12 heures, pour donner le reste aux cas sévères. Pour la pénicilline, on va essayer un dosage de 10 000 unités aux 3 heures. Pour les cas sévères, on va tenter 60 000 unités aux 3 heures pendant les premières 24 heures. Ne t’attends pas à dormir cette nuit.

— Maria, avant de faire quoique ce soit, tu dois parler avec la chamane, pour avoir sa permission d’intervenir. C’est elle qui s’occupe des soins normalement.

— S’il le faut, amène-moi à elle !

Maria s’adressa en japonais à la prêtresse qui lui répondit ! Les deux me firent signe de quitter la pièce. Après quelques minutes, Maria sortit de la hutte.

— Bon c’est réglé. On peut procéder.

— Tu parles japonais ?

— Oui, un peu. En quatre mois, avec des cours intensifs au palais, cela finit par rentrer. Il faut que je te dise : la chamane ne voulait pas que tu t’approches des enfants malades. J’ai dû négocier. Je lui ai dit que tu étais mon serviteur et que je me portais garant de tes actions. Évidemment, pour que ce soit crédible, il faut que tu te comportes en conséquence.

Maria avait eu raison, la première nuit fut très longue. Cependant, la vue des gamins ayant du mal à respirer nous tenait sur l’adrénaline. J’ai su plus tard que la diphtérie tuait souvent par asphyxie causée par l’enflure des voies respiratoires.

Au petit matin, je suis allé monter la tente et préparer le petit déjeuner. Nous étions affamés, car nous n’avions rien avalé depuis la veille. J’ai fait le choix stratégique de passer les rations K en premier, parce que l’on s’en écœure vite et que nous étions trop concentrés sur notre mission pour nous en plaindre. Maria engloutit rapidement son repas sans rechigner et en profita pour tenter de se reposer pendant une heure. C’était notre routine : je préparais le café et les repas dans la tente et nous allions chacun notre tour y faire une courte sieste.

Les antibiotiques étaient réellement miraculeux. Un bambin d’un an fébrile avec les amygdales hypertrophiées et recouvertes d’une pseudomembrane a vu sa température redevenir normale après deux jours et la pseudomembrane disparaître après 3 jours. Dans le cas d’une fillette de 4 ans légèrement fiévreuse et qui n’avait que deux petites taches dans la gorge, sa température a baissé en 48 heures et les taches ont disparu après 5 jours.

Un cas particulièrement troublant fut celui de l’adolescente. La pseudomembrane couvrait ses amygdales, son arrière-bouche, sa luette et son palais presque jusqu’aux dents. Son teint était grisâtre. Elle avait un cou de bœuf marqué. Sa souffrance était intense. Étant donné son état sévère, on lui avait redonné une dose supplémentaire d’antitoxine et une forte dose d’antibiotiques, mais nous n’avions pas grand espoir de la sauver. Le lendemain, elle avait repris ses couleurs et elle semblait mentalement alerte. Pendant la nuit suivante, elle a expulsé la pseudomembrane.

Le critère d’arrêt des injections de pénicilline était la chute de la température et du pouls à un niveau normal ainsi que la disparition de la pseudomembrane. Après trois jours de lutte, notre charge de travail commença à diminuer, car nos patients guérissaient un après l’autre.

Toutefois, maintenant que le niveau d’adrénaline était retombé, les tolérances culinaires de Maria avaient atteint leurs limites.

— Jean ! Si tu me ressers encore une fois de cette cochonnerie, je te jure que je te castre et je me fais un petit déjeuner avec les morceaux !

Le lendemain matin, je préparai donc mon premier menu de ration-C. J’avais fait un choix judicieux qui a été fort apprécié. Le surlendemain, je fis de la cuisine inspirée de brousse : mélanger le diner et le déjeuner d’une ration-K pour faire des similis œufs bénédictine en diluant la préparation au fromage du midi pour en faire une espèce de sauce. Le soir suivant, j’ai combiné le souper de la ration K avec le dégoutant menu jambon aux fèves d’une ration C pour faire une sorte de bouilli quasiment agréable au goût. C’est fou, comment on peut développer des talents culinaires après quelques jours de rations militaires !

Cette journée-là fut la dernière où nous avons traité des patients. Nous étions à court de tout, mais nous les avions tous sauvés. Ce soir là, pour la première fois, nous avons dormi tous les deux sous la tente en même temps. Ce qui nous a valu quelques fous rires dans cet espace restreint en se rappelant les mésaventures précédentes.

À notre réveil, il nous semblait que tout le village était sorti subitement d’une sorte de torpeur. Les enfants jouaient à l’extérieur et les adultes s’affairaient à différentes tâches.

Dès que nous sommes levés, nous avons été invités à prendre un petit déjeuner dans la maison du chef, qui était un peu plus grande que les autres. Il y avait deux pièces. La plus grosse faisant 20 pieds par 15 pieds ; la petite 12 par 12. Il y avait un feu dans le milieu de la place. La fumée s’échappant par un trou au plafond qui servait aussi de fumoir. Il y avait une seule fenêtre et deux portes.

Le chef nous annonça que nous étions des invités d’honneur et que nous partagerions leurs repas. Ce soir-là, il y aura une cérémonie pour initier Maria à titre de chamane honoraire. De même souffle, il nous suggéra de s’intégrer à la vie de la communauté pendant notre séjour.

Manger de la véritable nourriture nous fit le plus grand bien. La cuisine aïnu est très différente de la japonaise. La viande et le poisson sont bouillis ou grillés, souvent incorporés avec des plantes sauvages dans des ragouts.

Pendant le repas du midi, Maria me fit part de son intérêt d’aller à Sapporo. J’ai rappelé que c’était juste de l’autre côté du montage. De plus, je connaissais quelqu’un qui vivait à Jozankei, une petite ville encore plus près. Maria qui avait retrouvé son énergie me proposa d’y aller en skiant. D’après les Aïnus, c’était faisable en une journée, mais il fallait partir à l’aube le matin pour arriver avant la nuit.

Peu de temps après, le L-5 survola le village. Je courus chercher le walkie-talkie pour avertir le pilote que nous n’aurons pas besoin de leur assistance et que nous allions sortir par nos propres moyens du côté de Jozankei. Le pilote confirma la réception du message et retourna à sa base.

Le soir nous avons participé à une cérémonie Aïnu pendant laquelle Maria a été initiée comme chamane. La cérémonie était somme toute assez simple. En plus de la récitation de prières et des libations de sake, on avait formé un bâton de saule en une espèce de balai, un inau. La chamane l’offrit à Maria pour que les esprits l’assistent dans son travail. Du même souffle, elle détruisit ceux qui lui avaient servi à combattre l’épidémie afin que les démons ne puissent revenir.

Elle énuméra ensuite les kamuy qui la protégeaient. La première Kamuy-huci, esprit du foyer et gardienne de la porte entre le monde des humains et celui des kamuy. Vinrent ensuite Ae-oyna, l’esprit qui donna la connaissance aux hommes, Kina-sut, l’esprit du serpent qui protège contre les calamités, Yushkep, l’esprit de l’araignée qui veille sur les mariages et les naissances et Cikap l’esprit que veille sur les autres esprits et les humains et qui représente la richesse matérielle.

Après en avoir fini avec Maria, la chamane s’approcha de moi et entonna un chant et sembla entrer en transe avant de réciter sa bénédiction. Puis, elle s’arrêta net. Le visage figé dans une expression qui invoquait à la fois la surprise et peur. Elle dit alors :

— Tu es un serviteur de Ae-oyna. Kotan-kar, esprit de la création, Kanda-koro, esprit créateur qui règne sur le ciel et Mosir-kara, esprit qui a créé la terre et l’a préparé pour les humains. Ils te murmurent à l’oreille leurs secrets et se tiennent à tes côtés. Mais, devant toi se tiennent Hoyau, dieu dragon maléfique, toxique et malodorant, Pawci, esprit malin de la folie, des maux d’estomac, des intoxications alimentaires, des crises d’épilepsie et la danse frénétique et Kenas-unarpe, esprit féminin assoiffé de sang qui s’attaque aux chasseurs.

À ce moment, un vieillard pris parole en aïnu. Visiblement, il rabrouait la prêtresse. Il se déplaçait tant bien que mal, car il était très faible et aveugle. L’homme se plaça devant moi et sortit d’un petit sac des osselets qu’il jeta au sol. De la main, il les tâta et les récupéra un à un. Il dit quelque chose en aïnu qui sembla choquer l’assemblée. Il me donna son inau personnel et s’adressa à moi en japonais :

— Puisse Kim-un, l’esprit de l’ours te guider.

La prêtresse fit venir vers moi un ourson tenu en laisse. L’animal s’approcha et se coucha sur moi, comme l’aurait fait un chien. Cela sembla réjouir tout le monde. On m’offrit du sake, de la nourriture à profusion ainsi que toutes les jeunes filles non mariées pour passer la nuit. Cet aspect des festivités était particulièrement malaisant. Heureusement, la chamane dit quelque chose en aïnu en pointant Maria qui expliquait mon refus.

Tard dans la nuit, nous sommes retournés à notre tente, un peu sonnés par les événements qui venaient de se passer.

 

 

Le lendemain matin, nous nous sommes levés aux premières lueurs de l’aube. Le froid était mordant : il ne faisait que 5 °F. Maria était particulièrement de bonne humeur. Elle suggéra même de manger les rations K pendant qu’elle en était encore capable.

Nous sommes partis peu de temps après vers l’aventure. Le sentier que nous devions remontait la rivière jusqu’au bout de la vallée. De là, nous devions grimper sur une crête et redescendre jusqu’à notre destination. Délestés d’une partie de la nourriture, nous étions nettement plus légers qu’au départ.

— Ce paysage me rappelle ma jeunesse en Suède. J’avais besoin de sortir de Tokyo parce que je n’en pouvais plus d’être impuissante face à la misère humaine. Toi aussi, cela semble t’avoir ragaillardi.

— Honnêtement, j’étais au bout du rouleau. La dernière visite à Nagasaki et Hiroshima m’a vidé. Même si je savais que je commencerais un doctorat à mon retour au Canada, cela ne me motivait pas. Notre mission ici m’a fait le plus grand bien.

— On va voir si tu es un vrai homme des bois, le Canadien. Essaye de me suivre si tu peux !

Et, Maria poussa sur ses skis. J’arrivais à tenir la distance au prix d’efforts considérables et pas uniquement parce que je tirais aussi le traîneau. C’était une excellente skieuse.

Nous progression relativement lentement. À un moment, la piste était tellement abrupte que nous avons jugé qu’il était préférable de continuer en raquettes. Cela avait aussi l’avantage que, pour une fois, j’étais plus rapide que Maria.

Une fois au sommet, nous contemplions la vallée en contrebas. À partir d’ici le voyage se ferait en descendant. Sur quelques centaines de mètres, la pente était assez escarpée, mais elle s’adoucissait par la suite. Nous avons profité de la pause pour manger l’infâme repas du midi de la ration K. Normallement, la concoction de fromage nous aurait paru horrible, mais dans le contexte, cela ressemblait presque à de la fondue au fromage ou de la raclette.

Le temps de chausser les skis à la place des raquettes et nous allions repartir. Sans avertissement, Maria se projeta en avant pour amorcer sa descente. J’ai juste eu le temps d’entendre : Qui m’aime me suive !

Je m’élançai donc à mon tour. J’avais une certaine expérience de ski alpin, mais ce n’était pas mon meilleur sport. J’étais allé à quelques reprises au mont St-Castin à l’invitation de Rasetti et accompagné de Kœnig. Je me débrouillais, mais j’étais loin d’être à l’aise comme Maria, qui flottait littéralement sur la neige. Ce n’était pas la peine de tenter de la suivre : elle me dépassait déjà de plus de 200 mètres. Heureusement, quand la pente est devenue plus douce, elle a perdu de la vitesse, ce qui m’a permis de réduire l’écart nous séparant.

Après environ un kilomètre, elle décida brusquement de s’arrêter pour me laisser une chance de la rattraper. Je n’avais plus que quelques dizaines de mètres de retard quand soudain je vis un ours brun énorme sortir du bois et se diriger vers elle.

En skiant aussi rapidement que possible vers Maria, je tentais d’appliquer les conseils que mon père et mon grand-père m’avaient donnés et m’adressai à elle d’une voix ferme.

— Maria, surtout reste calme et fais exactement ce que je te dis. Il y a un ours qui vient vers nous. Ne fais surtout pas de geste brusque, n’essaye pas de te sauver. Parle doucement avec moi.

— Bien compris !, me répondit-elle avec une anxiété perceptible.

— Viens vers moi lentement. Nous allons nous éloigner en nous déplaçant perpendiculairement, car il ne faut pas le perdre de vue.

Maria me rejoint et je me trouvais maintenant entre l’ours et elle. L’animal ne semblait pas agressif. Il s’était probablement réveillé de son hibernation. À un moment, il s’est levé sur ses pattes d’en arrière pour humer l’air.

— C’est bon. On va continuer à s’écarter.

— Est-ce que tu veux que je sorte le fusil du traîneau ?

— Non, surtout pas. À moins de le toucher mortellement du premier coup, tu vas juste l’enrager. Éloignons-nous tranquillement. C’est la meilleure chose à faire.

C’est alors que la situation changea brusquement : l’ours grogna et fonça vers nous ! Me souvenant des conseils de mon père, je me suis dit que c’était peut-être une charge défensive.

— Garde ton calme. Prépare-toi à te jeter à plan ventre au sol, les mains derrière la nuque à mon signal. Faites la morte et ne te bouge pas avant que je te fasse signe.

L’ours semblait m’avoir pris pour cible. Il poursuivait sa charge, freiné seulement par l’épais couvert de neige. Je me crispais à mesure qu’il approchait. Difficile de faire autrement dans les circonstances. Je tentais tant bien que mal de garder mon sang-froid quand j’ordonnai à Maria de se coucher.

L’ours continua sans ralentir et le choc fut terrible. D’un coup de sa patte droite, il m’envoya virevolter, ainsi que le traîneau auquel j’étais attaché. La face enfoncée dans la neige, je ne pouvais rien voir, j’écoutais de mon mieux en essayant de bouger le moins possible. Le son de mes propres battements de cœur était assourdissant.

J’attendis quelques minutes avant de tenter un mouvement me permettant d’observer autour de moi. De mon seul œil dégagé, je ne voyais rien. Et, je n’entendais rien. Plus engaillardi, je levai un peu la tête pour constater que l’ours était disparu.

— Maria, tu peux te relever : l’ours est parti. Ne restons pas ici.

En essayant de revenir sur mes pieds, une douleur vive me stoppa net. Mon bras gauche, qui avait absorbé le coup de patte, était extrêmement douloureux. Tant bien que mal, je me suis redressé en utilisant uniquement mon bras droit. C’est là que je me suis aperçu que ma cheville droite me faisait aussi souffrir. Maria remarqua tout de suite que quelque chose n’allait pas.

— L’ours t’a disloqué l’épaule. Tu ne seras pas capable de continuer. Il faut bivouaquer ici.

— On n’a pas le choix. L’ours peut revenir et cette fois il ne sera vraiment pas content. Remets mon épaule en place et je vais pouvoir de te suivre.

— Tu es fou ! Il faut trois semaines d’immobilisation complète pour récupérer d’une luxation. Je vais te coucher dans le traîneau et te ramener en sécurité.

— Non, tu vas replacer mon bras et je continuer aussi longtemps que je suis capable. Il faut s’éloigner le plus rapidement possible et nous ne serons pas tranquilles tant que nous ne serons pas au village.

— OK, je cède. Mais, on ne peut pas forcer la nature. Il faut attendre quelques minutes que tes muscles se relâchent avant d’essayer de remettre ton épaule en place. Je vais te donner deux cachets de codéine pour réduire la douleur. Je transporterai ton sac et le reste du matériel. C’est non négociable.

Je pris la codéine et nous avons commencé à nous déplacer. Tant bien que mal, j’arrivais à suivre Maria. Après quelques minutes, nous nous étions éloignés d’à peu près un kilomètre du site de l’attaque.

— Bon, cela devrait aller. On va procéder. Enlève ta mitaine et donne-moi la main.

Elle attrapa fermement mon poignet et appuya son autre main sous mon aisselle.

— Prépare-toi, à trois. Un…

Maria me prit par surprise et d’un geste rapide tira sur mon bras avec un mouvement de rotation. La vive douleur me fit lâcher un cri, mais la manœuvre avait réussi.

— Tu es certain que tu peux continuer.

— Oui, il le faut. Il y a plein de hockeyeurs qui jouent avec des épaules disloquées. Je peux skier sans problème.

— Tu es complètement fou ! Fais seulement attention à ne pas aggraver ta blessure.

— Oui, docteur Jeanneret.

Nous sommes repartis rapidement vers Jozankei.

Même chargée comme une mule, Maria se déplaçait rapidement. C’était de toute évidence une skieuse émérite. Elle prenait souvent de l’avance et s’arrêtait pour m’attendre. De mon côté, je skiais à peu près normalement au prix d’efforts considérables.

Vers 15 h, nous sommes arrivés dans un petit village qui ressemblait à n’importe quelle station thermale avec ses hôtels et ses bains.

— On se croirait à Loèche-les-Bains, me fit remarquer Maria.

— Essayons de trouver mon contact.

Après avoir demandé notre chemin à des promeneurs, nous nous sommes dirigés vers la maison d’Hiroshi. Il nous convia spontanément pour le souper. Nous refusâmes poliment l’invitation, prétextant, à juste titre, que nous étions épuisés et que nous avions besoin d’un bon bain.

Par contre, si l’offre tenait encore le lendemain soir, nous nous ferons un plaisir d’accepter. Hiroshi approuva ce compromis avec cependant la condition que nous passions la journée à l’école.

En effet, les élèves n’avaient pas été en contact avec des étrangers sauf quelques soldats américains. Nous avons accepté tous les deux en avec joie. Hiroshi fit un téléphone et nous trouva une place dans le minshuku tenu par sa tante. Notre séjour était des plus appréciés. Les visiteurs se faisant rares juste avant les vacances du Nouvel An. Nous étions les seuls occupants.

L’auberge étant qu’à une petite distance de l’école nous sommes arrivés quelques minutes plus tard. La tenancière était très heureuse de nous voir malgré l’heure avancée. Elle nous suggéra de lui laisser nos affaires et d’aller se laver avant le repas du soir pendant qu’elle prépare nos chambres.

Cela faisait plus d’une semaine que je ne m’étais pas lavé et que je dormais dans une tente glacée. La perspective d’un bon bain chaud était des plus réjouissantes. Comme l’auberge était déserte, nous avions l’onsen pour nous tout seuls. Ce n’était pas une mauvaise chose, car je ne me suis jamais vraiment habitué à me promener nu devant des inconnus.

Après m’être douché, je pris mes aises dans l’eau thermale. J’étais fasciné par la technique de tenon-mortaise japonaise, le kigumi, utilisé dans l’assemblage de la structure. Un subtil changement de style révélait que le muret séparant les hommes et les femmes avait été ajouté tardivement. Historiquement, ce genre de pudibonderie était étrangère aux Japonais et ne s’est imposée qu’au contact des Européens à l’ère Meiji.

Pendant que je me détendais, j’entendis Maria râler.

— Ahhhhh ! Cela fait du bien. Ne pas se pomponner comme une princesse, c’est libérateur pendant quelques jours, mais après une semaine j’avais vraiment hâte de me laver.

Je lui répondis à travers le paravent.

— À qui le dis-tu. En plus, l’eau thermale aide à guérir les blessures.

— En parlant de cela, comment se portent ton épaule et ta cheville.

— C’est douloureux, mais tolérable ; la codéine fait effet. Je n’arrive pas à bouger mon bras gauche normalement, mais je peux m’appuyer sur ma cheville si je ne mets pas trop de poids.

— Vas-y doucement. Tu n’es pas indestructible. Le coup que tu as reçu en aurait tué plus d’un.

— C’est promis. Tu n’es pas trop éreintée ? Tu as trainé tout le matériel seule sur plus de 20 km.

— Merci de t’inquiéter, mais je suis plus solide qu’il n’y parait. Ceci dit je vais bien dormir cette nuit. L’utilité des mâles pour transporter les charges lourdes n’est pas à négliger.

— Tu es une sacrée skieuse.

— Je skie depuis que je suis toute petite. Un jour j’ai battu en descente tous les garçons du village où nous allions en vacances. Tu aurais dû voir leur tête, quand j’ai retiré mon foulard et qu’ils ont découvert que j’étais une fille ! Mais, ce n’était rien comparé à la fois où j’ai gagné du concours de celui qui pisse le plus loin !

J’ai ri à gorge déployée, même si cela me faisait souffrir.

— J’espère que tu ne m’en voudras pas trop. Si tu n’as pas passé la nuit avec trois jeunes demoiselles à peine pubères, c’est parce que j’ai dit à la chamane que tu étais mon esclave. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle t’a laissé approcher les enfants.

— Non, c’était une situation plutôt malaisante.

— Et, pour Helen et Betty ?

— Helen et Betty ?

— Les infirmières américaines qui se tenaient à côté de moi au bal. Elles avaient planifié de t’avoir en faisant équipe. Heureusement que je suis intervenue à temps !

— Moi, qui pensais que tu étais mon amie !, répliquais-je avec une voix plaignarde.

— Comme je te l’ai déjà expliqué : c’est la loi de jungle. Autrefois, nos parents nous promettaient au plus offrant comme des vaches à l’encan. Maintenant, nous sommes toutes en compétition et devons faire notre propre mise en marché. J’espère que tu ne m’en voudras pas trop.

— Non, heureusement que je ne suis pas rancunier, parce que j’aurais une longue liste de doléances.

Nous avons discuté encore un peu avant de ressortir de l’eau, nous doucher pour enlever le sel et enfiler nos yukatas.

Le repas du soir était sans prétention, mais comparé aux rations militaires, c’était de la haute gastronomie. Comme Maria l’avait prédit, nous sommes tous les deux tombés immédiatement dans les bras de Morphée lorsque nous sommes retournés à nos chambres respectives.

 

Le lendemain, après un excellent petit déjeuner, nous sommes allés à l’école comme prévu. Hiroshi et ses élèves nous attendaient avec impatience.

Hiroshi nous présenta à sa classe. Les enfants étaient surexcités par la présence d’étrangers ; surtout que nous parlions japonais. Même notre physique était mystérieux pour eux : la couleur de nos yeux et de nos cheveux et notre taille bien que les Aïnus soient grands et présentent des traits caucasiens.

Maria raconta son histoire. Cela suscita plusieurs échanges avec les élèves qui l’assénaient de questions diverses. Puis, un des enfants demanda si c’est normal que les femmes dans son pays transportent les bagages. Apparemment, la nouvelle de notre arrivée s’était répandue comme une traînée de poudre.

Maria expliqua que non et que c’était moi qui les traînais jusqu’à ce que je me fasse attaquer par un ours. Son japonais laissant à désirer, elle joua la scène avec force onomatopées pour les enfants : je n’avais pas bronché jusqu’à la dernière seconde, moment où j’ai donné un coup de poing magistral sur le nez de la bête qui a fait « pof » en s’enfonçant sur une bonne distance. Au même moment, elle m’a donné un coup de sa patte droite que j’avais réussi à amortir avec mon bras, mais le choc fut si violent qu’il m’envoya valser et me disloqua l’épaule. Pendant mon vol plané, mon bâton de ski gauche a frappé l’ours en plein visage. Il a hurlé de douleur et s’est sauvé dans le bois.

Heureusement que Maria avait été témoin, car je ne me souvenais même pas de l’avoir touché. C’est le genre de truc inutile que vous apprend votre père jusqu’à ce que vous en ayez besoin.

Puis vient mon tour. Les élèves étaient fascinés que j’étais un physicien et que j’avais étudié les rayons cosmiques. Ils étaient aussi super impressionnés que j’avais fabriqué mon propre télescope et que j’avais travaillé dans un hôpital sur des traitements contre le cancer. Maria rajouta que j’avais été précepteur des enfants de l’impératrice Zita d’Autriche et de la grande-duchesse du Luxembourg.

Voyant que j’avais été moi-même professeur, Hiroshi m’invita à présenter un cours. C’était pas mal embêtant, car je n’avais aucune idée de ce que l’on enseignait à ce niveau au Japon. Alors, j’invitai un élève à me montrer comment il faisait des multiplications. J’écrivis un problème sur le tableau noir : 8×27. À mon grand étonnement, l’enfant transforma la question en 8×25 +8×2=200 +16=216 ! De plus, les autres enfants de la classe avaient en parallèle utilisé leur soroban, le boulier japonais. Voyant cela, je le renvoyai à sa place et j’organisai un concours de calcul rapide. C’était ludique et les enfants japonais étaient tous très bons. Je félicitai Hiroshi pour la performance de ses étudiants. Dans la culture asiatique, le succès de l’élève est considéré comme venant de ses parents et de ses maîtres.

Maria mentionna que, moi aussi, je calculais très vite et que j’avais refait des tables trigonométriques dans un avion en urgence parce qu’elles avaient été jetées par-dessus bord pour sauver du poids. Hiroshi fut piqué au vif et me lança un défi de calcul. Lui avec son soroban, moi avec tableau noir. Maria nous cacha les yeux à tous les deux pendant qu’elle écrivait les problèmes. Au signal donné, nous avons enlevé nos bandeaux. Pour commencer, il y avait une longue addition avec une vingtaine de nombres à six chiffres. Évidemment, Hiroshi me battit à plate couture. Pour la suite, Maria avait concocté des multiplications de nombres à 6 chiffres. J’ai réussi à tenir la distance, sans plus.

Finalement, elle avait composé un problème terrible : la racine cubique de 1692,017. Hiroshi commença à calculer furieusement. Moi, je ne fis rien pendant quelques secondes ! Et, j’écrivis : 11,91. Mon adversaire était stupéfait, mais arriva à la même réponse avec beaucoup d’efforts. Je le défiai d’ajouter des décimales. Hiroshi repartit de plus belle en calculant furieusement. Encore une fois, après quelques secondes j’annonçais : 11,9161 ! J’avais gagné à plate couture !

Je félicitai Hiroshi pour ses capacités de calcul et expliquai comment j’avais fait. En effet, au lieu de procéder par arithmétiquement comme Hiroshi, j’avais utilisé la méthode de Newton pour résoudre itérativement le problème. En effet, 12 au cube est égal à 1728. Par chance, c’est aussi le nombre de pouces cubes dans un pied cube. La différence entre ce nombre et celui du problème est de 36 et des poussières. La valeur de la racine cubique était donc de 12-36/(3×12×12) soit 12-1/12. Cette valeur, je la connaissais par cœur 11,9166. Ensuite, j’avais fait une petite correction pour obtenir les deux chiffres suivants. J’ai expliqué algébriquement et graphiquement à Hiroshi et aux élèves le processus. Tous étaient fascinés.

Tant qu’à être dans les démonstrations géométriques, j’en ai présenté une du théorème de Pythagore qui n’est basée que sur la manipulation de 4 triangles rectangles. La salle étant réchauffée, je suis passé à l’irrationalité de la racine carrée de 2. La preuve était algébrique, mais les enfants ont relativement bien compris la démarche.

Puis ce fut l’heure du diner. Dans cette école, le repas était fourni. Ce n’était pas grand-chose : un bol de soupe avec un peu de viande et des légumes et un bol de lait. Maria précisa que c’était probablement du lait en poudre de l’Unicef. De notre côté, nous avons mangé nos rations K du soir sans rechigner. Hiroshi m’informa que dans l’après-midi, la classe se rendrait à la patinoire. Il s’attendait que j’enseigne aux enfants à jouer au hockey comme au Canada.

J’étais un peu embêté, car je n’avais pas de patins. Il me répondit qu’il n’y avait pas de problème qu’ils allaient nous en prêter. Maria me demanda ce que les filles faisaient pendant ce temps-là. Hiroshi expliqua que la patinoire était séparée en deux et qu’elles faisaient du patin libre. Elle s’empressa de s’offrir de s’en occuper, ce qui fut accepté immédiatement.

Maria s’élança la première sur glace. Elle se mise à faire toute sorte d’acrobaties et de cabrioles plus spectaculaires les unes que les autres. À un moment au cours de sa routine, elle tomba en tentant un saut époustouflant. Elle se releva, un peu dépitée, mais se reprit aussitôt sous le regard ébahi de tous les spectateurs.

Finalement, elle vint me rejoindre sur le côté..

— C’est bon, je me suis fait plaisir. Je vais m’occuper des filles pendant que vous allez jouer de votre côté.

— C’était formidable. Tu patines de façon extraordinaire !

— Tu trouves ? Je n’ai presque pas pratiqué depuis le début de cette saleté de guerre. Je n’arrive plus à faire de double Lutz et des doubles Axel.

— Tu es folle ! Je n’ai jamais rien vu de tel. Tu devais faire de la compétition ?

— J’étais censé représenter la Suisse aux Olympiques en patinage artistique et en ski alpin, mais le conflit m’en a empêché, dit-elle un sanglot dans la voix.

Notre conversation s’est arrêtée net, car les jeunes ont sauté sur la glace au même moment.

Le reste de l’après-midi se passa sur la patinoire. Maria donnait des trucs aux filles et moi des conseils de hockey aux garçons.

À la fin de la journée, j’ai préparé du chocolat chaud pour tout le monde en utilisant les rations D et le sucre qui nous avions mis de côté. Les enfants étaient ravis. Hiroshi nous rappela que nous étions invités pour souper. Nous retournâmes à notre hôtel pour nous laver et nous changer.

Au sortir du bain, alors que j’étais en train de me doucher, je vis du coin de l’œil une chevelure blonde qui dépassait de la barrière mitoyenne disparaître rapidement.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— J’applique les conseils de Thomas More ! me répondit Maria, une gêne perceptible dans la voix.

J’ai réfléchi un peu essayant de retrouver dans ma mémoire une référence dans l’œuvre de More, pour finalement lancer.

 Utopia, second livre ?

— Oui. Tu es vraiment trop cultivé !

— Mais, si je me souviens bien, c’est juste la moitié du conseil.

— Effectivement, mais tu es assez intelligent pour savoir que c’est un jeu asymétrique.

J’ai préféré ne pas continuer sur ce chemin. Nous avons quitté rapidement le bain, nous sommes habillés et nous sommes dirigés en silence chez nos hôtes.

Lui et son épouse nous ont reçus avec la plus grande gentillesse. Nous étions un peu embêtés de n’avoir rien à offrir en échange, mais Hirishi avait insisté que c’était pour nous remercier de notre visite à l’école.

Le repas, bien que modeste, fut des plus délicieux. La compagne d’Hiroshi, Junkko, avait fait des merveilles. Il faut dire que la famine avait moins frappé les régions rurales. La conversation fut des plus agréables. Tout le monde évitant soigneusement de parler de la guerre. Après le souper, Horishi me proposa de jouer quelques parties de go pendant que les femmes ramassaient la vaisselle. Je refusai poliment en disant que je devais aider. Hiroshi accepta et vint m’accompagner. À quatre le ménage fut rapidement terminé.

Junkko s’arrêta net et sembla soudain malheureuse.

— Vous êtes chrétiens, n’est-ce pas ?

Moi et Maria approuvâmes d’un signe de tête ?

— C’est le 24 décembre aujourd’hui. C’est une fête très majeure pour vous. Nous vous avons empêché de célébrer votre religion avec notre invitation. Sinon, vous seriez allé rejoindre les vôtres à Sapporo.

— Ne vous en faites pas. La cérémonie est importante, mais c’est le réveillon qui compte vraiment. Ma mère commence à cuisiner en novembre pour recevoir la parenté et les amis, ainsi que des gens qui auraient été seuls autrement. On discute, on mange, on chante et on joue aux cartes jusque tard dans la nuit. Si vous étiez dans mon village, nous vous aurions certainement invité chrétiens ou pas.

— Alors, faisons comme chez vous.

Le reste de la soirée fut composé de chant, de musique et de divers jeux.dont plusieurs parties endiablées de Hana-Awase. Après quelques joutes, Maria maîtrisa les règles et devint une joueuse redoutable. Finalement, la veillée se termina calmement en discutant devant une bouteille de saké.

Tard en soirée, nous sommes retournés à notre hôtel avec l’esprit et le cœur dégagé des horreurs des derniers mois. Pour la première fois, depuis longtemps, nous nous sentions bien.

Avant de se dire au revoir pour la nuit, Maria m’interpella.

— Jean, j’aurais besoin de ton assistance.

— Bien sûr du moment que ce n’est pas risqué. Depuis, que je te connais, je me suis fait pourchasser par la police et jeter en prison, j’ai failli m’écraser en avion, je me suis battu à plusieurs reprises dont une fois avec un ours. Ce n’est pas que ce n’est pas excitant, mais à la longue cela fatigue.

— Ne t’inquiète pas. Si tu es capable de lutter contre un ours à main nue, ton niveau de Ch’i devrait être amplement suffisant.

Chapitre 14 : Guide touristique

Chapitre 16 : Le feu de Prométhée