La nuit avait été courte, mais nous n’étions pas fatigués. Nous avons dégusté le déjeuner de l’hôtel et avons quitté les lieux peu après.

Nous avions complètement perdu la notion du temps pendant que nous étions au village Aïnu. La fenêtre dont nous disposions pour voyager se refermait à vue d’œil en raison des fêtes de fin d’année. Il nous faudrait deux jours, incluant un passage sur un traversier ferroviaire entre Hakodate et Aomori, pour se rendre à Tokyo. Si les chemins de fer japonais peinaient à fournir un service, la situation était encore pire pour les traversiers, car une bonne partie d’entre eux avaient été détruits pendant la guerre.

Avant de quitter, nous sommes arrêtés faire nos adieux à Junkko et Hiroshi et avons confié l’équipement militaire aux policiers locaux, conservant uniquement la nourriture : trois rations C et deux rations K. Un train nous conduisit à Sapporo. La ville avait été partiellement rasée par les bombardements, mais tout fonctionnait à peu près normalement. Maria organisa la suite.

— J’ai réussi à avoir des places dans le prochain départ pour Hakodate et une cabine dans le traversier pour Aomori. Rendu là, il faudra prendre un billet jusqu’à Tokyo.

Le long voyage de retour débuta. Maria m’avait fait ressortir mon alliance pour éviter les suspicions. Hormis la traversée qui fut l’occasion de galipettes, l’expérience ressemblait à celui que j’avais vécu en revenant de Nagasaki. Maria nous avait obtenus des sièges en première classe de sorte que nous nous trouvions surtout avec des hommes d’affaires et des médecins. Autrement, le voyage pourrait se résumer à une multitude de parties de cartes interrompues par de tristes repas.

À un moment au coucher du Soleil, alors que tout était tranquille, j’eus soudain un coup de cafard.

— Tu sais ce qui me trouble le plus dans tout ce que j’ai vu depuis que je suis parti du Canada.

— Quoi ? me demanda Maria.

— Ce n’est pas les horreurs de la guerre, mais comment elles ont pu se développer. Les Allemands et les Japonais ne sont pas différents de nous. J’aurais très bien pu me retrouver dans la situation de Kimura, Planck ou Abetti. Ils avaient le même genre de vie que moi. Pourtant, ils se sont trouvés prisonniers de ce cauchemar et vivent maintenant dans des pays en ruines.

— C’est ce qui arrive quand on ne s’occupe pas de notre société et que l'on préfère écouter des gens qui nous disent ce que l’on veut entendre plutôt que la dure réalité. Le plus grand châtiment consiste à être gouverné par un plus méchant que soi, quand on ne veut pas gouverner soi-même, répliqua Maria.

— Platon dans la République.

— Et ma mère aussi. C’était sa phrase fétiche pour fouetter les suffragettes. Malheureusement, cela n’a pas encore fonctionné en Suisse. Est-ce que les femmes ont le droit de vote au Canada ?

— De 1791 à 1849, les femmes propriétaires avaient le droit de vote au Canada. Il leur a été retiré entre autres parce que les élections étaient trop violentes. Au fédéral, elles l'ont retrouvé en 1918 ; dans la province de Québec en 1940. Les femmes ont participé au suffrage lors de la dernière élection en 1944. C’était une grande fierté pour ma mère qui s’est battue pour cela.

— Elle était une suffragette !

— Oui, mon père aussi. Ce genre d’injustice lui est insupportable !

Nous avons discuté longtemps de nos familles respectives avant de trouver le sommeil, appuyé l’un sur l’autre.

 

De retour à Tokyo, j’étais devenu un habitué du domaine impérial Akasaka. Les gardes me connaissaient et me laissaient passer sans poser de questions. Nous avons fêté le Nouvel An ensemble à l’Ambassade des États-Unis.

Le 2 janvier, Gerald Fox et Harry C. Kelly arrivèrent pour coordonner la reconstruction des capacités scientifiques du Japon. Cette position fut créée à la suite de la destruction stupide des cyclotrons en novembre. Je me souviens de la voix paniquée de Nishina qui m’avait appelé à mon retour d’Hiroshima me suppliant d’arrêter le massacre. J’avais passé un temps fou au téléphone à essayer de faire fléchir les autorités, malheureusement sans succès. Quelques jours plus tard, c’était au tour du major Russell A. Fisher de venir travailler pour le SCAP. Je le connaissais de la mission Alsos. C’est lui qui avait été mandaté pour aller chercher les bouteilles de vin du Roussillon « radioactives ». Mes notions d'œnologie avaient d’ailleurs été mises à profit afin d’avoir le « meilleur échantillonnage » possible pour cette mission.

Pendant son passage au Japon, il a déniché des informations sur le programme nucléaire japonais qui nous avaient échappé. En particulier, Arakatsu avait reçu de la marine, en mai 1945, 100 kg d’uranium acheté à vil prix sur le marché de Shanghai.

Plus tard, il avait démontré que l’histoire du journaliste David Snell, publiée le 3 octobre 1946, dans l’Atlanta Constitution rapportant que les Japonais auraient fait exploser une bombe atomique en Corée du Nord n’était basée sur rien de concret.

 

Le temps de transférer mes dossiers à Fox, Kelly et Fisher et j’étais prêt à retourner au Canada. Cependant, mon départ fut retardé par une cérémonie inattendue au palais impérial. Quelqu’un avait décidé de me nommer membre de l’Ordre du Trésor sacré de deuxième classe pour mes services rendus à la nation japonaise. Lors de la même cérémonie, Maria reçut l’Ordre de la Couronne précieuse de troisième classe. Elle ne manqua pas de faire remarquer que sa décoration était plus prestigieuse que la mienne. Bon joueur, je lui répondis que c’était tout à fait justifié.

Puis vint le terrible temps des adieux sur le tarmac de l’aéroport. Nous nous sommes promis de garder le contact en nous embrassant une dernière fois avant de monter à bord.

Il me fallut trois jours de vol militaires et civil entrecoupé d’escales et de correspondances pour rejoindre l’Université Mc Master. J’étais débarqué avec mes bagages en plein début de session, complètement déboussolé. Je n’avais même pas eu le temps de visiter mes parents. Après avoir laissé mes affaires à la résidence du campus, je me dirigeai au rendez-vous que m’avait donné Henry Thode à son bureau du Hamilton Hall en fin d’avant-midi. Comme on se connaissait déjà, Henry ne fit pas de manières et entra immédiatement dans le vif de la conversation.

— Bonjour Jean. J’espère que tu as fait un bon voyage depuis le Japon. J’ai quelques idées dont j’aimerais débattre avec toi.

— Bien sûr, pas de problème, répondis-je naïvement.

Henry commença une discussion étoffée sur les émissions de xénon et de krypton lors des réactions nucléaires. Il avait lui-même travaillé sur le sujet pendant la guerre et n’avait pas encore eu l’autorisation de publier. S’en suivit une longue dissertation sur l’analyse des rapports isotopiques de l’eau qui pourrait permettre de détecter la fabrication d’eau lourde. Il proposa aussi de faire la même chose avec du combustible nucléaire et des débris de bombes dans l’air ou l’eau.

Je marchais sur des œufs, car je ne connaissais pas ce que j’avais le droit de lui dire de ce que j’avais appris lors de la mission ALSOS en Europe et au Japon. J’essayais donc de guider la conversation le plus discrètement possible vers des méthodes dont je savais qu’elles fonctionnaient.

Henry fit remarquer que malheureusement, mis à part l’eau lourde et des échantillons en provenance de Chalk River, ce serait difficile d’avoir accès du matériel pour tester nos théories.

— Pas de problème. J’ai un cube d’uranium du prototype de réacteur nucléaire des Allemands ainsi que des prélèvements de sol d’Hiroshima et Nagasaki.

Henry était stupéfait. Nous pouvions commencer les essais en laboratoire immédiatement. Alors, qu’il s’enthousiasmait, il s’arrêta soudain et son visage prit un air grave.

— On a un gros problème. Pendant la guerre, nous avions une sécurité serrée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je ne pourrais pas te laisser faire ce genre de recherches dans mon laboratoire sans risquer d’éventer des secrets d’État. L’armée va nous retirer le fonds immédiatement si elle le réalise. Il faut trouver une parade.

Il était déjà une heure de l’après-midi. J’étais épuisé, affamé et déboussolé par le voyage. Je réussis malgré tout à énoncer une proposition, qui, sur le coup, me sembla brillante.

— Pour couverture, je pourrais travailler sur les météorites : leur composition chimique, leurs rapports isotopiques, la présence de radioactivité, etc. De plus, s’ils sont assez gros, ils peuvent créer de forte explosion, comme celle de 1908 en Sibérie, qui est un bon analogue à une explosion nucléaire.

— Excellente idée ! On pourrait aisément cacher ton véritable projet de doctorat derrière ces recherches. D'autant plus que ce sont  les mêmes outils et que les échantillons sont microscopiques.

S’en suivit une autre discussion qui dura tout l’après-midi. Visiblement, Henry était excité par ma proposition et entreprit de générer une liste de toutes les approches possibles permettant de maintenir le secret tout en produisant de la bonne science. Rendu à six heures, j’étais un complément affamé et épuisé. Henry me donna congé et me demanda de me présenter à son bureau le lendemain à 9 h pour continuer la réflexion. Je venais d’avoir ma première rencontre de travail avec l’infatigable Henry Thode. Ce n’était que le premier d’une longue série de repas que j’avais manqué à cause de lui.

Après une semaine j’avais trouvé mes marques et j’entrepris les activités liées à mes deux programmes de recherche. À partir de ce moment, ma vie tournait littéralement autour de ma thèse. Je passais mes journées à la bibliothèque à lire et mes nuits au laboratoire afin de pouvoir travailler seul sur mon projet secret. J’avais été exempté de plusieurs cours, car on m’avait crédité de l’expérience professionnelle. Même si j’avais déjà assez de compétences linguistiques pour obtenir mon diplôme, je m’étais tout de même inscrit à un cours de russe.

Ce labeur incessant n’était interrompu que par les missives que moi et Maria échangions. Lettres, il faut le dire, qui devenaient de plus en plus érotiques à mesure que le temps passait.

 

C’était au lendemain de la Saint-Valentin. J’avais réussi à parler au téléphone avec Maria, ce qui était un défi pour l’époque. On s’était échangé des mots doux et des promesses. L’éloignement n’avait pas flétri notre amour, mais il fallait avouer que la situation était à mille lieues d’être idéale. Cependant, il y avait des millions de personnes qui avaient vécu cela pendant la guerre. Même Rutherford avait eu une relation à distance pendant trois ans avec sa fiancée restée en Nouvelle-Zélande. 

Vers 7 h 30 le matin, alors que je quittais la résidence où je logeais, je fus interpellé par deux solides gaillards.

— Monsieur Royer, veuillez nous suivre ! m’ordonna-t-on sur un ton poli, mais ferme en me montra une plaque de la GRC.

Je n’étais pas alerté outre mesure par cette demande. Solandt m’avait averti qu’à l’occasion, on pourrait avoir besoin de mes services de façon impromptue comme consultant pour des dossiers militaires. J’acquiesçai donc sans poser plus de questions.

Je montai dans une voiture qui se dirigea rapidement vers l’aéroport que nous avons rejoint un quart d’heure plus tard. Un de Havilland Dragonfly, un avion biplan et bimoteur nous attendait sur la piste. J’occupais le siège de côté près de la fenêtre alors que les deux gendarmes se tenaient sur la banquette derrière moi.

D’après ce que je pouvais voir, l’appareil volait vraisemblablement vers Ottawa. Je profitai du paysage pendant le voyage qui dura deux heures et demie. Nous nous sommes posés à la base aérienne de Rockcliffe. En sortant de l’avion, nous avons été accueillis par quatre policiers qui m’ont dirigé immédiatement vers une baraque à proximité.

C’est une fois rendu à l’intérieur que les choses se sont gâtées. Alors que je pensais entrer dans un bureau, les quatre gendarmes m’ont poussé dans une cellule de 8 pieds sur 9 pieds. Mon cauchemar venait de commercer.

Au début, je suis resté calme, mais à mesure que les heures passaient, mon inquiétude devint plus poignante. Impossible de communiquer avec l’extérieur, malgré mes demandes répétées. La pièce était éclairée 24 heures sur 24 par une ampoule de 100 W. Et, il y avait en permanence un garde devant ma porte. Afin de ne pas paniquer, je me disais que c’était probablement un test visant à vérifier si j’étais assez fiable pour travailler sur un projet de recherche ultra-secret.

Après ce qui me parut être une éternité, des gendarmes ont commencé à me questionner. Ne sachant trop comment agir, je me suis souvenu de mon entrainement au camp X. Je me forçai donc à parler lentement, clairement et calmement, en conservant le même ton qu’elle que ce soit la situation. J’essayais de discuter comme n’importe quel citoyen honnête, des réponses directes qui n’appelaient pas d’autres interrogations. Et surtout, nier tout ce que je ne pouvais pas justifier et ne pas inventer des explications. 

— Monsieur Royer, est-ce que vous savez qui est cet homme ?, me demanda le gendarme en me pointa du doigt une photo.

— C’est Raymond Boyer, professeur de chimie à McGill.

— Dans quelles circonstances l’avez-vous connu ?

— Une soirée mondaine chez lui à la fin novembre 1943, il me semble. C’était un peu avant la visite du gouverneur général à Montréal.

On m’avait dit que Raymond Boyer planchait sur la possibilité de former un syndicat ou une organisation professionnelle de scientifiques canadiens. C’était une idée qui m’intéressait.

J’étais intrigué par la demande du policier, car je ne voyais pas à quoi il voulait en venir.

— Comment avez-vous su qu’il élaborait ce projet ?

— Je ne suis pas certain. Je pense que j’ai soulevé la question au travail. Mais, j’avais plus en tête une sorte d’Académie des sciences. Il y a bien l’ACFAS au Québec, mais ce n'était pas assez formel à mon goût. Je crois que c’est Leo Yaffe, qui m’a dit que Raymond Boyer avait une idée dans ce genre.

— Donc vous avez discuté de cette idée avec vos collègues du Laboratoire de Montréal.

J’avais trop parlé et j’avais ouvert la porte à d’autres questions ! Cependant, ils m’avaient donné un indice sur la raison de mon arrestation : l'énergie nucléaire. Cela me convainquit que je passais un examen de sécurité. Il s'agissait de ne pas me planter comme lors de l’entrevue avec Pash.

— Discuter est un bien grand mot. Un midi, j’ai soulevé l’idée d’une organisation scientifique. Quelqu’un a mentionné que la Société Royale du Canada ressemblait pas mal à ce que j’avais en tête. Comme des étrangers avaient pris part à la réflexion, chacun y apporta son grain de sel. Je pense que cela n’a duré que le temps d’un repas.

— Est-ce que vous pouvez identifier ces personnes ? me demanda le policier en sortant de nouvelles photos d’un dossier.

— David Shugar, c’est un physicien qui travaille au département fédéral de la santé ; Harold Gerson, géologue et ami de Raymond Royer ; Israel Halperin, mathématicien ; Edward Mazerall, ingénieur électrique ; 

— À quelle occasion les avez-vous connus ?

— À la même soirée mondaine chez Raymond Boyer.

Puis subitement la conversation prit une autre tournure.

— Est-ce que vous parlez russe ?

— Non ! J’ai seulement eu un mois de cours de russe.

— Pourquoi apprenez-vous le russe ?

— J’assimile la langue de l’ennemi !

Cette réponse sembla déconcerter un peu mon interrogateur.

— Où étiez-vous de janvier 1944 et à décembre 1945 ?

Ouch ! S’ils ne le connaissent pas, c’est que c’est secret. Et si c’est secret, je ne peux pas leur donner l’information. Je ne vais pas tomber dans le panneau.

— Vous n’avez pas besoin de le savoir !

— Quoi ?

— Si vous ne le savez pas, c’est que vous n’avez pas besoin de le savoir.

Le gendarme fut piqué au vif. Il changea de sujet immédiatement.

— Est-ce que vous connaissez Fred Rose?

— Oui, c’est le député du Parti ouvrier progressiste du comté de Cartier.

— Je veux dire personnellement.

— Je crois l’avoir rencontré une fois dans une soirée mondaine à Montréal. À l’automne 1943. Nous avons échangé quelques mots sans plus.

Le gendarme tenta de frapper un grand coup.

— Est-ce que vous êtes communiste ?

— Non pas du tout, répondis-je calmement.

Il sortit alors un document d’une chemise qu’il déposa devant moi.

— Lisez ceci !

Il s’agissait de messages télégraphiques produits visiblement par un service d’espionnage. Ils expliquaient les raisons de ma détention.

BACON, BAGLEY, GRAY et PROMETHEUS ont rencontré le PRECEPTEUR à la maison du PROFESSEUR.

Je devais être le PRECEPTEUR et Raymond Boyer le PROFESSEUR.

Le PRECEPTEUR travaille sous ALEK sur l’uranium. Sa couverture est l’Institut du radium.

Je me suis dit que ALEK était peut-être Alan Nunn May avant d’écarter cette idée ridicule.

DEBOUZ a rencontré le PRECEPTEUR pendant une soirée mondaine. Il semble connaître tout le monde.

DEBOUZ devait être Fred Rose.

Il y avait aussi un autre télégramme de GRANT au DIRECTEUR.

Le PRECEPTEUR a énormément de contacts. Arrêt de temporaire des opérations, car il est probablement déjà lié au VOISIN. Demande instruction.

Finalement, un dernier message se lisait comme suit :

Le PRECEPTEUR a disparu sans laisser de traces. Est-ce que le VOISIN l’a invité ?

On dirait que VOISIN réfère à une organisation différente de celle de GRANT.

Le gendarme reprit alors la parole.

— Il nous a fallu très peu de temps pour comprendre que vous étiez le PRECEPTEUR. Comme vous communiquez beaucoup avec l’étranger, nous vous surveillons depuis votre réapparition. Je vous le redemande une dernière fois : où étiez-vous en 1944 et 1945 ?

Le problème était que si je lui répondais, je violais la loi sur les secrets officiels, si je ne le faisais pas j’étais encore plus suspect. Dans tous les cas, j’étais coincé. La meilleure stratégie était de respecter la loi à la lettre et qu’ils découvrent leur méprise.

— Non, je ne peux pas, car vous n’avez pas besoin de la savoir.

Ce nouveau refus a provoqué une réaction agressive des agents qui ont passé les heures suivantes à me questionner sans relâche. 

Après plusieurs heures, les interrogatoires s’arrêtèrent et je fus retourné à ma cellule. J’entendis mon interlocuteur faire ce commentaire à un confrère : « C’est clairement un professionnel. Il va falloir mettre le paquet si on veut le casser ! ». Je commençais à douter que ce fût un test élaboré.

Les interviews se poursuivirent à tout moment du jour et de la nuit. Je crois qu’ils ont même baissé la température de mon cachot. On disait que les Canadiens compensaient un sentiment d’infériorité pour un excès de zèle, mais à ce niveau c’était ridicule.

J’avais beau les avertir qu’on allait me chercher en découvrant mon absence, je me faisais répondre que personne ne me retrouverait. J’ai demandé à voir un avocat et cela m’a été refusé. Apparemment, mes droits civiques avaient été suspendus. J’avais l’impression qu’il y avait d’autres prisonniers, mais je n’en avais vu aucun et mes tentatives d’utiliser le code frappé pour entrer en contact se sont avérées vaines.

Après deux semaines de ce régime, j’étais complètement brûlé et sur le point de craquer. Finalement, on me sortit de ma cellule pour un nouvel interrogatoire. Cette fois, ce n’étaient pas des gendarmes qui me faisaient face, mais deux juges, dont un au visage familier.

— Juge Taschereau !, m’écris-ai-je.

— Jean Royer, mais que fais-tu ici ?

— Je n’en sais rien, expliquez-le-moi !

Mon père était un bon libéral, il connaissait personnellement le juge Taschereau du temps qu’il était député de Bellechasse. Il lui avait souvent prodigué des conseils. Nous nous étions croisés à quelques reprises.

Une discussion entre le juge Taschereau et le juge Kellock s’en suivit.

— Monsieur Royer dites-moi où vous étiez passé en 1944 et 1945. C’est très important.

C’était le temps de parler.

— Après une période d’entrainement du SOE au Canada, j’ai fait du renseignement militaire pour les Américains au sujet des programmes nucléaires Allemand et Japonais.

— C’est qu’il n’y a aucune trace de cela dans votre dossier. Est-ce que quelqu’un peut confirmer cette affirmation ?

— Omond Solandt, directeur du Defense research board. Sinon, le colonel Boris Pash. Il travaille pour le G2 au SCAP à Tokyo. C’était mon supérieur en Europe.

Les deux magistrats quittèrent la pièce, la mine déconfite. Des gendarmes virent me chercher une heure plus tard.

— Monsieur Royer, vous êtes un homme libre. Nous vous ramenons à Hamilton et éliminerons toutes traces de votre présence en ces lieux. Oubliez tout ce que vous avez entendu ici. Vous pouvez retourner à vos activités usuelles. Désolé du désagrément.

Comme promis, on me reconduisit immédiatement à McMaster. Sur place, Henry m’a appris que ma disparation avait créé une panique. Voyant que je n’étais pas rentré au laboratoire, on avait envoyé la GRC à mes trousses et on avait conclu que j’avais été ramassé par des agents étrangers. L’information étant compartimentée, les différentes branches de la GRC ne savaient pas ce qui se passait réellement.

Dans les semaines qui ont suivi, j’ai découvert que je n’étais pas le seul à avoir été arrêté. Un employé de l’ambassade de l’URSS à Ottawa, Igor Gouzenko, avec fait défection avec une pile de documents secrets mettant au jour un réseau d’espionnage des services de renseignements militaires soviétiques, le GRU. La teneur des propos du dernier message laissait croire que j’étais membre d’une filière parallèle organisée par le NKVD. Ma disparation pendant deux ans et mon comportement anormal avaient été considérés comme une preuve de culpabilité. J’avais toutefois été chanceux. Certains suspects, même reconnus innocents, perdirent leur travail juste en raison de la suspicion créée par l’accusation. Je n’ose pas penser ce qui serait passé si je n’avais pas connu le juge Taschereau.

 

 

Je me suis remis à la tâche avec acharnement pour rattraper le temps perdu. J’avais repris mes cours, mes travaux de recherche et la préparation du terrifiant examen de synthèse prédoctoral prévu pour l’automne. Je commençais à maitriser le fonctionnement du cyclotron et de la mesure des rapports isotopiques. Je déchiffrais l’alphabet cyrillique à peu près correctement, sans comprendre la majorité des mots. Je bossais aussi sur une présentation de mon projet de maitrise au premier congrès de l’Association canadienne des physiciens professionnels.

Je pris seulement congé à Pâques pour voir mes parents pour la première fois depuis plus de deux ans. Ces derniers organisèrent une grande fête pour le retour de leur fils prodigue. Ma famille pensait que j’avais œuvré un temps à l’Institut du radium. Ensuite, on m’avait concocté une couverture pour expliquer ma présence dans la région de Toronto, en Europe et au Japon : j’étais devenu météorologue. Cela m’avait permis de ne pas parler de ma contribution à la guerre, ce qui était une nécessité vitale avec mon père, qui m’aurait probablement démembré à mains nues s’il avait su que je travaillais pour l’armée.

Le 23 mai en fin après-midi, je reçus un appel alors que je me trouvais dans le laboratoire. À ma grande surprise, je reconnus  la voix de Phil Morisson.

— Jean, c’est Phil. On a un problème. Il faudrait que tu viennes immédiatement à Los Alamos.

Je me demandais quel genre de difficulté exigeait mon déplacement urgent, alors qu’il avait accès aux meilleurs cerveaux des États-Unis.

— Je veux bien, mais je ne vois pas comment je pourrais être utile.

— Deux raisons : tu es canadien et tu es un expert des effets des radiations. On a eu un accident et ta présence est requise. Je ne peux te donner plus de détails maintenant. On va te contacter pour l'organisation du voyage.

À peine avais-je déposé le combiné, que le téléphone sonna à nouveau. Omond Solandt était au bout du fil.

— Jean, je ne sais pas si tu es au courant, mais il faut que tu ailles de toute urgence à Los Alamos. Il y a un citoyen canadien qui a eu un accident et nous devons envoyer un représentant officiel sur place.

— Je viens justement de parler avec une connaissance qui y travaille à ce sujet.

— Parfait ! Demain matin, une voiture va passer te prendre à 5 h pour te conduire à l’aéroport. De là, un avion va t’amener à Chicago. Les Américains s’occupent du reste du trajet.

Suite à ta malheureuse arrestation, on a déclassifié en partie tes activités à l’étranger. Cela justifie amplement une montée en grade :  tu es maintenant major. On va livrer tes nouveaux insignes à ta chambre. Si j’étais toi, je me coucherais tôt ce soir, car tu as du boulot devant toi.

Lâchant le téléphone, j’ai averti immédiatement Henry que je devais m’absenter pour une période indéterminée. Il acquiesça sans poser de questions et me dit qu’il s’occuperait des formalités administratives.

N’ayant aucune idée du temps que durerait cette mission, je m’empressai de terminer tous les travaux que je pouvais jusqu’à tard dans la nuit. Je rentrai à ma chambre, fis mes bagages, réglai mon réveil en m’endormis rapidement malgré mon excitation.

Le lendemain matin, à l’heure dite, une voiture m’attendait devant la résidence. Après un court trajet, nous avons rejoint l’aéroport où je fus directement sur le tarmac. Un pilote militaire se tenait à côté d'un Harvard II.

— Major Royer, Capitaine Bret Sparrow. On m’a ordonné de vous transporter de toute urgence à Chicago. Mettez votre sac dernière votre siège et serrez bien les sangles pour ne pas qu’il bouge pendant le vol. Nous allons décoller dès que vous aurez reçu les instructions de sécurité.

Quelques minutes plus tard, nous étions en vol. Le ciel était dégagé, mais le fond de l’air était frais et humide. Cependant, nous aurions un temps nuageux et légèrement pluvieux en nous dirigeant vers Chicago. Une fois notre attitude de croisière atteinte, lee capitaine entama la conversation.

— Vous portez une flight jacket. Est-ce que vous êtes pilote ?

— Non, je n’ai jamais piloté, mais j’ai une certaine compétence en navigation aérienne. Je détaillai ensuite mes expériences précédentes.

— Écoutez, je ne suis pas un taxi aérien, mais instructeur de vol. Nous sommes attendus à Chicago pour 8 h. Or, j’ai oublié que nous avons une heure de décalage avec Chicago. Au lieu de rouler à fond de train, on peut prendre notre temps. Si vous le désirez, je peux vous former aux bases du pilotage. Ce sera moins ennuyeux.

J’acquiesçai sans la moindre hésitation.

Après m’avoir décrit chaque instrument et sa fonction, il me demanda d’exécuter quelques virages de plus en plus serrés en essayant de conserver l’altitude. Il me fit ensuite pratiquer le décrochage. L’expérience était un peu terrifiante, car l’avion se met à vibrer terriblement. De plus, il a tendance à basculer à droite en raison de la rotation de l’hélice, ce qui peut l’entrainer dans une vrille. Pour éviter cela, il faut pousser sur le manche et déplacer le gouvernail à gauche. Nous avons ensuite répété la manœuvre avec le train d’atterrissage déployé et différentes configurations des volets, ainsi qu’en tournant. Finalement, il me fit pratiquer des sorties de vrilles.

La météo se dégradant, il était préférable de cesser les exercices. Cependant, j’occupai de la navigation aux instruments et le contact avec les tours de contrôle.

Une fois débarqué de l’avion, le capitaine m’adressa alors une dernière fois la parole.

— Vous devriez apprendre à piloter, car vous avez un talent naturel. Il faut habituellement 3 à 4 vols aux apprentis-pilotes pour faire ce que vous avez fait aujourd’hui et ils ont de l’expérience préliminaire.

Nous nous étions arrêtés à proximité de l’appareil qui devait m’amener à Los Alamos, un C-60. En arrivant près des gens qui s’apprêtaient à monter à bord, ils se turent tous subitement. Visiblement, mon uniforme canadien avait fait craindre une fuite  fortuite de secrets.

J’avais eu cependant le temps d’entendre une bribe de conversation entre deux passagers. La seule chose que j’avais comprise distinctement c’est le suffixe de quelques mots : cytes. C’est assez pour entamer la conversation.

— Bonjour, messieurs, je me nomme Jean Royer et je crois que nous allons à Los Alamos pour la même raison : l’accident.

— Vous êtes perspicace. Je me présente Dr James Nickson et voici mon collègue Dr Joseph Garrot. Nous sommes responsables de la radioprotection au Mettallurgical Lab. Nous voyageons effectivement vers Los Alamos pour cela. Nous allons en discuter pendant le vol.

L’appareil était en configuration VIP. Nous nous sommes installés dans le « salon » adjacent à la cabine de pilotage. Les quatre fauteuils étaient organisés face à face. Au milieu de la carlingue, il y avait espace mitoyen avec de la nourriture et des breuvages. L’autre salon était contigu et on retrouvait 6 fauteuils en agencement classique dans la queue près des toilettes. Quelques minutes plus tard, l’avion décollait et j’entamais la conversation.

— Qu’est-ce que vous savez ? Moi, on m’a seulement dit qu’il y avait eu un accident et que je devais me rendre d’urgence à Los Alamos.

— Nous n’en connaissons pas beaucoup plus que vous : huit personnes ont été irradiées. Certaines à des doses élevées. On nous a appelés pour prodiguer des conseils médicaux, m’expliqua Nickson.

— J’imagine que l’on vous a contacté en raison de votre expérience au Japon ?

Cette réponse m’avait stupéfait.

— Comme vous savez que j’étais au Japon ?

— Votre nom apparait dans quelques rapports. Cela a attiré mon attention, car ils sont de groupes différents : Manhattan District, US Strategic Bombing Survey, British mission, etc.,

— Effectivement, j'ai sauté d’une équipe à l’autre en raison de ma maitrise du japonais et de la physique.

Le reste de la conversation continua sur des banalités comme les séries de la coupe Stanley, alors que le Canadien avait éliminé Chicago en demi-finale. Pour passer le temps, nous avons joué aux cartes. Nous avons aussi pris une collation en nous servant dans le buffet prévu à cet effet. À un moment plus tranquille du vol, je suis allé faire une sieste dans les fauteuils situés à l’arrière.

Après 5 heures, nous atterrissions à Santa Fe. Bizarrement, la température était à peu près la même qu’à Hamilton sauf que l'air était sec. De là, on nous conduisit en autobus vers l'hôpital de Los Alamos où nous sommes arrivés vers 13 h.

Phil Morrison nous accueillit.

— Bonjour, messieurs, je vous invite à passer rapidement au buffet et ramasser votre repas. Nous allons vous exposer la situation dans la salle de conférence dès que vous serez tous assis.

Le temps d'attraper quelques sandwiches, nous nous sommes attablés à nos pupitres. La présentation commença aussitôt.

— Bonjour, je suis le capitaine Harry Whipple, directeur du Health Group. Nous vous avons fait venir ici en raison de circonstances malheureuses. Vos compétences nous seront utiles. Un accident s’est produit le 21 mai à 15 h 20. En manipulant un cœur d’arme nucléaire, un physicien a malencontreusement dépassé le seuil de criticité. Lui et ses collègues présents ont été exposés à une forte quantité de radiation.

L’expérience en question consistait à placer deux hémisphères de béryllium sur une sphère en plutonium. Le vide restant entre les deux permettant aux neutrons de sortir, ce qui limitait la vitesse de la réaction. Cependant, à un moment le tournevis utilisé pour maintenir l’espacement glissa, ce qui provoqua la fermeture complète et un début de réaction en chaine immédiatement interrompue par l’intervention rapide de l'opérateur. Le tout dura tout au plus quelques dixièmes de seconde. Les témoins rapportent avoir vu une lueur bleue s’étendant sur une vingtaine de centimètres autour du montage et avoir ressenti une vague de chaleur.

Phil Morrison prit alors brièvement la parole.

— Avant que vous posiez la question : non, ne connaissons pas les doses. Le rayonnement reçu était une combinaison de neutrons rapides et thermiques, de rayons gamma et X et des électrons. Malheureusement personne ne portait de dosimètre lors de l’accident, ceux-ci étant restés dans leur coffre. Toutefois, il y avait des dosimètres d’ambiance sur les murs.

Nous avons aussi fait des mesures de sodium-24 et de potassium-32 dans les urines et le sang pour essayer d’évaluer le flux de neutrons rapides. Cependant, ces données sont difficiles à interpréter, en raison du mécanisme de Szilard-Chalmers, le recul des atomes suite à une réaction nucléaire, le potassium-32 est libéré préférentiellement dans les fluides corporels. L’autre difficulté est que l’on ne connait pas le spectre en énergie des neutrons, ce qui complique le calcul de l’effet biologique.

Nous avons aussi évalué la radiation résiduelle du cœur. En combinant diverses valeurs, nous arrivons à une moyenne de 1,9×1015 neutrons émis. Nous avons une mesure approximative du rayonnement gamma basé sur les dosimètres placés sur les murs. Heureusement, cette contribution est mineure, de l’ordre de 20 %, comparé aux neutrons, car cette évaluation est très imprécise.

En utilisant, la méthode de Mayneord, nous avons produit une estimation préliminaire de la dose pour les différentes parties du corps. Elles vont de 400 rem à une dizaine, mais cela peut être 4 fois cela en raison des incertitudes. Pour le patient le plus exposé, nos mesures donnent une valeur double de celle de Harry Daghlian.

Un silence de mort étouffa la salle. Je ne comprenais pas, ce qui venait de se passer. Décelant mon trouble, mon voisin me chuchota à l’oreille : Daghlian a eu le même genre d’accident en août dernier. Il est mort après 25 jours. Phil s’adressa au groupe à ce moment.

— Le patient le plus exposé est Louis Slotin, physicien canadien 32 ans et célibataire. Cela explique la présence du major Royer. Il a travaillé au laboratoire de Montréal, et avec nous en Europe et au Japon. Il a l’autorisation de sécurité nécessaire pour discuter de tout ce qui est lié aux effets des radiations ionisantes.

Le capitaine Whipple reprit la parole.

— Par le passé, il a reçu de petites doses de radiation, mais aucun produit chimique. Les analyses sanguines de routine se sont avérées normales. Il était en excellente condition physique.

Lors de son admission à l’hôpital une heure après l’accident, il était inquiet et avait vomi avant son arrivée ainsi qu’à plusieurs reprises dans les heures suivantes, mais il n’avait aucun signe clinique d’avoir été exposé aux radiations. 

À l’heure actuelle, les dommages dus sont visibles principalement au niveau des mains. Phil reprit brièvement la parole.

— La dose aux mains est très difficile à estimer, mais se compte certainement en milliers de rad.

À nouveau, le silence fut dans la salle. De telles doses sont typiques de ce que l’on utilise en radiothérapie. S’il suivit, il était fort probable que l’on doit procéder à une double amputation.

Le capitaine Whipple continua.

— Au moment de l’admission à l’hôpital, la main gauche semblait normale. Trois heures plus tard, il y avait un léger érythème et un gonflement du pouce gauche avec une cyanose des ongles. Le patient s’est plaint d’engourdissements et de picotements de ses doigts.

Pendant les vingt-quatre premières heures, la main gauche devint de plus en plus douloureuse, décrite comme une sensation de brûlure et était associée à un engourdissement. L'enflure du pouce a augmenté rapidement et toute la main et l’avant-bras sont devenus fortement distendus avec un œdème ferme. La cyanose du pouce gauche était plus perceptible à ce moment. Il y avait aussi une teinte bleuâtre de la peau au niveau des articulations interphalangiennes enflées. La sensibilité du pouce et de l’index était diminuée. Une cloque a été observée sur le pouce gauche. Elle s’est élargie et s’est rompue en fin d’avant-midi hier, drainant un liquide jaune. Il n’y avait pas de rougeur. Ce matin, des cloques sont apparues sur la paume de la main et entre les doigts.

La main droite avait un aspect normal lors de l’admission. Elle devint légèrement enflée, rigide et relativement douloureuse durant le premier jour. L’œdème et la souffrance augmentèrent le lendemain.

Vingt-quatre heures après l’accident, un érythème léger est apparu sur la peau non bronzée du tronc et de la hanche. Il est devenu plus visible principalement dans le quadrant gauche inférieur et la partie supérieure de la hanche gauche.

Une selle diarrhéique molle a été expulsée quatre heures après l’exposition. Les vomissements et les nausées ont complètement cessé en douze heures et l’appétit est bon. La réaction gastro-intestinale initiale semble moins grave que celle de Daghlian. Le patient s’est plaint de douleurs aux testicules 24 heures après l’accident, mais nous n’avons trouvé aucun signe clinique.

Nous avons observé une granulocytose sévère dès les premières prise de sang. Un prélèvement de moelle osseuse a été obtenu par ponction sternale. Aucun amas grossier n’a été récolté lors des trois tentatives d’aspiration de la cavité médullaire. Les cellules de la moelle sont si rares qu’il est impossible de faire un comptage différentiel.

L’approche thérapeutique vise uniquement à traiter les symptômes. La douleur aux mains est contrôlée avec de la glace et de la morphine. Le patient reçoit des transfusions sanguines et du plasma tous les jours.

La seconde victime la plus exposée est Alvin Graves, 36 ans, marié un enfant. Selon les premières estimations, sa dose serait environ un quart de celle de Slotin. Comme il se tenait derrière Slotin, il a été partiellement protégé. Sa tête et son bras gauche ont absorbé plus de radiation que le reste de son corps.

Bien qu’il se sentait bien à son admission, il vomit quelques heures plus tard. Au cours des 12 heures suivantes, les nausées cessèrent et son appétit revint. Il ne présenta pas de diarrhée ou d’autres problèmes gastro-intestinaux. La ponction de moelle osseuse indique des dommages considérables, mais moins graves que dans le cas de Slotin.

L’approche thérapeutique est la même que précédemment. On lui injecte du plasma et du sang.

Le troisième patient est Samuel Allan Kline, 26 ans célibataire. Il se tenait à huit pieds du montage. Il était légèrement nauséeux à son arrivée à l’hôpital et a vomi deux fois dans les heures suivantes. Le lendemain, il s’est plaint de douleurs abdominales causées par des gaz intestinaux, qui ont été soulagées avec du bicarbonate de soude. Il n’y a pas eu de diarrhée. Depuis, tous les symptômes gastro-intestinaux ont disparu. Sa pression sanguine est restée constante depuis son admission. Étant donné que l’or de son implant dentaire est devenu radioactif, nous avons confectionné un blindage en feuille d’or qui a été remplacé par un blindage en or solide afin de mieux stopper les radiations. Il nous a fait peur en perdant connaissance aux toilettes ce matin, mais sa condition semble stable.

La quatrième victime est Dwight Smith Young, 54 ans, célibataire. Il se tenait à six pieds du montage. Il n’a présenté aucun symptôme de quelques natures que ce soit. C’était aussi le cas pour les quatre patients restant qui ont surtout souffert de l’anxiété due à la situation.

Après cette présentation, nous avons été invités à voir les victimes par petits groupes. Alors que le groupe avait qui j’étais quittais Louis Slotin, ce dernier m’interpella :

— Major Royer, est-ce que l'on peut discuter 5 minutes ?

— Bien sûr !

Je fis signe aux autres de ne pas m’attendre et j'entamai la conversation.

— Que puis-je pour vous ?

— Est-ce que vous connaissez les doses ?

Il me fallut contourner ce sujet sensible.

— C’est encore en évaluation. C’est difficile à calculer, car la majorité provient de neutrons dont on ignore le spectre en énergie…

Slotin m’interrompit.

— Arrêtez le baratin SVP. J’ai vu les conséquences de l’accident d'Harry Daglian. J’ai été avec lui à l’hôpital. J’ai à peu près les mêmes symptômes et peu d’espoir de m’en sortir. C’est surtout Alan Graves qui m’inquiète. Je m’en veux de l’avoir mis en danger.

— Selon les premières estimations, sa dose semble être approximativement le quart de la vôtre. Étant donné que vous avez bloqué une partie des radiations, son bassin et son système digestif ont été protégés. Il ne présente pas de symptôme pour le moment.  

— Donc, il risque de s’en sortir ?

— J’ai bon espoir. Il faut dire aussi que vous avez accès à de bien meilleurs soins que les Japonais. Ne serait-ce que les antibiotiques qui devraient aider pas mal. En plus, vous avez tous de l’appétit. J’ai vu des médecins au Japon qui ont traité le mal des rayons uniquement avec de la nourriture avec des résultats positifs.

— Merci ! J’accepte les risques pour moi-même, mais en faire subir à autrui m’est insupportable.

Je quittai la pièce un peu troublé. Slotin avait raison : ses symptômes étaient typiques d’une irradiation grave. Et, même avec les meilleurs soins disponibles, Midori Naka n’avait pas survécu. Pourtant, je ne pouvais rejeter l’idée qu’il allait s’en sortir.

Je passai ensuite une partie de l’après-midi à visiter les autres malades. Mis à part Allan Graves, il me semblait que leur cas n’était pas trop sérieux.

Le soir Phil Morisson m’invita pour le souper. Sa femme Emily me reçut royalement. Elle et Phil s’étaient connus au secondaire et avaient étudié tous les deux à Carnegie Tech. Ils ont divorcé en 1961, en ayant tout de même eu le temps d’écrire un libre ensemble sur Charles Babbage et ses machines à calculer. 

Après le repas, Phil se mit à parler de Louis Slotin.

— C’était un cowboy qui prenait trop de risques. Après la mort, de Daglian, Fermi l’avait averti qu’il ne tiendrait pas un an s’il continuait à faire cette expérience.

Tu sais que lorsqu’il travaillait à Oak Ridge un vendredi après-midi, il avait demandé d’arrêter un réacteur de recherche pour faire une réparation à une expérience dans le fond de la piscine qui entourait le réacteur. On lui a répondu que c’était impossible avant lundi. Et bien, pendant la fin de semaine, Louis a plongé en sous-vêtements pour faire les ajustements sous l’eau avec le réacteur en marche. Le lundi suivant l’expérience a pu se poursuivre sans interruption.

Phil continua sur un ton plus mélancolique.

— Depuis les bombardements, il parlait beaucoup de guerre et de paix. Il s'apprêtait à quitter à Los Alamos. Il prévoyait retourner à l’université de Chicago pour y reprendre des recherches en biophysique et en radiobiologie. Il faisait cette expérience pour une des dernières fois afin de former Allan Graves, car n’étant pas encore américain, il ne pouvait pas participer à l’opération Crossroads.

D’ailleurs, cette expérience nous prive de la majorité de nos expérimentateurs qui restent depuis les départs massifs à la fin de la guerre. Le laboratoire n’est plus l’ombre de ce qu’il était. La plupart des scientifiques sont retournés dans les universités. Robert Oppenheimer, Luis Alvarez, Enrico Fermi, Niels Bohr, Emilio Segrè, Hans Bethe, John von Neumann, Richard Feynman, Stanislas Ulam, Edward Teller, le couple Mayer ont tous quitté. Robert Serber et Harold Agnew sont aussi partis. William Penney est à Crossroads.

Du laboratoire de Montréal, tu as manqué George Placzek de quelques jours. Il s'est en allé, le 20 mai, pour des raisons de santé. Cependant, Bengt Carlson est encore ici. Il a hâte de te voir. Il y a d’autres Canadiens présents, dont Carson Mark avec qui je bosse sur le problème de diffusion des neutrons. Et, Darol Froman de la division W, qui veut absolument que tu fasses une présentation à son équipe sur tes travaux sur les rayons cosmiques.

— Bien sûr. Cela me fera plaisir. J’ai préparé une pour le premier congrès de l’Association canadienne des physiciens professionnels, mais étant donné que je suis ici pour une durée indéterminée, je ne pense pas pouvoir être à Toronto pour le 31 mai.

— C’est dommage effectivement. Je vais faire tout pour rendre ta présence des plus agréables malgré les circonstances.

Phil me parla de son travail sur le réacteur à neutrons rapides qui désirait terminer avant de retourner dans le milieu académique. Et moi de ma thèse sur les météorites. Le reste de la soirée se passa en banalités.

Puis, vers 10 h 30 on sonna à la porte. Phil alla ouvrir et à mon grand étonnement j’aperçus Klaus Fuchs !

— J’ai pensé te faire la surprise. Klaus est un des rares ici à avoir une voiture. Il se chargera de l’accompagner et te conduire pendant les prochains jours.

Klaus m’emmena au lodge qui était ma résidence pour la durée de mon séjour en me racontant ce qu’il avait fait depuis que l’on s’était vu la dernière fois.

Une routine s’installa bientôt. Réunion le matin pour discuter de la condition des patients. Visite à Louis Slotin en alternance avec Phil et conversation avec les autres scientifiques de Los Alamos. Tous les soirs, je soupais chez un scientifique différent, Klaus me servant de guide.

Dans les jours suivants, j’ai eu droit à une tournée des labos moins sensibles. Je présentai devant le groupe de Darol Froman qui me partagea leurs propres mesures sur les rayons cosmiques prises en avion.

En discutant avec les membres du Health Group, j’appris que le Joseph Hoffman travaillait sur la radioactivité résiduelle sur le site de Trinity. En visitant son bureau, je notai qu’il avait des échantillons d’une roche verdâtre à l’aspect vitreux identifiée comme étant de la trinitite. Je fis remarquer la ressemblance avec le verre du désert libyen et les tectites. Intéressé par mes explications, il s’empressa de m’en donner un petit morceau, qui servirait directement à ma thèse.

Autrement, je participais au suivi médical des accidentés. Les traitements étaient sous la responsabilité de Dr Paul Hageman, assisté du Dr Louis Hempelmann de l’Université de Washington, à St. Louis, et prêté à l’opération Crossroads comme consultant spécial. Pendant, les premiers jours l’évolution de la condition des patients n’était pas alarmante.

Louis avait appelé ses parents, à Winnipeg, les invitant à venir. Ils ont été transportés par avion au Nouveau-Mexique à bord d’un DC-3 de l’armée américaine, sur ordre du major général Leslie R. Groves. Ils sont arrivés quatre jours après l’accident.

Dans la voiture entre Albuquerque à Los Alamos, le père de Slotin nous a expliqué pourquoi il avait jugé nécessaire de se déplacer et pourquoi il était si inquiet. « Louis est mon fils aîné et chaque père aime son fils. Mais en plus Louis est un savant. ».

C’est au même moment que son état clinique qui était jusque-là plutôt bon a commencé à s’aggraver. Il souffrait d’atteintes très sérieuses de l’estomac et des intestins, ce qui équivalait à un arrêt complet de leurs fonctions et entrainait un inconfort important. L’insertion d’un drain nasal qui aspira de grandes quantités de liquide a permis de réduire considérablement ses douleurs abdominales. Il devint fiévreux ; à partir du cinquième jour, sa température resta au-dessus de 103 °F. Les cinquième et sixième jours furent évidemment très durs et nous commençâmes à nous inquiéter beaucoup. Je pense cependant que Louis, tout en étant très anxieux, n’a pas perdu espoir, jusqu’à ce qu’il entre dans le délire fébrile à midi le huitième jour.

Le tableau hématologique était extrêmement mauvais. Au cours des deux ou trois premiers jours, le nombre total de globules blancs avait grimpé en flèche, mais s’était accompagné d’une chute brutale des lymphocytes. Entre le quatrième et le cinquième jour, il y a eu un effondrement soudain des globules blancs, qui au sixième jour était tombé à 200 ou 300 cellules par mm3. À ce niveau, Masao Tsuzuki avait conclu que la mort était inévitable. Tous les experts sur place sont arrivés à la même conclusion. Mais les cliniciens escomptaient prévenir l’infection par l’administration de pénicilline, 50 000 unités par injection intramusculaire toutes les 3 heures, et des précautions aseptiques, ce qui maintenait l’espoir d’une improbable survie.

La pire nouvelle était la très forte baisse du nombre de plaquettes survenue le septième jour. C’était un signe de la phase hémorragique, que nous avions connu au Japon. Phil et Louis avaient eux aussi compris que la fin était inévitable. Allen et Nickson ont estimé qu’ils avaient une thérapie spécifique possible, mais ils n’ont jamais eu le temps de la tester.

Louis est décédé paisiblement à 11 heures du matin le 30 mai. Depuis la veille, il était en phase terminale avec une forte fièvre accompagnée de délires et de difficultés respiratoires causant une légère cyanose. Pour cette raison, il a été maintenu dans une tente à oxygène. Aux premières heures du matin, la respiration et le pouls commencèrent à faiblir et disparurent imperceptiblement. Le Dr Hageman était là et a prononcé le décès.

Le jour même une autopsie a été pratiquée par un pathologiste de Chicago en ma présence. Le père de Louis avait donné son aval, malgré que ce fût contraire à la tradition judaïque, une fois qu’on lui a expliqué l’importance de cette dernière action pour son fils.

À l’examen externe, le corps montrait une bonne musculature sans aucun signe d’émaciation. La peau était jaune foncé au début de l’autopsie, mais a viré au gris cendré ; les blancs des yeux étaient aussi jaunis. Ils présentaient des traces d’hémorragie pétéchiale comme la peau. Une ecchymose massive était présente dans le creux du coude. Les deux mains étaient enflées, la gauche plus que la droite. La peau des mains et des avant-bras était gris pâle. Il y avait huit petites cloques contenant du liquide et des cloques rompues plus grosses sur la partie interne de la main gauche.

Le cœur était de taille normale et présentait des traces d’hémorragies. Les lobes inférieurs des poumons étaient envahis de liquide avec des traces de sang. Les bronches contenaient du liquide gastrique. L’intestin grêle était distendu, flasque et rempli d’un liquide épais brun foncé. Le foie, la rate et les reins étaient enflés et mous. Partout, il y avait des signes d’hémorragie interne, tout comme la numération plaquettaire permettait de l’anticiper.

La cause immédiate du décès était probablement l’aspiration de liquides de l’estomac dans les poumons à la suite d’une défaillance des réflexes et d’une faiblesse générale. Il n’y avait aucune trace d’infection ou d’autres complications. C’était un cas pur et simple de mort par rayonnement.

Je suis ressorti complètement vidé de l’autopsie. J’avais eu la brillante idée de ne pas manger avant, car j’aurais certainement vomi. Je m’étais trainé, je ne sais trop comment de l’hôpital jusqu’à ma chambre du lodge où je me suis effondré sur mon lit.

Chapitre 15 : Vacances à la montagne