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Un petit billet estival après quelques semaines de pause sur ce blogue et avant quelques autres semaines de « vacances-travail » pour moi. Le volet « travail » étant évidemment associé à mon livre qui, si tout va bien (je dis bien si tout va bien…), devrait être sur la route de l’impression… l’année prochaine à cette date-ci ! C’est en tout cas ce que prévoit le plan de match fait avec mon éditeur il y a quelques mois. En attendant, beaucoup de travail encore à mettre dessus, en particulier cet été. J’arrive en effet de ma ville natale, St-Hyacinthe, où j’étais samedi pour des « raisons reliées au livre ». Pourquoi ces guillemets et cette évocation un peu floue ? Parce que je ne vous ai pas encore tout dit sur ce livre, sur sa forme surtout, qui sera un peu particulière. Et pour les personnes courageuses qui se tapent la lecture de billets de blogue sur le cerveau en plein été, je me suis dit que je pourrais au moins commencer subtilement à en parler un peu, question créer un petit mystère que je m’amuserai à éclaircir progressivement d’ici la sortie du bouquin !

J’étais donc samedi dans la ville où j’ai grandi, celle de ma famille et de mon adolescence. Quoi de plus propice pour un chapitre sur les émotions ! Mais pourquoi aller sur place ? Ce n’est quand même pas un film que je tourne, mais bel et bien un livre que j’écris. Eh bien parce que c’était nécessaire pour « la démarche » et « la forme » du bouquin (admirez l’excès de guillemets pour alimenter le mystère… ).

Je vais m’arrêter là pour l’instant sur cet aspect de mon travail et vous donner quand même un peu de chair autour de l’os avec mon « journal de bord » d’aujourd’hui. Un exercice commencé en janvier dernier dans la foulée du 20e anniversaire du Cerveau à tous les niveaux et qui permet de vous donner une idée de l’avancement du projet. Après mon « journal de bord » sur les chapitres un, deux, trois, quatre, cinq et six, voici celui sur le septième chapitre qui porte donc sur les émotions.

Pour aborder cette partie du bouquin, j’ai dû essayer de comprendre où en était la recherche scientifique sur les émotions. Pour ce faire, je suis parti avec la conception classique des émotions en sciences cognitives qui les classe dans des catégories bien définies et universelles à travers les cultures, avec des circuits cérébraux dédiés et hérités de notre longue évolution. Ça donne des émotions fondamentales comme la peur, la colère, la joie, le dégoût ou la tristesse qui sont associées à la nature animale de notre corps et doivent par conséquent être contrôlées par notre raison. Des philosophes de l’Antiquité pensaient déjà comme ça, et bien des gens aujourd’hui ont encore cette conception des émotions. Et ça vient donc avec l’idée du caractère universel de l’expression faciale d’environ une demi-douzaine d’émotions fondamentales.

Cette conception-là des émotions peut être qualifiée d’essentialiste, pour employer le jargon philosophique, parce qu’elle postule qu’on a hérité de circuits nerveux sous-jacents à un ensemble d’émotions universelles de base qui s’expriment par des réactions viscérales et faciales stéréotypées. C’est donc quelque chose d’assez intuitif qui serait de l’ordre de la nature humaine, comme on dit. Mais comme en science il faut se méfier du gros bon sens, il semble que des données saccumulent de plus en plus pour remettre en question cette théorie, du moins dans sa forme originale. En particulier depuis les années 2000, plusieurs livres et articles remettent en question cette conception classique des émotions. Et ce qu’ils disent, c’est que les catégories émotionnelles ne sont pas universelles mais varie plutôt selon les cultures et le contexte. Autrement dit, il n’y a pas de signature particulière pour une émotion comme la joie ou la colère, ni au niveau des expressions faciales, ni au niveau des paramètres physiologiques du corps, ni au niveau des réseaux cérébraux impliqués. La peur ou la joie semble plutôt pouvoir s’exprimer par toute une palette d’expressions faciales qui peuvent varier selon les personnes et les situations. Une catégorie émotionnelle ne peut donc être décrite que comme une collection d’exemples apparentés, sans stéréotype central.

Si on vous branchait par exemple actuellement à des appareils qui mesurent la pression artérielle, le rythme cardiaque, qu’on vous regardait le visage et qu’en plus qu’on te mettait dans un scan pour voir votre activité cérébrale, on ne serait pas en mesure, avec toutes ces données, de dire de manière fiable si cette lecture provoque chez vous de la joie, de l’amusement ou de l’agacement. Peut-être parce qu’il y a un peu de tout ça à la fois, me direz vous ! Et ce n’est sans doute pas impossible. Mais on met surtout là le doigt sur quelque chose de fondamental : le fait qu’on n’a pas le choix de décrire nos affects avec les catégories conceptuelles de notre langue.

Parce qu’avec la conception classique essentialiste des émotions, d’interminables débats existent à savoir si l’amour, la curiosité ou la faim pourraient par exemple être considérées comme des émotions. Ou bien si des synonymes comme joyeux, enthousiaste ou ravi réfèrent à la même émotion. Mais si on s’affranchit de cette conception-là, donc si on se place du point de vue de la réalité sociale que ces catégories conceptuelles impliquent, ces questions ne se posent plus. La joie, l’amusement ou l’agacement dont on parlait tantôt sont des émotions dans la mesure où les gens s’entendent pour dire que ces concepts jouent le rôle d’une émotion. Et on pourrait en dire autant de bien d’autres concepts dans d’autres domaines comme ce qu’on appelle les mécanismes de protection en psychologie. Refoulement, déni, déplacement, etc., tout cela existe dans la mesure où les psychologues s’entendent pour dire que ça les aident à saisir des aspects spécifiques complexes de la psyché humaine.

Finalement, à la lumière de tout ce qu’on sait sur l’activité cérébrale endogène constante, on en arrive à la conclusion que notre compréhension du monde dépend beaucoup des modèles a priori qu’on a intériorisé et qu’on projette sur le monde. Et donc quand on perçoit que quelqu’un est triste ou en colère, c’est peut-être plus parce qu’on essaie d’appliquer notre concept de tristesse ou de colère sur leur visage et leur corps en mouvement pour choisir le meilleur match. Mais ce processus de simulation est tellement rapide qu’on a plutôt l’impression de recevoir des signaux universels propres à telle ou telle émotion.

Considérant tout ça, on constate encore une fois qu’essayer de faire correspondre des concepts verbaux issus de la psychologie du quotidien avec des réseaux cérébraux précis, ça ne marche pas. Tout ce qu’on peut dire, c’est que la joie, par exemple, réfère à un ensemble de configurations corps-cerveau qui sont liées à des situations précises pour un individu particulier. Et donc il faut admettre que les réseaux neuronaux transitoires qui nous animent ne peuvent en aucun cas être désignés comme étant spécifiquement affectif ou cognitif. Et si ça devient si difficile de distinguer cognition et émotion, c’est parce que la première s’enracine dans la seconde, qui elle-même s’enracine dans le corps tout entier.

Tout ça est un peu envoyé rapidement, j’en suis bien conscient. Mais bon, faut que je m’en garde un peu pour le livre !