Qu’est-ce qu’un être humain ? C’est assurément une drôle de bibitte. Et la façon dont la science explique les caractéristiques particulières de cette bibitte à une époque donnée influence grandement la manière de vivre des humains à cette époque. La façon dont ils mangent, se déplacent, se soignent ou interagissent entre eux. On ne fait pas toutes ces choses de la même façon si l’on croit qu’il y a un esprit d’une autre nature que le monde physique qui nous anime, qu’il soit ou non en lien avec un « être suprême »; si l’on croit qu’une personne et son cerveau ne sont qu’une mécanique de molécules, mécanique complexe certes, mais où le fait d’ingérer certaines molécules viendrait corriger des défauts ou des carences associées aux diverses pathologies; ou si l’on pense que le cerveau, le corps et notre environnement sont si inextricablement liés qu’une personne humaine est au fond un système dynamique bio-psycho-social incarné issu d’une longue histoire évolutive ! Vous vous doutez bien que c’est cette dernière conception où, à mon avis, le meilleur des sciences cognitives des dernières décennies nous mène. Or c’est toujours assez problématique de voir à quel point l’éducation actuelle, fière de s’être émancipée de la première conception dualiste, se cantonne dans la seconde qu’on pourrait qualifier de réductionniste biomédicale simpliste, au lieu de s’ouvrir aux modèles les plus incarnés, évolutifs et englobant qui nous font enfin arriver au XXIe siècle en terme de compréhension de la personne humaine. Écrivant actuellement un livre qui tente de faire un peu mieux justice à où nous en sommes par rapport à notre compréhension de l’être humain, je ne peux qu’être heurté par tout ce qui nous ralentit pour aller vers cette connaissance. L’exemple d’aujourd’hui est celui d’une monographie sur les neurosciences, donc plus axé sur l’enseignement. Un autre suivra cet automne sur notre conception des médicaments, en particulier en psychiatrie. Tout ça à travers d’autres billets de mon journal de bord de la relecture des chapitres du bouquin en question.

La Dr Casey Henley, une professeure assistante au département du Michigan State University, a donc lancé en 2021 une monographie en ligne gratuite intitulée : Foundations of Neuroscience. On ne peut que saluer toute initiative qui rend accessible des connaissances de base sur le cerveau, dans ce cas-ci destinée aux étudiant.es sous-gradué.es des universités. Et il faut bien souligner ici la clarté du contenu et des illustrations qui constitue évidemment une grande qualité pour un tel ouvrage d’introduction aux neurosciences. Ce souci de clarté se retrouve aussi dans la structure générale de l’ouvrage, qui suit un logique fonctionnelle classique, avec des chapitres sur l’anatomie du neurone, les mécanismes ioniques du potentiel d’action, la base de l’intégration synaptique. D’autres sur l’organisation plus générale du système nerveux, avec les « systèmes sensoriels », suivi de « système moteur ». Et puis enfin des chapitres sur le « comportement », incluant des phénomènes comme la motivation et la récompense, la peur, le stress ou les comportements liés à la différenciation sexuelle.

L’étudiant.e s’y retrouvera assurément, chaque chapitre pouvant être « vu » et évalué successivement, morceau par morceau. Le problème, c’est que justement, le manuel de l’utilisateur d’une voiture ne serait pas organisé différemment. C’est parfait pour trouver quel morceau fait défaut quand l’auto ne part plus. Mais notre cerveau, et c’est là le gros problème de ce type de présentation, n’est pas une collection de morceaux ou même de « systèmes ». Notre cerveau forme avec notre corps un tout intégré, issus du bricolage de l’évolution sur des temps immensément long (comme le suggère le montage que j’ai fait ci-dessus, par contraste avec la couverture du livre d’un cerveau désincarné, intemporel, avec des rouages bien distincts, comme s’il avait été conçu par un.e ingénieur.e…).

On a beau y présenter par exemple l’axe hypothalamo-hypophysio-surrénalien, avec ce qui se passe au niveau de ces trois structures, comment les molécules libérées par l’une influencent l’autre, la rétroaction négative de ces hormones à tous les niveaux de l’axe, etc. Pour finir par dire, comme ça, en quelques lignes, que le stress chronique a des effets néfastes sur la santé. Rien sur l’impératif de rester en vie des systèmes vivants, et comment la fuite et la lutte sont apparues au cours de l’évolution pour favoriser l’action et nous aider à sauver notre peau, et surtout pourquoi ces mécanismes demeurent toujours à l’œuvre dans le monde de mots et de symboles de l’humain d’aujourd’hui. Bref, aucune perspective évolutive pour comprendre un tant soit peu pourquoi l’emballement chronique de cet axe survient trop souvent dans nos sociétés et comment il détériore alors lentement mais sûrement notre santé.

Comprenez-moi bien, je n’ai rien contre ce livre en particulier, d’autant plus que l’auteure a pris soin de le mettre sous licence libre « creative commons ». Ce n’est qu’un exemple récent de centaines d’autres textbooks qui perpétue cette vision fonctionnaliste en pièces détachées de notre corps-cerveau. Alors que pour comprendre un tant soit peu la logique du vivant, il faudrait méditer ce qu’écrivait le prix Nobel François Jacob dans son célèbre ouvrage:

« On n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires. On ne cherche plus à en cerner les contours. On s’efforce seulement d’analyser des systèmes vivants, leurs structures, leurs fonctions, leur histoire ».

Il faudrait, autrement dit, rappeler quasiment à chaque page d’un textbook sur les neurosciences la nature incarnée, dynamique, évoluée et située dans un espace physique et social donné, du moindre phénomène étudié. Il y a bien sûr des initiatives plus heureuses, et j’en avais signal une récemment. Mais il faut aller beaucoup plus loin je crois. Ce qui n’est pas toujours facile. C’est pour ça que ça fait deux ans que je travaille sur un bouquin qui essaie de faire ça. Et que j’en ai encore pour une autre année pour que vous puissiez l’avoir entre les mains. Si tant est qu’une telle aventure, parce que c’en est toute une, vous intéresse…

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Parlant d’aventure, comme celle de la session d’automne reprend actuellement dans les cégeps du Québec, je vous rappelle que j’offre toujours mes « Écoles de prof« , ces cours intensifs de perfectionnement en neurosciences cognitives. Une couple d’heures à réfléchir ensemble des manières de sortir un peu des textbooks et se mettre plus en phase avec les avancées récentes en sciences cognitives, comme celles présentées dans ce blogue ! Pour toute question à ce sujet, n’hésitez pas à me contacter.