Pourrons-nous bientôt déguster un Château Petrus de Gaspé ou un Moët & Chandon de Roberval ? Avec les changements climatiques, la question se pose.

Fabriquer du bon vin dépend de bien des facteurs, mais les producteurs s’entendent pour dire que le climat reste l’enjeux principal. Celui du Québec contraint les viticulteurs aux cépages robustes qui produisent de moins bons vins. Des scientifiques d’Ouranos, un consortium sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques, ont montré que des cépages plus « nobles » pourront bientôt croître ici et produire de grands crus.

Les contraintes 

Les vins québécois sont fabriqués à partir de vignes hybrides ou indigènes, adaptés à nos hivers froids et à nos étés courts. Ainsi, nos raisins ne développent pas les propriétés organoleptiques recherchées pour les grands vins.

Selon les experts viticoles, pour faire croître du Pinot noir, du Merlot ou du Chardonnay, des cépages à maturation précoce, le climat québécois devra au moins réunir les caractéristiques suivantes :

  • Une saison sans gel de plus de 180 jours/an ; au moment de l’éclosion des bourgeons, une température sous zéro est fatale pour la récolte de l’année.
  • Un cumul de plus de 1250 degrés-jours de croissance entre le 1er avril et le 31 octobre pour la maturation des fruits et l’atteinte d’un taux de sucre suffisant.
  • Moins de 5 jours sous -22 °C par hiver pour éviter la mort du plant.

Ces seuils permettraient aux vignes de produire des raisins, mais avec un rendement médiocre. Notamment avec la limite de -22 °C, le plant survivrait, mais pas les bourgeons primaires, ce qui réduirait la récolte. En fait, pour une productivité raisonnable, les experts suggèrent plutôt des minimums à -17 °C. Aucune région du Québec ne rencontre ces critères.

Les projections climatiques

Le climat anticipé pour le milieu du siècle montre un allongement de la saison de croissance aux deux bouts : des printemps plus hâtifs et des automnes plus tardifs. En plus, on s’attend à des hivers cléments à plusieurs égards : une hausse des températures moyennes et des extrêmes froids moins prononcés et moins fréquents. Les cépages français survivraient dans ces conditions, en particulier en Montérégie (voir la figure A : « 1 » sur l’échelle de couleur correspond à 100 % de chance de rencontrer les seuils prescrits).

potentiel agricole
FIGURE A : Probabilités d’atteindre les seuils climatiques nécessaires à la culture de cépages français autour de 2050 (adapté de Roy et coll. 2017)

 

En continuant à planter des cultivars résistants, on étendrait considérablement le potentiel viticole de la Province (voir figure B). Tout le sud deviendrait alors propice, incluant l'Estrie, l'Outaouais et la vallée du Fleuve jusqu'au Bas-St-Laurent.

potentiel vinicole : cépage robustes
FIGURE B : Probabilités d’atteindre les seuils climatiques nécessaires à la culture de cépages hybrides québécois autour de 2050 et de 2065 (adapté de Roy et coll. 2017)

 

L’étude d’Ouranos confirme aussi que les chances de succès grandissent à mesure qu’on s’éloigne dans le temps (eh oui, le climat se réchauffera de plus en plus et encore longtemps!). À partir de 2065, on pourrait voir des variétés hybrides ou indigènes autour du Saguenay, sur les côtes de la Gaspésie et même dans une partie du Témiscamingue.

Les simulations

À partir de 26 modèles climatiques, les chercheurs d’Ouranos ont compilé 94 futurs climats plausibles. En effet, chaque modèle diffère — il contient ses propres approximations —, et, pour un même modèle, chaque simulation génère un climat légèrement distinct à cause de la nature chaotique et non linéaire de la météo. Alors, plus les simulations et les modèles sont nombreux, plus on capte tous les futurs possibles. De cette palette, on tire des probabilités d’occurrence.

En plus des imprécisions intrinsèques aux simulateurs climatiques, s’ajoutent celles des gaz à effet de serre. L’évolution des émissions — une donnée essentielle aux projections du climat — dépend de la démographie mondiale, des progrès technologiques, des politiques de réduction des émissions, du développement économique des nations, etc. Le GIEC a donc conçu un éventail de scénarios possibles. Les calculs de probabilité d’Ouranos tiennent compte de cette gamme de prospectives.

En contrepartie, l’étude ne prend pas en considération certains paramètres déterminants dans le rendement des vignes : les températures extrêmes chaudes, les vents violents, le couvert de neige, les heures d’ensoleillement, les épisodes de gel-dégel durant l’hiver et les pluies torrentielles. Le succès viticole dépend aussi du type de sol, du drainage, de la pente, de l’orientation par rapport au soleil et de l’altitude. On doit garder en tête ces lacunes dans l’interprétation des résultats.

Le flair des viticulteurs

En dépit du faible nombre d’indicateurs analysés et des incertitudes des simulations, l’étude valide la tendance déjà observée sur le terrain. D’ailleurs, certains producteurs de la Montérégie n’ont pas attendu les conclusions des scientifiques pour s’adapter ; les calculs d’Ouranos n’ont fait que confirmer leur intuition. Depuis quelques années, on cultive du Chardonnay, du Pinot noir ou du Vitis vinifera au Québec. Toutefois, on doit protéger les vignes contre les froids intenses (serres, toiles isolantes, fils chauffants, enfouissement, etc.).

Charles-Henri de Coussergues, propriétaire du vignoble l’Orpailleur, émet une réserve quant au passage de la culture de vignes robustes vers celles d’importation européenne. « Les vignerons québécois n’ont aucun avantage à aller compétitionner d’autres Pinot noir ; ils devraient plutôt améliorer les cépages hybrides pour se différencier ». M. Coussergues fait aussi remarquer que la qualité des vins européens résulte d’une sélection des plants sur des centaines d’années. « Les vignes hybrides du Québec n’en sont qu’à la 2e ou 3e génération [un plant dure 30 à 40 ans]. Déjà entre la 1re et la 2e génération, on note une amélioration du goût. »

La meilleure stratégie résiderait-elle dans la diversification des cultures ? À suivre et surtout à déguster!

 

Référence : Roy, P., Grenier, P., Barriault, E. et al., 2017, Probabilistic climate change scenarios for viticultural potential in Québec, Climatic Change, vol. 143, no 1-2, p. 43-58. https://link.springer.com/article/10.1007/s10584-017-1960-x