Si voyager en temps de guerre n’est pas simple, ce n’est guère mieux immédiatement après un conflit. Suite aux combats de nombreuses infrastructures routières et ferroviaires avaient été détruites. Pour ajouter à la complexité, les troupes et les réfugiées affluaient sur les routes, ce qui compliquait énormément les déplacements.

On n’avait pas jugé cette mission assez prioritaire pour me mettre sur un avion. Je devais donc me taper la route entre Heidelberg et Bâle, en Suisse, et de là le train jusqu’à Rome. C’était toute une expédition. Le premier train du matin partait à 5 h de Bâle pour Zurich. Nous avions donc dû rouler toute la nuit sous la pluie pour arriver à le prendre. Heureusement, j’étais accompagné d’un chauffeur avec qui nous avons pu alterner la conduite. Le passage de la frontière suisse se fit sans trop de mal. Heureusement, j’étais habillé en civil. Les Suisses n’étant pas trop chauds à la présence de militaire étranger sur leur territoire.

Si le voyage entre Bâle et Zurich était plutôt banal, le voyage de Zurich à Chiaso était des plus panoramiques, le train se glissant entre les montagnes par un parcours sinueux qui offraient des vues extraordinaires, malheureusement souvent limitées par les nuages et le brouillard. Malheureusement, le temps gris ne permettait pas de profiter du paysage autant que je l’aurais apprécié. Le passage dans le tunnel du Saint-Gothard était un moment fort du voyage. Il était difficile pour le voyageur de ne pas ressentir de la claustrophobie quand on sait que l’on se trouve à plusieurs kilomètres de la sortie la plus proche. Heureusement, la durée du passage dans le tunnel de 15 km est suffisamment courte pour que cette inquiétude ne devienne pas trop envahissante.

Comme toujours lors de ces longs voyages, le temps devient long et on remarque les gens qui nous entourent. Dans les sièges qui m’entouraient, je notais la présence de quelques militaires suisses en permission, quelques bonnes sœurs, de nombreux petits entrepreneurs ne pouvant s’offrir la première classe ainsi que des petites familles et quelques étudiants en voyage. Je notai cependant une passagère qui se démarquait du lot par son style vestimentaire et sa stature. Ses cheveux courts d’un blond très clair attiraient le regard autant que le pantalon qu’elle portait, qui contrastait avec les robes et les jupes portées par la plupart des femmes. Pour autant que je puisse le dire de ma position située une rangée derrière elle de l’autre côté du train, elle lisait un livre scientifique d’après la typographie, les schémas et les planches photographiques que j’apercevais tant bien que mal.

Absorbée par sa lecture, elle ne parlait guère, si ce n’est quelques mots de politesse en allemand quand un de ses voisins voulait se lever. Étant situé derrière elle, il m’était malheureusement mal aisé de lui adresser la parole. Ne pouvant réellement profiter du paysage, je décidai moi aussi de profiter du temps dont je disposais pour lire des livres de physique allemand qui j’avais trouvé chez des bouquinistes de Heidelberg. Cependant, afin de voyager plus léger, j’en avais en envoyé plusieurs, ainsi que mon cube d’uranium souvenir, par la poste chez mes parents.

À Chiaso, nous avons dû changer de train avant le passage de la frontière italienne. À peu près au même moment, les nuages se dissipèrent et le Soleil apparu enfin. Lors du contrôle frontalier, je pus alors mieux observer l’étrange dame qui se déplaçait avec une valise visiblement trop lourde pour elle. J’ai bien tenté de lui offrir mon aide, mais elle me répondit d’un ton sec ne laissant pas place à l’interprétation qu’elle n’avait pas besoin d’être secourue. Je m’excuserai donc de l’avoir importunée et continuai mon chemin sans me poser plus de questions.

Je pris ma place dans mon wagon ayant encore 6 heures de route jusqu’à Florence, mon arrêt pour la journée. Vers 14 h j’avais l’estomac dans les talons, je n’avais rien ingurgité depuis la veille et je n’avais rien ramassé à me mettre sous la dent avant de partir, sauf un diner de ration K que je ne mangerais qu’en cas d’extrême nécessité. La simple idée d’ingurgiter ne serait-ce qu’une autre boîte de cette monstruosité, que l’on essaye de faire passer pour de la nourriture, me soulevait le cœur. La nourriture américaine n’est déjà pas fameuse en temps normal, mais sous forme de ration militaire elle dépassait les limites du tolérable. Heureusement pour moi, j’ignorais à l’époque que j’aurais encore à gouter cet ersatz de nourriture à plusieurs reprises, sinon j’aurais probablement choisi une autre carrière. Je me dirigeai donc vers le wagon-bar.

En marchant tant bien que mal d’une voiture à l’autre en raison du piètre état de la voie, fruit du manque d’entretien et des combats, je finis par m’asseoir au bar et passer ma commande. J’avais faim, je ne voulais pas quelque chose de lourd. Le tangage incessant du train avait fini par me donner une légère nausée. Après moult tergiversations, je finis par choisir un sandwich européen grillé avec un macchiato. Je pris aussi quatre journaux italiens le Corriere d’informazione, le Corriere dell'Emilia, La Nazione et La Nuova Stampa cherchant une lecture plus légère que mon livre de physique.

Je m’apprêtais à prendre une bouchée de mon repas quand j’aperçus l’intrigante inconnue dans le fond du bar accaparant une table sur laquelle s’étalait un paquet de livres et de papiers éparpillés. Toujours aussi curieux de connaître le sujet de son livre, je m’approchai pour lui poser la question de la façon la plus polie possible en allemand.

–Excusez-moi de vous importuner. J’ai remarqué que vous lisiez un livre de sciences. C’est assez inhabituel et a piqué ma curiosité. Qu’en est le titre ?

C’est à peine si elle a levé les yeux pour me montrer la couverture de la brique dans laquelle elle fouillait : Handwörterbuch der Gerichtlichen Medizin und Naturwissenschaftlichen Kriminalistik; un dictionnaire de médecine légale. Sur le coup de l’étonnement, je ne puis qu’émettre une onomatopée : Wow ! Elle poursuivit, si l’on peut dire cela, la conversation.

–Satisfait ! Maintenant, laissez-moi tranquille, j’ai du travail. C’est de la physique, vous ne pouvez pas comprendre, me répondit-elle avec un agacement certain, une pointe d’agressivité et un accent indéfinissable.

Encore bouche bée, je trouvai comme seule réplique.

–C’est que je suis physicien. Peut-être pourrais-je vous aider ?

Le visage de mon interlocutrice se couvrit en rapide succession d’une expression de surprise, suivie d’une expression de honte, elle-même suivie d’une expression de méfiance.

–Celle-là, c’est une première. On va voir tout de suite, si c’est vrai. Expliquez-moi qu’elle est la fonction de la polarisation dans ces trois articles scientifiques !

Elle me tendit alors deux exemplaires de Deutsche Zeitschrift für die gesamte gerichtliche Medizin, une revue scientifique de médecine légale allemande. Il y avait trois articles intitulés Die Polarographie im Dienste der Strafrechtspflege, Die polarographische Bestimmung des Thalliums in Leichenteilen et Die polarographische Thalliumbestimmung im Knochen. Ces derniers traitaient de l’usage de la polarimétrie en médecine légale et particulier pour la détection du thallium dans les organes et dans les os. Après avoir jeté un coup d’œil rapide aux articles, j’entamai mes explications.

Pour la première fois depuis deux ans, j’enseignais la physique. Cela m’émut presque autant que ma première bouchée de nourriture normale en près d’un an de rations militaires, même si la cuisine du mess à Heidelberg était acceptable. Mon interlocutrice, voyant que je disais la vérité, la tension ambiante retomba peu à peu. Après 30 minutes de leçon, elle avait compris l’essentiel et la conversation devint plus sereine.

–Merci de votre aide. J’ai une aversion viscérale pour la physique. C’était la matière scolaire que je détestais le plus. Cela me met un peu sur les dents. Et puis avec tous ces mâles, suintants la testostérone et à la cervelle brulée par l’adrénaline, qui se croient tout permis, il n’y a pas moyen d’avoir la paix.

Je lui répondis que je comprenais ce qu’elle voulait dire et je lui ai raconté mon cours de galanterie accélérée à quatre GI un peu trop entreprenants. Une fois de plus son visage se referma.

–Vous savez, mais vous ne comprenez pas et ne comprendrez jamais…

À nouveau l’atmosphère se refroidit. Pour changer de sujet, je notai alors que sa tasse de café était vide, comme la mienne d’ailleurs. Je lui offris d’aller faire le plein au bar. Elle acquiesça, mais avec cette remarque on ne peut plus directe.

–Merci de votre offre. Notez seulement que je ne suis pas de ces femmes dont on obtient les faveurs avec une C-ration ou un café au lait.

–Cela peut vous sembler bizarre, mais j’avais cette impression.

De retour avec les cafés, je ne restai que le temps de finir le mien avant de retourner sagement à ma place.

Le reste du voyage se déroula avec une lenteur enveloppante. Je sombrai à quelques reprises dans un sommeil léger, me réveillant plus désorienté que reposé. À 17 h, nous avons fait un arrêt à la gare de Bologne, qui comme Milan avait fortement souffert des bombardements pendant la guerre. Après cet arrêt, le lent voyage vers Florence se poursuivit. Les rails dans cette partie de l’Italie avaient été fortement endommagés par les combats. On ne pouvait rouler qu’à basse vitesse. De plus, à plusieurs endroits il n’y avait qu’une seule voie, ce qui obligeait le train à s’arrêter pour laisser le train passer à contresens. Après trois heures à avancer à pas de tortue, nous sommes finalement arrivés à destination. Je pris mon sac et débarquai me dirigeant d’un pas rapide vers la sortie ayant un rendez-vous à ne pas manquer sur l’autre rive de l’Arno.

Avoir eu plus de temps, j’aurais visité l’usine d’Officine Galileo. À Rome, Moe Berg nous avait dit qu’il fallait enquêter de ce côté. D’après les questions du colonel Pash, il semblait croire qu’il y avait un lien entre les lentilles optiques et les lentilles explosives. N’étant pas un expert en explosif, je pus cependant déduire que le seul lien entre les deux technologies était le principe de Fermat. Cela semble convaincre le colonel, mais pas Moe Berg qui avait quand même mené son enquête. Bien qu’attristé sur le moment, j’appris plus tard que l’essentiel de l’usine avait été évacué au nord par les Allemands et que le reste avait été dynamité lors de leur retraite. Moins de 10 % de l’usine et 2 % de la machinerie de précision subsistait. En effet, à cette époque je considérais démarrer une entreprise de composantes optiques avec Albéric Boivin au retour de la guerre et j’espérais faire un peu d’espionnage industriel.

Alors que j’avais fait quelques centaines de mètres en direction de la rive, à la hauteur de la Piazza della Repubblica, j’entendis des cris provenant d’une altercation. Au centre d’un attroupement, je vis l’énigmatique blonde que j’avais rencontrée dans le train donnant une raclée à un soldat italien, en utilisant avec une maitrise évidente une technique de combat au corps à corps avancée mélangeant jujitsu et d’autres coups qui me rappelaient étrangement ceux que l’on m’avait appris au Camp X.

C’était une vision aussi incongrue qu’étonnante. À ce moment précis, l’image qui me vint en tête est une histoire que m’avait racontée mon grand-père maternel, qui un jour était tombé sur une bagarre entre un carcajou et un ours dans la forêt du nord de l’Ontario. Il en avait tiré deux sages leçons qu’il m’avait transmises : mise sur le carcajou et part le plus vite possible en direction opposée. N’ayant que la moitié de la sagesse de mon grand-père, je n’appliquai que la première recommandation pour le meilleur et le pire.

Le problème avec les soldats est qu’ils sont rarement seuls. Frapper en un et trois autres viendront à son secours quelle que soit la situation et quel que soit l’adversaire. Et, c’était ce qui était en train de se passer. Les trois compagnons du soldat qui se marraient au début étaient spontanément venus à son aide et étaient en train d’avoir maille à partir avec la belle inconnue, qui bien qu’elle fut très capable de se défendre était débordée et ne maitrisait plus la situation. D’instinct, je courus à son aide. Profitant de l’effet de surprise, la bagarre avec les trois soldats fut aussi courte que brutale. Mes coups furent précis et efficaces et en quelques secondes, il y avait quatre soldats au sol se tordant de douleur. Il se fallut de peu que ce soit aussi mon cas, si je n’avais pas bloqué de justesse les coups de la valkyrie qui voyait rouge. Je réussis à la maitriser juste assez longtemps pour qu’elle se calme un peu et cesse ses attaques envers moi.

Le répit fut de courte durée. J’entendis les sifflets de carabinieri attirés par les cris des spectateurs du pugilat. Nos regards se croisèrent le temps d’un instant. Je n’eus que le temps de dire en allemand : « Si vous ne voulez pas passer la nuit en prison, suivez-moi, il y a une voiture qui m’attend de l’autre côté du ponte Vecchio. En effet, j’avais rendez-vous avec le directeur de l’observatoire d’Arcetri, Giorgio Abetti, qui m’y attendait dans une Fiat 1500 rouge. Ce pont était le seul pont de Florence qui n’avait pas été dynamité par les Allemands lors de leur retraite dans la nuit du 3 au 4 août 1944. Les autres avaient été remplacés depuis par des voies temporaires construites par les unités de génie.

C’était une course d’à peine 500 mètres d’où nous étions. Mais, avec une compagne aussi discrète qu’un paon au milieu d’oies, et au travers une foule dense, ce n’était pas gagné d’avance. J’empoignai sa valise de ma main gauche et me mis à courir. Son agressive propriétaire ne voulant pas lâcher sa besace me suivit instinctivement. Au moins, elle tirait dans la même direction que moi. En me retournant légèrement, j’eus l’impression du coin de l’œil que les femmes présentes avaient fait des efforts pour ralentir les carabinieri.

Nous rejoignîmes rapidement le bord de l’Arno et l’entrée du pont. Les cinquante derniers mètres se firent dans le grand espace vide laissé par les bâtiments détruits par les combats pendant la libération de la ville. À ce moment, j’enviais les Médicis qui pouvaient utiliser le corridor de Vasari pour passer discrètement d’une rive à l’autre. Malheureusement, je devais me contenter du passage moins discret réservé au menu peuple.

Heureusement, la foule était dense ; les gens rentrant chez eux pour le souper, ce qui permettait de s’y fondre plus facilement. Malheureusement, nous étions aussi très facilement repérables par notre stature et notre apparence qui jurait avec le reste de la foule. J’indiquai à ma cavalière d’infortune de se baisser un peu et elle fit de même. Nous tentions de nous faire aussi petits que possible sans avoir l’air suspects tout en avançant.

En me déplaçant, je fis une brève pause pour enlever mon veston et l’utiliser pour cacher mon sac à dos que je tenais maintenant à la main droite. J’expliquai à ma compagne « Les policiers cherchent un homme grand et costaud portant un veston bleu et un sac à dos, et une grande femme blonde avec une valise portant un tailleur et des pantalons ». Je vis à l’expression sur son visage qu’elle avait compris. Aussitôt, elle commença à retirer son tailleur.

Il faut peu de chose pour confondre le cerveau humain occupé à une tâche complexe. Un jour, j’ai passé une heure à chercher un livre dans ma bibliothèque jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’il était directement devant mes yeux, mais que la couverture rouge avait pâlie au Soleil et qu’elle était maintenant bleu clair. L’idée était de faire la même chose avec les policiers italiens. La meilleure façon de cacher un paon parmi des oies n’est pas de le déguiser en oie, mais en dinde.

L’autre problème auquel nous faisons face était que la majorité des échoppes du ponte Vecchio était fermées ; les portes et les fenêtres étant recouvertes de panneaux de bois qui réduisaient l’éclairage ambiant. Originellement, des bouchers occupaient ces débentures, mais l’odeur déplaisait aux Médicis qui avaient édicté un décret en 1595 demandant que seulement des orfèvres et des joailliers occupent ces commerces. Il ne restait qu’un seul commerce ouvert dans la première moitié du pont ; ma compagne m’y dirigea prestement.

La boutique était tenue par un homme de petite stature aux cheveux gris clairsemés, dans la soixantaine avancée de toute évidence. Il était possible qu’il n’y eût personne qui l’attentait pour souper, ce qui lui permettait d’étendre ses heures d’ouverture à sa guise. À ma grande surprise, ma complice prit la parole en italien !

—Merci mon dieu ! Vous êtes ouvert ! Nous nous marrions dans deux jours et ma tante qui était censée nous amener les alliances ancestrales pour la cérémonie a fait une chute et ne sera pas capable d’être là. Demain matin, nous devons prendre le train pour Rome et nous n’aurons pas le temps d’en chercher les alliances d’ici le mariage. Nous devons absolument en acheter ce soir.

Le marchand semblait gober cette histoire peu vraisemblable, sur laquelle je renchérissais.

—Nous nous excusons de vous importuner à cette heure à laquelle vous devriez rentrer chez vous, mais nous devons vraiment faire cet achat ce soir, répondis-je avec un ton légèrement suppliant. Les dernières hésitations du bijoutier s’évaporèrent apparemment.

—Si, bene. Personne ne m’attend plus à la maison. Alors, si je peux rendre service, c’est avec plaisir. J’ai quelques belles alliances disponibles à de très bons prix, nous dit l’orfèvre en sortant un tiroir de son présentoir. S’il vous plait, donnez-moi vos mains, je dois prendre la mesure de vos doigts. Il sortit alors une espèce de gabarit rempli de trous dans lesquelles il suffisait d’enfoncer l’annulaire pour déterminer la taille idéale. L’œil exercé par des années d’expérience, il fallut faire ce test qu’un minimum de fois pour déterminer la taille idéale. C’est alors que ma mystérieuse inconnue de plus en plus étonnante s’excusa.

—Excusez-moi, est-ce que je peux utiliser votre salle de bain ? J’ai une envie très pressante. Le bijoutier lui indiqua distraitement du doigt l’arrière-boutique. Sur quoi elle enchaîna, « Chérie, je te fais confiance. Tu connais mes goûts : simple, élégant et pratique. Et, ne sois pas chiche surtout ! » Message subtil pour occuper l’esprit du vendeur sur la vente, mais qui créa un petit instant de terreur chez moi.

N’ayant jamais porté de bijou de ma vie, et ayant eu aussi peu l’occasion d’en choisir, c’était difficile de répondre à cette demande. Heureusement, l’orfèvre en avait vu d’autres. Il me proposa rapidement une courte sélection de joncs et de bagues de mariage correspondant à nos tailles. Je sélectionnai un jonc rapidement. C’était un simple anneau d’or blanc gravé de motifs géométriques. Pour la bague, j’étais plus embêté. Il y avait trois modèles assez simples sertis d’un diamant de bonne taille. Le joaillier me fit regarder avec sa loupe et je pus observer par moi-même le fameux feu du diamant causé à la fois par son indice de réfraction élevé et sa variation avec la longueur, que l’habilité du tailleur mettait en évidence. Finalement, je finis par arrêter mon choix sur une bague simple avec un diamant dont le feu me sembla plus spectaculaire.

Le prix de l’ensemble était passablement élevé. J’avais sur moi 200 dollars américains, mais seulement une somme modeste en lires italiennes, car je m’attendais à passer quelques jours en Italie. Après quelques négociations, le vendeur accepta bien volontiers le paiement en dollars. Il faut dire que cela représentait un mois de mon salaire et plusieurs mois de salaire pour un ouvrier moyen. Pour l’orfèvre, c’était probablement une vente qui lui permettrait faire face à la grisaille économique de l’après-guerre. Bien qu’il s’agissait d’une somme rondelette, je me disais que je pourrais toujours revendre les alliances et qu’au final ce ne serait qu’un coût modeste pour éviter la prison.

Ma cavalière se faisait toujours attendre, j’entamai une conversation au sujet du Florentin, un diamant jaune pâle de 137 carats, ayant appartenu à de nombreuses têtes couronnées avant d’être perdu par les Habsbourg en 1918 à la suite d’un vol, selon l’histoire qui m’avait été racontée par l’impératrice Zita qui l’avait cherché en vain. Finalement, elle réapparut complètement transformée. Elle portait maintenant un ensemble rouge vif composé d’une jupe longue et d’un tailleur assorti. Ses cheveux étaient quasiment complètement recouverts d’un béret blanc. Elle se dirigea vers nous et se montra totalement ravie de mon choix. Après un essayage rapide des anneaux qui créa un petit malaise, nous avons conclu rapidement la transaction et repris rapidement notre marche sur le pont.

Le Soleil venait de se coucher et la lumière baissait rapidement. La foule s’était un peu dissipée, mais les policiers étaient encore présents. Nous avions à peine eu le temps de faire une dizaine de mètres jusqu’au milieu du pont que je fus interpellé par un policier qui me demandait si j’avais vu deux nazis en fuite qui avaient été repérés par des militaires, mais qui avaient réussi à se sauver. Plusieurs témoins les avaient vus se diriger vers le ponte Vecchio, mais depuis ils avaient perdu leur trace.

Je n’eus pas à feindre la surprise ! La situation était trop belle pour ne pas en profiter. Donnant quelques détails sur ma propre description et celle de ma compagne avant notre transformation, j’attisais l’intérêt du policier renforçant la véracité de mon témoignage. Poussant la ruse plus loin, j’interpellai ma compagne : « Chérie, tu te souviens du couple d’Allemands qui nous a bousculés tout à l’heure. Est-ce que tu sais où ils se sont dirigés ? ». Elle me répondit aussitôt :

—Oui, la grande cagna blonde avec un tailleur bleu qui portait des pantalons. Ils sont partis vers la gauche juste avant le pont. J’en suis certaine parce que je voulais rejoindre cette stronza pour lui dire ma façon de penser, mais je les ai perdus de vue à ce moment-là. Mon italien de professeur d’université et de jésuites était dépassé par ces expressions pittoresques qui me semblaient un brin injurieuses, mais qui avait le mérite de faire plus couleur locale.

L’illusion était parfaite. Le policier me remercia et souffla dans son sifflet et appela ses collègues à le suivre et est immédiatement parti à courir dans l’autre direction. Ma compagne d’infortune s’approcha et m’adressa la parole.

—Merci de votre aide ! Sans vous, je pense que j’aurais passé la nuit en prison. Maintenant, excusez-moi, je dois aller à mon hôtel. Je la retins par le poignet et tout en me méfiant d’une contre-attaque.

—Désolé, mais ce n’est pas possible. Après avoir écumé les rues, les policiers vont faire le tour des hôtels à la recherche de toute personne ressemblant à votre description. Ils ne mettront que peu de temps à vous retrouver. Si vous le voulez bien, j’ai un endroit pour dormir cette nuit. C’est modeste, mais vous serez en sécurité. On m’attend de l’autre côté du pont pour m’y conduire.

Avec un peu d’hésitation, elle accepta de me suivre avec tout de même un peu d’aversion. Cinquante de mètres plus loin mon contact m’attendait : Giorgio Abetti. C’était le directeur de l’observatoire astrophysique d’Arcetri, dont il avait hérité du poste précédemment occupé par son père. Un peu comme Williams Austin Ashe qui avait hérité de son père, Edward David Ashe, du poste de directeur de l’observatoire de Québec. Il m’attendait appuyé sur sa Fiat 1500 rouge. C’est avec un peu de surprise qu’il me vit arriver en couple.

—Bienvenue à Firenze, jeune homme. Vous ne m’aviez pas dit que vous étiez accompagné. Ce n’est pas grave. Nous nous arrangerons. Dépêchons-nous, ma femme nous attend pour servir le repas.

Sur ce, il ouvrit la portière avant invitant ma compagne à s’y installer, réservant la banquette arrière pour moi et les bagages.

La distance entre le ponte Vecchio et l’observatoire fut rapidement franchie. Abetti fit un bref arrêt pour nous indiquer la maison où Galilée avait fini ses jours. La route qui menait à l’observatoire passait à travers des vergers ce qui, en dégageant la vue, permettait de voir au loin. Dans la pénombre croissante du coucher de Soleil, cette vision de la Toscane sous un ciel allant du rouge clair au bleu foncé était extraordinaire. La voiture passa devant l’Institut de physique, l’Institut d’optique, ainsi que devant l’observatoire solaire qu’Abetti avait fait lui-même ériger sur le modèle de celui du mont Wilson, où il avait travaillé. Après quelques minutes, nous étions devant la porte de sa résidence de fonction située en face de l’observatoire.

En entrant, on nous invita à signer le registre des visiteurs. Abetti nous informa que nous étions les premiers visiteurs depuis la fin de la guerre. Ma compagne signa en premier : Dr Maria Jeannerette. Sur la ligne suivante, j’écrivis Jean Royer. Je m’écriai !

—Vous parlez français ? demandai-je.

—Oui, bien sûr. Je suis du canton de Neuchâtel en Suisse. Et vous ?

—Je suis canadien. Je suis né dans la province du Québec dans un petit village près de la ville du même nom.

Nous fument pris d’un fou rire. Abetti s’amusa de la situation, même s’il n’y comprenait pas grand-chose. Il nous invita à le suivre jusqu’à la salle à manger pour le diner.

Debout, près de la table, nous attendait sa femme prête à servir le repas. Ce dernier fut modeste comparé au faste des repas florentins que je connus par la suite. Il faut dire que les effets du conflit se faisaient encore sentir et bien que le rationnement s’était beaucoup atténué, la guerre avait perturbé l’économie et les combats la production de nourriture. De sorte, que les menus étaient moins élaborés qu’à l’accoutumée.

Il débuta par un simple bouillon de poulet, tout banal qui me tira pourtant presque les larmes, justement en raison de cette normalité. Pendant le repas, nous avons chacun à notre tour raconté nos aventures. Maria nous raconta qu’elle avait fait ses études en médecine à Genève et qu’elle terminait sa maitrise en médecine légale à Lausanne. Son père était ingénieur et sa mère, issue de la petite noblesse suédoise, était infirmière. Ses parents s’étaient connus à Londres où son père travaillait pour Brown, Boveri & Compagnie alors que sa mère y étudiait. Ils avaient ensuite habité en Suède où elle avait passé une partie de sa jeunesse avant de retourner en Suisse. Son père avait voulu qu’elle maitrise les langues nationales. Elle avait donc passé quelques étés à Zurich et dans le Tessin, où elle avait appris l’allemand et l’italien. Sa mère avait fréquenté les suffragettes britanniques et avait appris le jujitsu en leur compagnie. Elle avait insisté pour que sa fille sache se défendre et l’avait inscrite à des cours privés. Voilà qui expliquait en partie son habileté au combat corps à corps.

Rendu au plat principal, on servit des pâtes recouvertes d’une sauce tomate-basilic italienne dont le goût m’avait semblé extraordinaire tellement mon palais n’était plus habitué à de la nourriture normale. Le tout accompagné de chianti. Sans trop y penser, je racontai mes aventures, en remplaçant mon travail au laboratoire de Montréal, par ma couverture à l’Institut du radium. Maria renchérit avec l’évacuation du camp de Ravenbrück, auquel elle avait participé avec la Croix-Rouge suédoise. La description de la condition physique des survivantes et de leur traitement abject par les nazis ainsi que leurs libérateurs russes avait créé un malaise perceptible, qui avait un peu gâché l’appétit de tout le monde.

Abetti avait habilement changé l’atmosphère avec le récit de ces propres aventures. De 1906 à 1908, il avait travaillé en Allemagne à Berlin et Heidelberg. Il avait participé comme astronome et géophysicien à l’expédition de De Filippi en Asie dans le Karakorum. Il avait malheureusement dû revenir avant la fin en raison du début de la Première Guerre mondiale, en tant qu’officier du génie. Cependant, la guerre n’était pas encore finie qu’il repartit pour les États-Unis où il put se consacrer à l’astronomie. Il se rendit d’abord à Chicago où il s’occupa du système de classification des spectres, puis à Washington et Pasadena. En 1918, il avait rejoint une expédition d’astronomes de l’Observatoire du mont Wilson et était parti pour Green River (Wyoming), afin d’observer l’éclipse solaire totale du 8 juin à 1800 mètres d’altitude. C’était d’ailleurs au mont Wilson qu’il s’était lié d’amitié avec Georges Hale, et c’est en partie sous son inspiration qu’il avait fait ériger le télescope solaire de l’observatoire. En 1936, il avait récidivé en participant à l’expédition italienne pour observer une éclipse solaire à Orenburgh en Sibérie.

Ensuite, il enchaîna avec les aventures de son père. Ce dernier avait participé, en 1874, à l’expédition dirigée Pietro Tacchini pour observer le transit de Vénus à Muddapur, au Bengale. En raison du faible soutien financier reçu du gouvernement italien, le but de l’expédition n’était pas de mesurer la parallaxe solaire, car cela nécessiterait de nombreuses stations éloignées, mais de déterminer la meilleure méthode d’observation des contacts — spectroscopique ou visuelle. L’expédition avait trouvé une différence entre la taille du disque solaire observée avec la méthode visuelle et celle observée en spectroscopie ; de plus, des raies spectrales en absorption ont été trouvées confirmant l’existence d’une atmosphère autour de Vénus. Évidemment, ces aventures ne seront jamais comparables à celle de Guillaume Le Gentil, dont la malchance, lors de ses tentatives d’observation du transit de Vénus de 1761 et 1769, à Pondichéry, en Inde est légendaire. Je tirai de cette discussion une leçon d’humilité : de tous les astronomes, ce sont les chasseurs d’éclipse qui ont les meilleures histoires de voyage.

Quand fut venu le temps du dessert, madame Abetti servit une panna cotta. Du même coup, elle posa une question anodine : Depuis combien de temps êtes-vous mariés ? Maria et moi fûmes à nouveau pris d’un fou rire. Dans l’empressement, nous avions oublié d’enlever nos alliances ! Je racontai donc toute l’histoire, la bagarre avec les militaires, la fuite, la tromperie des policiers, etc.

—Je ne sais cependant ce qui a poussé le Dr Jeannerette à se battre avec les militaires. L’intéressée s’expliqua aussitôt.

—Il m’avait donné une tape sur les fesses. Je l’ai giflé et cela a dégénéré.

Un homme averti en vaut deux. Cette discussion me rappela que Maria devrait appeler son hôtel pour les prévenir de son absence en raison d’un mauvais transfert de train afin de ne pas attirer les soupçons. Maria mentionna aussi qu’elle devait se rendre à Rome le lendemain, car elle y avait un rendez-vous important en après-midi. Elle demanda aussi s’il y avait un endroit où elle pourrait travailler. Elle avait dû interrompre sa maitrise en raison de sa mission à Ravenbrück et il ne lui restait que quelques jours pour terminer son mémoire et le transmettre à l’Université de Lausanne. Abetti répondit :

—Vous n’aurez qu’à travailler dans la bibliothèque de l’observatoire, vous y serez tranquille, il n’y a personne maintenant ; tout le personnel étant occupé à observer, car il fait beau ce soir. Je vous invite d’ailleurs à prendre quelques minutes de pause sur la terrasse sur le toit pour profiter de la vue. Cette nuit vous occuperez la chambre des invités dans ma demeure.

« Quant à vous jeune homme, c’est un observatoire que je ne dirige pas un hôtel de passe », s’écria Abetti d’un air faussement offusqué ! « Et, je ne dérangerai pas mon assistant à cette heure pour qu’il vous héberge chez lui. Nous avons un lit de fortune dans l’observatoire, c’est là que vous dormirez. C’est spartiate, mais cela ira. C’est d’ailleurs dans cette chambre que les artilleurs canadiens et britanniques se sont installés pour observer la région en août 1944 ».

Une fois de plus nous éclations de rire. Maria prit rapidement congé. Je continuai la discussion avec Abetti portant sur de nombreux sujets de physique. Il m’invita à visiter l’observatoire en sa compagnie. Ce dernier était équipé de trois dômes cylindriques abritant chacun un instrument. Dans le grand dôme central, on retrouvait l’équatorial de Amici, une lunette de 36 cm d’ouverture. Cette dernière utilisait le célèbre télescope de Tempel comme viseur. Dans les dômes secondaires, du côté est on trouvait une caméra Schmidt de 32 cm de diamètre et du côté ouest un petit réfracteur de 16 cm de diamètre, monté en parallèle avec un télescope réflecteur de 30 cm de diamètre utilisé pour la spectroscopie stellaire.

Je n’avais jamais manipulé de grande lunette astronomique. C’était assez différent de la manipulation du télescope de Newton relativement court que nous utilisions dans notre observatoire à Québec. Observer dans une grande échelle était assez inhabituel pour moi. Heureusement, ma grande taille me facilitait la tâche. De plus, on évitait de viser bas sur l’horizon pour cette raison.

Vers 11 heures, malgré l’excitation du moment, je commençais à sentir le besoin de me coucher, car je n’avais pratiquement pas fermé l’œil durant les 48 dernières heures. Cependant, avant de me coucher, je fis un saut à la bibliothèque afin de vérifier si Maria était encore en train de travailler. C’était effectivement le cas. Elle travaillait encore comme une forcenée sur sa thèse. Sur sa table de travail, elle avait étendu ses nombreux livres. Pas étonnant que sa valise soit si lourde. À travers les livres de médecine, je découvris un intrus : Hands off! Self-defense for women par le major W. E. Fairbairn! Voilà donc l’explication de ces techniques de combats qui dépassaient le jujitsu. Elle avait eu le même professeur que moi.

Maria accepta mon offre de prendre une pause de sa rédaction. Elle m’accompagna sur la terrasse sur le toit de l’édifice. Vers le sud, nous pouvions admirer la Toscane éclairée par la Lune presque pleine ; vers le nord, il y avait une vue magnifique de Florence et à l’est-nord-est, la célèbre Torre del Gallo. Le silence de la nuit était interrompu de temps à autre par la rotation périodique des dômes. Je pointais des étoiles dans le ciel à Maria, Véga, Ataïr et Deneb (les sommets du triangle d’été) et racontais la mythologie derrière chaque nom d’étoile et leur constellation.

C’est à ce moment précis, que je fus frappé vague d’émotion incontrôlable. Le repas, la soirée tranquille en bonne compagnie, la nuit calme c’était trop d’émotions positives combinées à la fatigue accumulée : je me suis mis à pleurer. Maria ne dit rien, se contentant de me prendre la main. Je dus m’avouer que les années de travail acharné et les derniers mois de stress intenses avaient fini par laisser des traces. Il me fallut un moment pour retrouver une stabilité émotionnelle. Une fois remis de mes émotions, je fus cependant pris d’une grande torpeur. Je raccompagnai Maria à la bibliothèque et rejoignis sagement ma cellule dans mon coin de l’observatoire bercé par le doux ronronnement du mécanisme de guidage de la lunette entrecoupé par le râle périodique du mouvement du dôme.

Chapitre 5 : Alsos

Chapitre 7: L'Avocat du diable