Après avoir terminé mon entrainement, j’ai passé quelques jours à Montréal. En voulant retourner au laboratoire, j’ai appris que je faisais plus partie du personnel ! Bien que j’ai été autorisé à parler à certains de mes collègues, ils ne me donnèrent que bien peu d’information sur ce qui se passait, si ce n’est que le moral était de beaucoup meilleur par rapport à ce qu’il était il y a trois mois. Pierre Auger m’avoua qu’ils avaient reçu la directive de ne plus me parler pour ma propre sécurité ! Néanmoins, cela ne les empêcha pas d’organiser une petite fête en vue de mon déploiement en Europe.

Je passai ensuite quelques jours chez mes parents et en profitai pour y laisser mes livres, car j’avais vidé mon appartement montréalais. Je fis aussi une visite rapide au département de physique de l’Université Laval. J’ai pu parler à quelques-uns de mes collègues, qui m’ont fait gentiment comprendre de ne pas essayer de parler à Rasetti qui n’avait pas encore digéré mon choix de quitter la recherche universitaire pour rejoindre l’effort de guerre. Tristement, j’ai donc choisi de m’abstenir.

Je m’en retournai peu après à Montréal. J’avais rendez-vous à l’aéroport de Dorval. On m’avait dit de présenter au poste de commandement de l’aéroport. Dorval était le centre d’expédition des avions fabriqués en Amérique pour l’Europe. D’ici, ils se dirigeaient vers Gander à Terre-Neuve et, de là, à Preswick en Écosse. Les avions possédant un rayon d’action moindre passaient plus au nord par Goose Bay au Labrador, le Groenland et l’Islande. Il y avait aussi d’autres routes passant par l’Atlantique Sud et l’Afrique.

Depuis le début de la guerre, la Grande-Bretagne avait un besoin vital d’avion qu’elle se procurait en Amérique. Au début, ces derniers étaient partiellement démontés et mis sur des navires. Cependant, cette solution s’avéra être très lente en plus d’être vulnérable aux attaques des Uboats. La solution était de faire voler directement les avions de l’Amérique vers l’Europe. C’était une opération des plus périlleuses, car jusqu’ici il n’y avait que quelques casse-cous qui avaient réussi à le faire et jamais en hiver.

La première traversée eut lieu le 10 novembre 1940. Sept bombardiers légers Hudson avec un équipage total de 22 hommes avaient réussi l’exploit. Au départ, ces appareils n’avaient pas l’autonomie nécessaire pour traverser l’Atlantique. On les avait donc modifiés en leur ajoutant des réservoirs supplémentaires de carburant, ce qui les transformait en véritable bombe volante. De plus, il était impossible de prévoir la météo sur plus de la moitié du trajet, ce qui rendait la traversée des plus hasardeuses. Malgré tout, l’expérience avait été un succès.

En plus des avions, ces vols servaient au transfert rapide de personnel de l’autre côté de l’Atlantique. L’un des premiers passagers de ce type était le major sir Frederick Banting, qui avait remporté le prix Nobel en tant que codécouvreur de l’insuline et coordonnait maintenant la recherche médicale de l’armée. Dans la soirée du 20 février 1941, il quitta Gander à bord d’un Hudson. Cet avion développa des problèmes de moteur et s’écrasa sur un lac, à seulement quelques minutes de vol de Gander. Banting et deux des trois membres d’équipage furent tués. C’était une des raisons pour lesquelles j’appréhendais un peu ce voyage.

Arrivé au poste de commandement, on me remit une enveloppe. Cette dernière contenait un passeport et une courte lettre m’expliquant que je devais me présenter à une adresse à Londres où on me donnerait plus d’instruction. Il y avait aussi un petit bout de papier dans l’enveloppe sur lequel il était simplement écrit : «  Je me suis personnellement assuré de votre choix de siège. Lcol Skilbeck». Dubitatif, je me demandais bien ce que Skilbeck avait voulu dire.

On me dirigea vers les responsables de mon transport. On m’expliqua que je serai transféré en Grande-Bretagne dans le cadre d’un vol de convoyage d’un B-17G et que je complétais un équipage de 7 personnes : Pilote, copilote, ingénieur de vol, opérateur radio et navigateur, auxquels s’ajoutaient un ingénieur de vol et un opérateur radio novices. L’appareil sera livré à la RAF, ce qui explique l’équipage réduit. Les Américains envoyaient les avions vers l’Europe pilotés par l’équipage qui les mèneraient au combat.

On m’instruisit aux procédures à suivre pour le parachutage d’urgence et les amerrissages, ce qui ne me rassura pas vraiment. On me demanda aussi d’enfiler une combinaison de vol. Étant donné qu’il s’agissait d’un vol de convoyage, nous ne volerions qu’à environ 10 000 pieds, même s’il était possible que ne prenions de l’altitude à certain moment pour éviter du mauvais temps. En raison du gradient adiabatique, la température serait seulement de 20 à 30 °C inférieurs à celle du sol et l’usage de masque d’oxygène ne se sera pas essentiel. Bref, nous volerions dans le grand confort comparé aux équipages en mission qui volent à haute altitude sous des températures inférieures à -40 °F. Bientôt, ce fut l’heure du vol et je me dirigeai vers mon avion qui m’attendait sur le tarmac.

Le B-17G était une formidable machine de guerre. Il avait été conçu pour le bombardement à haute altitude au-delà de la portée des chasseurs. Si c’était effectivement le cas au début de la guerre, ces derniers étaient maintenant capables de le rejoindre facilement. Pour compenser cette vulnérabilité, on avait dû augmenter leur armement défensif. On était ainsi passé de 7 mitrailleuses pour la version D à 13 pour la version G. Si cet armement défensif offrait une certaine protection contre les chasseurs ennemis particulièrement en formation de combat, il n’offrait aucune protection contre les canons antiaériens qui étaient responsables d’environ la moitié des pertes.

De plus, la disponibilité de chasseurs à long rayon d’action pouvant escorter les bombardiers avait sensiblement amélioré leur taux de survie. En conséquence, on avait fait passer la durée d’un tour en Europe de 25 à 30 missions. Ce qui ne donnait tout de même qu’une chance sur quatre aux équipages de s’en sortir et une demi-vie approximative de 6 à 7 semaines. Ce qui était tout de même mieux que celle des mitrailleurs de queue des Lancaster, dont l’espérance de vie ne dépassait pas 4 missions, soit environ deux semaines.

La guerre est une question de statistiques. Si l’on part à force égale, il suffit de détruire un peu plus d’avions ennemis que nous en perdons pour gagner la guerre. Dans ces conditions, il est vital d’optimiser toutes les décisions tactiques. Les mathématiciens avaient fait des contributions remarquables dans ce domaine. Une histoire célèbre est celle d’Abraham Wald, un mathématicien d’origine hongroise immigré aux États-Unis. En étudiant les impacts de balles sur les avions de retour de mission, on avait obtenu des statistiques sur les zones d’impact les plus fréquentes. Logiquement, les militaires voulaient renforcer ces zones, car elles étaient plus souvent frappées. Selon la légende, Wald aurait rétorqué que c’est exactement le contraire qu’il fallait en renforcer les zones qui ne présentaient pas d’impact de balle, car les avions qui avaient été frappés à ces endroits n’étaient pas revenus. Il s’agit d’un exemple classique du biais du survivant. Il s’agit d’une histoire populaire, mais grandement simplifiée. La contribution de Wald ayant été de construire le formalisme mathématique adéquat pour estimer les probabilités de survie après un impact.

Les Allemands étaient aussi excellents à ce jeu. Ils avaient analysé les films des caméras de chasseurs. Il avait ainsi déterminé qu’il fallait en moyenne une vingtaine d’obus de 20 mm pour abattre un B-17. Avec un taux de coup au but de l’ordre de 2 %, il fallait donc une quantité considérable de munitions pour obtenir une victoire. De plus, ils avaient récupéré plusieurs B-17 qu’ils avaient remis en condition de vol et s’en étaient servi pour l’entrainement. En novembre 1942, les as allemands Egon Mayer et Georg-Peter Eder avait trouvé la parade à leur armement défensif. Ils avaient établi qu’il fallait les attaquer directement de front, car il ne fallait alors que 4 ou 5 obus pour mettre un B-17 hors combat. Cependant, la fenêtre de tir n’était que d’une fraction de seconde, et il fallait des nerfs d’acier pour ne pas tourner trop tôt afin d’éviter la collision. La manœuvre était suffisamment difficile que les Américains qui avaient identifié cette vulnérabilité lors du développement du B-17 avaient jugé qu’elle ne représentait pas un risque véritable. Mais, la réalité a fini par les rattraper. On avait alors ajouté des mitrailleuses opérées par le bombardier et le navigateur dans le nez des B-17F. Dans le B-17G, ils avaient ajouté une tourelle motorisée commandée par les bombardiers et conservé les deux mitrailleuses opérées manuellement.

C’était la position que j’occuperai pendant le vol ! Ce siège était situé sous le cockpit dans un espace partagé avec le navigateur. Il a la particularité d’avoir devant lui une grande bulle de plexiglas. Cela donne une visibilité inégalée dans l’aviation qui en fait un siège recherché par les voyageurs VIP, sauf lorsque l’on a peur au décollage où on l’en voit beaucoup trop pour son confort. Skilbeck était un sadique !

J’accédai à mon siège en passant par l’étroite porte du nez. C’était loin d’être spacieux comme espace et il fallait tout le temps que je me penche. Si j’essayais de me redresser, je risquais de me cogner la tête. J’attendis avec appréhension le moment du décollage. Soudainement, le vrombissement des quatre moteurs se fit sentir. Nous avons ensuite roulé doucement vers la piste de décollage. Puis vint le décollage proprement dit reconnaissable à rugissement des moteurs qui montent en puissance. Cela engendra chez moi un moment de pure terreur ! C’est une chose de décoller en avion, cela en est une autre de voir tous les soubresauts de l’avion au décollage à moins de trois mètres de la piste.

Complètement tétanisé par la peur, mon pouls a dû monter à 200 battements à la minute et je suis certain d’avoir failli perdre connaissance. Incapable de gérer la situation, j’ai dû fermer les yeux pendant quelques secondes en serrant les dents avec tellement de force que j’eus mal à mâchoire pendant deux jours. Mes vêtements étaient trempés de sueur, perdant du même coup leur capacité isolante, ce qui rendit le voyage pénible.

Cependant, lorsque j’eus assez de courage pour rouvrir les yeux, j’ai pu bénéficier de la plus magnifique des vues de Montréal. Le vol passait au-dessus du sud du Québec. À 10 000 pieds, on distinguait clairement les bâtiments, les champs et les routes. Après une heure de vol, le paysage devint essentiellement de la forêt à perte de vue. Je décidai donc de me dégourdir les jambes et de visiter l’appareil.

Cette opération avait plus de ressemblance avec la spéléologie qu’avec une promenade de santé. Embourbé dans mes vêtements épais, il me fallait passer par une ouverture étroite entre les deux sièges des pilotes. Ramper sous l’ingénieur de vol qui a grimpé dans sa tourelle pour me laisser passer, marche sur une poutre à travers la soute à bombe vide pour atteindre le compartiment radio. Derrière ce compartiment, il y avait l’espace réservé pour les mitrailleurs et la tourelle ventrale. N’étant pas claustrophobe, je rampai jusqu’au poste du mitrailleur de queue. Satisfait, je refis le voyage dans l’autre sens et continuai le reste du vol sagement dans mon siège.

Le vol de 810 milles nautiques entre Dorval et Gander dura 5 heures et quart. Étonnamment, l’atterrissage me terrorisa beaucoup moins que le décollage. Une fois à Gander, il fallut attendre quelques jours pour que les conditions météo soient suffisamment satisfaisantes pour entamer un vol vers l’Europe. Cette fois le décollage eut lieu de nuit. J’occupai encore une fois le poste du bombardier. Le décollage fut quasiment aussi terrifiant que la première fois, le fait de ne rien voir ne changeant pas grand-chose finalement. La vue de l’océan de nuit était aussi beaucoup moins excitante. Cependant, on voyait très bien les étoiles. N’ayant pas grand-chose d’autre à faire, j’offris mes services au navigateur pour prendre les mesures au sextant. Pour le faire, il fallait se tenir debout dans l’astrodome, une bulle de plexiglas situé dans le nez de l’avion, où on avait une vue superbe sur les pilotes. Les sextants d’aviation utilisent un niveau à bulle au lieu de l’horizon comme les sextants de marine. Combiné avec les vibrations de l’avion, cela rend la mesure difficile et imprécise. C’est pourquoi le sextant était équipé avec un système mécanique permettant de faire les moyennes. Malgré tout, si l’on réussissait à avoir une précision de 10 miles, c’était bien. Ce genre de mesures n’était utile qu’au-dessus des océans. La plupart du temps, la position de l’appareil était évaluée à l’œil en comparant avec une carte ou en navigant à l’estime. Près des côtes alliées, nous avions accès à des balises radio. L’appareil était aussi équipé d’un dérivomètre, qui permettait de mesurer la vitesse de l’appareil par rapport au sol quand ce dernier était visible.

Nous touchâmes terre après 12 h 15 de vol à Prewick en Écosse. Il me fallut la journée complète du lendemain pour me rendre à Londres par train. Si bien que ce n’est que le surlendemain de mon arrivée en Grande-Bretagne que je pus me rapporter à mes supérieurs. Je fus reçu par le Lieutenant-Colonel Boris Pash.

Pash était un américain né de parents russes. Il avait passé une partie de sa jeunesse en Russie. Il avait même servi dans la marine de la Russie blanche. Il était ensuite retourné aux États-Unis ou il avait enseigné l’éducation physique dans un high school en complétant simultanément une maitrise en science à l’Université de la Californie du Sud. Son allocution fut brève et directe :

—Bonjour, je vais mettre les choses au clair immédiatement. Je ne vous ai pas choisi. On vous a imposé à moi. Comme votre dossier était adéquat, je n’ai pas trop protesté. Votre expérience en physique nucléaire à l’Université Laval et à l’Institut du radium de Montréal, combinée à votre formation militaire de base et votre maitrise des langues nous serons utiles.

Ceci dit je me fous pas mal de la politique et si vous ne faites pas le travail, je vous renvoie au Canada sans hésiter.

Je faillis sursauter : on avait caché une partie de mon dossier aux Américains ! Pash avait surveillé attentivement ma réaction. Spécialiste du contre-espionnage, il avait immédiatement compris. Son visage se durcit immédiatement !

—Nous savons tous les deux que votre dossier est de la bullshit ! Alors, dites-moi immédiatement la vérité, sinon je vous renvoie sur-le-champ pas le navire de transport le plus miteux que je puisse trouver ! Qui vous envoie et dans quel but ?

Coincé et ne voyant aucun intérêt à mentir, je répondis en disant la vérité, du moins la partie que je connaissais.

—Mon dossier est exact sauf le fait que j’ai fait de la recherche au laboratoire de Montréal pendant quelques mois et non pas l’Institut du radium qui est ma couverture. Et, je n’ai pas eu une formation militaire de base, mais une formation paramilitaire étendue du SOE au Canada. On m’a recruté pour une mission de renseignement militaire en Europe, mais personne ne m’a spécifiquement donné de mission. En fait, je ne sais pas réellement quel est mon travail ici.

Le visage de Pash changea encore une fois d’expression, cette fois-ci il était tout sourire.

—Ce que je vais vous dire ne sort pas de cette pièce.

Le nom de code de la mission est Alsos.

Notre mandat est de ramasser toute l’information possible sur la recherche nucléaire allemande, ainsi que de capturer et d’interroger les scientifiques associés. Accessoirement, si on tombe sur des trucs intéressants hors de notre mandat, nous les transférons à d’autres unités de renseignement. Cela nous sert aussi de couverture. Nous avons besoin de scientifiques comme vous, car les services de renseignements sont incapables d’évaluer la valeur des renseignements qu’ils colligent dans ce domaine.

Du point de vue opérationnel, comme je suis votre supérieur hiérarchique, c’est moi qui tire en premier !

Pash marqua une pause pour s’amuser de ma réaction d’incompréhension ?

—Si nous nous faisons capturer, c’est moi qui vous tire dessus le premier. Pas question de laisser vivant quelqu’un comme vous qui en sait autant et qui est incapable de résister 30 secondes à un interrogatoire.

Sur ce, il jeta mon dossier sur son bureau. Il savait déjà tout sur moi, toute cette conversation était une mascarade pour me tester.

Je quittai la pièce et passai aux procédures administratives. On m’informa que pour le reste de la guerre, je serai rattaché à l’armée américaine pour des raisons administratives. On me fournit un uniforme américain, un Colt 1911A1 avec trois chargeurs et un fusil M1 Garand (une arme conçue par un Canadien français) avec 5 magasins de 15 balles.

Les Britanniques avaient envisagé de créer leur propre mission rivale, mais ont finalement accepté de participer en tant que partenaire mineur. Trois officiers néerlandais et un norvégien ont également servi dans la mission Alsos.

Après avoir été intégré à l’équipe, j’ai immédiatement commencé mon travail. Ce dernier consistait essentiellement à interviewer des scientifiques réfugiés européens et à étudier des revues de physique allemandes. À partir de ces informations, nous avions compilé une liste de scientifiques à capturer, ainsi qu’une liste potentielle d’installation de recherche nucléaire ainsi que des installations d’extraction et de transformation de minerai d’uranium et de thorium. Notre attention s’était concentrée sur les mines de Joachimsthal dans les Sudètes. Ces mêmes mines avaient servies de source de minerai de pechblende aux Curies. C’est aussi dans ces mines que les effets délétères du radon furent pour la première fois documentés. Nous évaluions la production en nous basant sur la taille des montagnes de résidus observés par la reconnaissance aérienne.

Nous considérions aussi la possibilité que des armes radiologiques soient utilisées pour contrer un débarquement. Des équipements spéciaux avaient été développés pour faire face à une telle éventualité, mais ne se sont jamais avérés nécessaires.

Peu de temps après mon arrivée, Samuel Goudsmit rejoint l’équipe. Brillant physicien, il avait été choisi parce qu’il connaissait personnellement de nombreux physiciens allemands. Il avait jusqu’ici travaillé sur le développement du radar, et ne pouvait donc révéler aucun secret aux Allemands s’il était capturé. De plus, il avait une motivation personnelle pour courir après les nazis : ces parents étaient morts dans les camps de concentration. Il parlait néerlandais, allemand, anglais et se débrouillait français.

Goudsmit n’a jamais vraiment trouvé sa place comme physicien professionnel. Il n’était pas un mathématicien assez brillant pour réussir en théorie pure, mais il n’était pas assez manuel pour réussir du côté expérimental, alors il s’est retrouvé coincé entre les deux. Son vrai talent, comme il s’en rendit compte trop tard, consistait à prendre des données d’expériences et à les interpréter. Mais il ne pouvait pas vraiment travailler de manière indépendante et la plupart de ses papiers étaient dépendants du travail d’autrui, ce qui rendait difficile d’évaluer sa contribution personnelle.

C’est pourtant ce talent pour analyser des données qui faisait de lui probablement la meilleure personne pour diriger cette mission. Il avait passé son enfance à lire des romans policiers et avait même considéré la possibilité de faire carrière dans la police scientifique. C’est aussi le même personnage qui avait appris les hiéroglyphes suite à une bravade d’étudiant au point de devenir un égyptologue crédible après la guerre. Inutile de dire que nous avions rapidement trouvé des affinités communes.

Nous eûmes bientôt le temps de mettre à profit nos expertises. Pash et une équipe réduite dont je faisais partie entrèrent dans la ville de Rome le 5 juin, vers 8 heures du matin, le lendemain de sa chute. Nous avons procédé à l’arrestation de quelques scientifiques et ordonné que l’Université de Rome et le Conseil national de la recherche soient sécurisés. Je m’occupai personnellement du laboratoire de la via Panisperna. Les restes de l’équipe, composée de scientifiques, arriva à Rome le 19 juin, lorsque la situation sur le terrain fut jugée sécuritaire. Entre temps, nous avions visité Rome guidé par Moe Berg. Ce dernier se plaisait à nous expliquer les différents monuments de la ville. J’eus la politesse de ne pas lui faire savoir que mon latin était aussi bon que le sien et que ma connaissance de la théologie catholique était certainement meilleure que la sienne.

Une fois intermède passé, nous avons entrepris les interrogatoires formels des scientifiques que j’avais brièvement questionnés. Les conversations avec Edoardo Amaldi, Gian-Carlo Wick et Francesco Giordani, nous ont permis de conclure que les travaux allemands étaient moins avancés que nous le pensions.

L’équipe avait grandi en préparation du débarquement. Nos activités en France commencèrent en août à Rennes après avoir reçu un renseignement disant que Pierre Joliot-Curie s’y trouvait. Aidés de la 3e armée américaine, le 11 août, nous avions inspecté sa maison de campagne à L’Arcouest, lieu de villégiature de l’intelligentsia scientifique français. Ce fut une déception, car elle était essentiellement abandonnée et vidée de son contenu. Dans les jours suivants, nous avons inspecté les maisons de Francis Perrin et Pierre Auger qui ne furent guère plus révélatrices. Cependant, le 12 août, nous avons trouvé une quantité considérable de documents à l’université de Rennes documentant les activités scientifiques allemandes. Le lendemain, nous prenions la route de Paris.

Le 24 août, nous avons fouillé la maison des Joliot-Curie dans les faubourgs de la capitale. Comme il était absent de sa maison, un des voisins nous confirma qu’il était probablement à son travail au Collège de France. Paris était assiégée depuis plusieurs jours. Cependant, le problème était que les Français voulaient être les premiers à y entrer et bloquaient les autres armées. Ce genre de considérations ne pouvait pas nous ralentir.

À 9 h matin le 25 août nous sommes entrées dans Paris derrière trois tanks français de la 2e division blindée française. Notre but était de retrouver Joliot-Curie au plus vite. Arrêté à une barricade, Pash avait fait croire à un major français que des tanks américains étaient entrés dans Paris et qu’il avait pour ordre de les arrêter. L’officier avait immédiatement ouvert la barricade pour nous laisser passer. L’officier compris vite qu’il s’était fait avoir et en avait informé ses supérieurs. Furieux, cela leur força la main pour faire entrer les troupes françaises et le reste des troupes alliées dans la Ville lumière.

Cependant, sur la route nous avons essuyé des tirs de sniper qui nous obligèrent à rebrousser chemin. Après une tentative infructueuse de recevoir de l’aide de l’état-major français, nous avions repris notre chemin. Vers quatre heures de l’après-midi, nous nous approchons de la rue des Écoles. Juste devant nous se dressaient les bâtiments qui abritaient le laboratoire de Joliot-Curie.

Alors que nous descendions de notre véhicule et que nous nous dirigions vers la porte de la cour, nous avons été accueillis par des tirs sporadiques provenant de bâtiments adjacents, en particulier du beffroi d’une église, celles des Saints-Archanges. Par réflexe, je me suis jeté à terre et j’ai tiré plusieurs balles dans le beffroi qui se situait seulement à 150 verges. D’autres tirs provenaient d’un bâtiment triangulaire au coin du boulevard Saint-Michel. De là, on pouvait couvrir toute la rue des Écoles. Je visai la fenêtre au dernier étage à environ 300 verges et tirai quelques balles. Cela semble à avoir suffi à calmer l’ardeur de nos assaillants. C’était la seule et unique fois que j’ai utilisé mon arme pendant la guerre. Heureusement, personne n’a été blessé. À ces distances, les tireurs n’étaient certainement pas très habiles pour nous avoir manqué. Mes exploits de tireurs avaient cependant convaincu Pash de m’entraîner dans toutes les opérations au front.

Lorsque les tirs se sont calmés, un civil est sorti du bâtiment et nous a salués en anglais. Pash, comme à son habitude, bluffa et lui dit qu’il était le commandant des troupes américaines du secteur et qu’il devait prendre contrôle du bâtiment. On l’informa que Frédéric Joliot-Curie était responsable du bâtiment et que c’était lui qui devait décider. Nous fument rapidement conduits à lui. Il était alors occupé à faire des grenades artisanales pour la résistance avec des produits chimiques de son laboratoire. Sous prétexte de le mettre en sécurité, Pash voulait l’envoyer à Londres par la ruse.

Sauf que ce ne fut pas nécessaire. Goudsmit qui attendait Pash à l’aéroport de Cherbourg au moment où ce dernier libérait Paris, s’était rendu par ses propres moyens au quartier général de Rennes où Pash était évidemment absent. Là-bas, on avait lui avait donné une jeep et un chauffeur. Ce dernier avait reçu l’ordre de l’emmener où il voulait. Il lui avait alors crié : Paris ! Arrivé à Paris ce dernier avait voulu s’expliquer, mais Pash n’avait que souri face à cette audace.

Le 27 août, nous avions installé nos bureaux dans l’Hôtel Majestic à place de l’Opéra. Comme, il avait servi de quartier-major aux troupes allemandes qui l’occupaient encore deux jours plus tôt, des traces de leur présence étaient encore visibles dans les bureaux. Ce même jour, Joliot-Curie fut interrogé par Goudsmit. Pendant toute la guerre, la rumeur avait couru qu’il avait collaboré avec les Allemands. Il était d’autant plus content de nous expliquer que c’était faux et qu’il avait en fait travaillé pour la Résistance. Malgré tout, on ne savait pas si l’on pouvait lui faire entièrement confiance. Cependant, il nous avait affirmé que c’était sa conviction que les Allemands avaient fait peu de progrès.

Il rapporta que le cyclotron du Collège de France avait été utilisé par plusieurs scientifiques allemands, dont Erich Schumann, Abraham Esau, Walther Gerlach, Kurt Diebner, Walther Bothe, Erich Bagge, Wolfgang Gertner, et Werner Maurer ; tous connus pour leur association au programme nucléaire allemand figuraient également parmi les utilisateurs.

À partir du 5 septembre, notre attention se tourna vers la Belgique. Accompagnés de blindés de la Royal Air Force, le groupe entra dans Anvers le 7, où nous avons inspecté le siège de l’Union Minière du Haut Katanga et avons appris qu’un millier de tonnes de minerai d’uranium raffiné avaient été envoyées en Allemagne, mais qu’environ 150 tonnes se trouvaient encore au site d’affinage de Olen. Du 19 au 25 septembre, nous étions dans cette ville à chercher l’uranium à 200 verges de la ligne de front sous les tirs de sniper et de mortier venant de l’autre côté du canal Albert. À cet endroit, nous avons récupéré 68 t de matériel. Du 26 septembre au 5 octobre, l’équipe du bureau de Rome était partie à la recherche des 80 t de minerai dont nous avions appris qu’il avait été envoyé dans le sud de la France. Finalement, c’est à Toulouse que 31 tonnes avaient été retrouvées cachées dans des barils. Le reste de l’uranium belge n’a jamais été retrouvé.

Les informations obtenues en France et en Belgique pointaient vers Strasbourg comme un objectif important. En effet, les physiciens Rudolf Fleischmann et Carl Friedrich von Weizsäcker apparaissaient dans le catalogue 1944 de l’Université de Strasbourg. Les informations que nous avions recueillies aux Pays-Bas auprès des employés de Phillips pointaient aussi dans la même direction. Le passage aux Pays-Bas, son pays natal, avait été psychologiquement éprouvant pour Goudsmit qui dû prendre congé aux États-Unis pour récupérer.

Le 24 novembre 1944, nous sommes entrés dans Strasbourg sur les talons de 6e groupe d’armées américain. Nous avons alors rapidement pris contrôle de l’université. Nous avons aussi fouillé les maisons de Rudolph Fleischmann et de Carl von Waizsäcker partis la veille selon un voisin. À l’université, nous avions arrêté un scientifique peu important, mais tout de même sur notre liste de cibles. Il avait refusé de nous parler, mais avait demandé à Pash de se rendre à son laboratoire de l’hôpital. Cela avait mis à puce à l’oreille de Pash. Le lendemain nous nous sommes pointés à l’hôpital de Strasbourg. Bluffant encore, Pash demanda simplement à voir le laboratoire de Fleishmann. Et, c’est là que nous l’avons découvert avec 6 autres scientifiques. Les Allemands avaient utilisé une stratégie similaire à la nôtre à Montréal, sauf qu’eux n’avaient pas publié d’annonce dans les journaux.

Pendant les deux premières semaines, Strasbourg n’était pas un endroit très sûr. On se demandait si nous pourrions soutenir une contre-attaque allemande. Chaque soir, quelques obus étaient lancés par-dessus le Rhin juste pour nous faire savoir que la Wehrmacht était toujours là.

J’avais été envoyé avec une équipe récupérer de l’eau du Rhin sous les tirs ennemis. S’il y avait des traces de radionucléaires dedans, cela confirmerait que les Allemands avec un programme nucléaire. À la blague, nous avions envoyé, les bouteilles d’eau accompagnées d’une bouteille de vin demandant qu’elle soit elle aussi testée. Peu de temps après, nous avions reçu un télégramme « Water negative, wine positive, send more» ! Malgré nos protestations, il avait alors fallu envoyer quelqu’un dans le Roussillon acheter des bouteilles de vin en en conservant une copie pour nos «archives» à Paris, les autres étant envoyées aux États-Unis. Le soldat envoyé pour récolter les bouteilles de vin «radioactif» avait été pris pour un homme d’affaires essayant de prendre une longueur d’avance sur le commerce du vin franco-américain avant la fin de la guerre. Dans l’espoir de ventes futures, les marchands lui fournissaient bouteille après bouteille de leurs meilleurs crus.

En raison des combats autour de Strasbourg, Goudsmit arriva le 3 décembre. Son interrogatoire des scientifiques n’apporta pas grand-chose de nouveau. Cependant, les documents retrouvés dans le bureau de Von Weizsäcker montrèrent que les Allemands faisaient des activités de recherche nucléaire à Hechingen, Gäufelden, Taillfingen, Stadtilm, Bisigen et dans des souterrains secrets à Haigerloch. Nous avions même l’adresse et le numéro de téléphone de Heisenberg à Hechingen. Goudmit avait d’ailleurs failli l’appeler, mais se retint. Ces documents montraient aussi que les Allemands étaient incapables d’enrichir l’uranium et qu’il ne venait de commencer le premier projet de réacteur qu’au mois d’août. C’était la preuve formelle que les nazis n’avaient pas la bombe ou même du matériel pour tenter une attaque radiologique. À partir de ce moment, nous étions certains de retourner chez nous dans les plus brefs délais.

Cependant, la contre-attaque allemande dans les Ardennes en décembre 1944 souleva des questions sur les compétences des services de renseignements. De plus, nous avons dû confirmer que l’explosion particulièrement puissante d’une fusée V2 près d’Anvers n’était pas d’origine nucléaire. Les rumeurs sur une bombe atomique allemande persistèrent jusqu’à la fin du mois de mars 1945.

Sans que nous le sachions, l’objectif de la mission avait changé. Maintenant, l’objectif était de faire main basse sur les travaux et les chercheurs allemands avant les Soviétiques. À partir de janvier, nous avions nos propres équipements et véhicules. Ces derniers portaient des plaques distinctives marquées d’un alpha. Dès lors, nous n’étions plus agiles, car nous avions plus à quémander des ressources aux troupes locales.

En début février, nous avions deux bases avancées à Strasbourg et à Aix-la-Chapelle. Le 25 février, nous entrions pour la première fois en Allemagne. À partir de ce moment, l’action se divisa entre le nord et le sud de l’Allemagne.

Au nord, nous avions suivi l’avance du sixième groupe armé. Le 7 mars nous entrions dans Cologne où nous sommes allés investiguer à l’université. De là, nous sommes partis pour Bonn, où nous avons ramassé des documents et capturé du personnel. Le 10 avril, nous avons saisi des documents et capturé des chercheurs et des laboratoires d’expérimentation de l’énergie atomique de l’armée allemande à Stadtilm. Parmi les prises, avions trouvé un montage d’essai sous-critique, de l’eau lourde et 8 tonnes d’oxyde d’uranium. Le 12 avril, nous étions à Gottingen où nous avions questionné le Dr Ernst Telschow, directeur de l’Institut Kaiser Wilhelm. De là, nous nous sommes rendus à Celle où le 17 nous avons trouvé la centrifuge expérimentale servant à l’enrichissement de l’uranium dans un laboratoire caché dans une filature gardée par des troupes britanniques. Le professeur Werner Osenberg fut arrêté à Lindau le 21 avril.

Un autre succès fut la découverte de 1100 tonnes de minerai d’uranium dans la région de Stassfurt. C’était la réserve manquante de l’uranium belge. À partir de ce moment, la possibilité d’une arme nucléaire allemande était complètement écartée.

Le 16 mai, Gerard Kuiper et moi avions entendu une rumeur selon laquelle Max Planck était réfugié à proximité. Il était malheureusement de l’autre côté de l’Elbe dans le territoire réservé aux Soviétiques qui étaient présentement à moins de 100 milles d’où nous étions. Accompagnés d’un soldat, nous montâmes dans une jeep à leur recherche. Nous avions fini par retrouver les Planck entassés dans une seule pièce avec la grande famille du fermier qui les avaient accueillis. Ils attendaient l’armée qui arriverait en premier. Kuiper a alors rapidement et poliment fait son offre : laissez-nous vous escorter en lieu sûr à Göttingen, à l’ouest. Les Plancks acceptèrent avec joie, car ils y avaient des parents. Le voyage de retour fut des plus risqués. À quelques reprises, nous avions évité de justesse les patrouilles russes. Une fois à Göttingen, nous nous sommes dirigés immédiatement vers l’hôpital. Planck était âgé de 87 ans et souffrait terriblement d’arthrite. Il lui fallut des semaines pour se remettre de son aventure.

Je n’ai jamais revu Planck par la suite, mais j’ai gardé contact avec Kuiper, qui m’avait promis d’avoir accès à quelques fragments de roche lunaire pour faire des analyses isotopiques lorsque celles-ci deviendront disponibles.

Le 28 juillet, nous étions à Berlin. C’était plutôt décevant, la ville n’étant plus qu’un tas de gravats. Lorsque Samuel Goudsmit est arrivé, il a appris que les Soviétiques avaient déjà saccagé l’ancien Kaiser Wilhelm Institute, la plus grande organisation scientifique d’Allemagne. Par la suite, une unité de renseignement militaire américaine s’était installée sur place. Lorsque Goudsmit a frappé à la porte et a demandé s’il pouvait regarder fouiller, les soldats lui ont dit qu’il ne restait rien de pertinent. Goudsmit a insisté pour tout, en particulier l’étrange «piscine» dans le sous-sol dont un officier a parlé. Ce fut une bonne idée, car les déchets décrits par les militaires se sont avérés être du matériel de laboratoire pour mener des expériences nucléaires — il y avait même de l’uranium qui traînait — tandis que la piscine était une fosse pour effectuer des réactions en chaîne.

Au sud, les opérations avaient suivi un rythme aussi infernal. Le 29 mars, nous traversions le Rhin et nous dirigions vers Heidelberg où nous avons établi notre base d’opérations, le lendemain, dans un immense manoir ayant appartenu à un brasseur. C’était un bien meilleur site que Strasbourg pour mener nos recherches. D’une part, Heidelberg était l’une des rares villes allemandes à être restée intacte, car c’était une ville universitaire qui ne constituait pas une cible militaire. De plus, elle était plus proche de la ligne de front.

Pour nous, le défi opérationnel était la zone du sud de l’Allemagne où se trouvait les principaux sites nucléaires devait être occupée par l’armée française dont on ne voulait pas qu’elle recueille des informations sur l’énergie nucléaire. Notre stratégie était de couper en diagonale devant l’armée française pour la prendre de vitesse et de s’emparer de la zone assez longtemps pour capturer tous les scientifiques allemands, saisir et supprimer tous les documents disponibles et détruire toutes les installations existantes. Malheureusement, cette tactique impliquait que nous devions nous déplacer sur la ligne de front entre les tirs français et allemands.

Le 22 avril Pash, accompagné de Brigadier général Eugene L.Harrison, a conduit la T-Force à travers une tête de pont à Horb, sur la rivière Neckar, à environ 90 km à l’est de Strasbourg. De là, nous nous sommes déplacés vers le sud et l’est sur 20 milles jusqu’à Haigerloch, qu’ils ont capturé le 23. Hechingen a été capturé le 24 avril. Cet à cet endroit que nous avons trouvé le prototype du réacteur nucléaire des Allemands. Nous l’avons démonté et dynamité par la suite pour que les Français n’aient rien à récupérer. Nous avons aussi récupéré 659 cubes d’uranium métalliques qui étaient suspendus par des câbles dans le réacteur dans un réservoir d’eau lourde, un peu comme un mobile de Calder. Les cubes faisaient 2 pouces de côté et pesaient 11 lb. Moi et quelques scientifiques en avions gardé comme souvenir ; Pash fermant les yeux. J’avais fait analyser le mien au Canada et il était clair que c’était de l’uranium naturel et qu’il n’avait pas été sensiblement exposé aux neutrons, ce qui confirmait nos autres découvertes. Noyé dans la lucite, il me sert depuis de presse-papier.

Lors de la même opération, nous avions aussi mis en détention plusieurs scientifiques recherchés, dont Otto Hahn, Carl von Weizsäcker et Max von Laue. On apprit que Werner Heisenberg, Walther Gerlach et quelques autres avaient quitté Hechingen deux semaines auparavant et se trouvaient peut-être à Munich ou à Urfeld dans les Alpes bavaroises. Le 27 avril, les scientifiques allemands ont été transférés à Heidelberg pour un nouvel interrogatoire, où des informations sur la localisation des archives de recherche atomique allemandes ont été révélées par von Weizsäcker : elles se trouvaient dans un baril métallique laissé dans un puisard à l’arrière sa maison.

Le 1er mai 1945, Gerlach a été capturé à Munich et Kurt Diebner a été arrêté le 3. De leur côté, Pash et son équipe entrèrent dans la ville d’Urfeld le 2 mai et évitèrent de peu la capture par les troupes de la Wehrmacht, mais retournèrent le lendemain avec des renforts et capturèrent Heisenberg.

Le 8 mai, jour de la victoire en Europe, nous avons dûment célébré la fin des hostilités au manoir d’Alsos à Heidelberg. Les spiritueux libérés des caves de la ville ajoutaient substantiellement aux réjouissances. Cependant, les tirs aveugles d’armes légères par nos troupes en fête rendaient dangereux de se tenir près des fenêtres, et nous nous sommes retirés à l’intérieur du bâtiment pour des raisons de sécurité.

La dernière mission d’Alsos eut lieu de 30 juin. Le colonel Pash avait reçu un câble Samuel Goudsmit disant que les standards atomiques mondiaux, qui avaient été développées par les Curie, mais avaient été confisquées par les Allemands lorsqu’ils occupaient Paris et avaient été transférés dans un centre de recherche allemand la petite ville Weida près de la frontière tchèque. Goudsmit craignait ce précieux étalon international de radium ne tombe entre leurs mains des Soviétiques.

Les scientifiques de l’époque utilisaient des étalons de radium dans toutes sortes d’applications différentes, comme l’étalonnage des cyclotrons et le test de la capacité d’absorption de différents matériaux. Ainsi, alors que le radium lui-même est inutile pour fabriquer des bombes, il était utile pour les travaux scientifiques qui pourraient conduire à des bombes. C’est pourquoi il ne pouvait pas tomber entre les mains des Soviétiques.

Le lendemain, à 6 h, nous étions prêts à avec des jeeps, des armes et de l’essence et tout ce qui était nécessaire. Nous avions trois cents milles de routes bombardées à parcourir pour nous rendre à notre cible. Nous avons voyagé toute la journée, toute la nuit et sommes arrivés à 3 heures du matin au centre de recherche. Sentant peut-être que ce ne serait pas une véritable mission Alsos sans ruse de guerre, Pash a envoyé l’un de ses hommes pour organiser un accident de voiture à l’est de la ville, le long de la route par laquelle les Soviétiques devraient entrer. Ils ont fait une barricade aussi grande que possible, renversant deux camions de l’armée et ajoutant une voiture supplémentaire pour bloquer toute la route.

Pendant ce temps, Pash a fait irruption dans l’institut où se trouvait le radium. Il a appris qu’il était stocké dans un coffre-fort et a demandé au directeur de l’ouvrir. À l’intérieur de Pash a trouvé une petite boîte en carton contenant quatorze flacons, chacun contenant un étalon de radium distinct. Il avait pour instruction de ne prendre que le standard français — celui préparé par Marie Curie elle-même — mais il décida de tous les ramasser pour faire bonne mesure. Lorsque le directeur a protesté contre ce vol, le colonel avait accepté de lui donner un reçu pour faciliter les choses.

Pash, pour protéger les étalons de radium, glissa le carton dans sa poche sur la hanche, ignorant parfaitement que les isotopes radioactifs le brûlaient lors du trajet de retour de huit heures. De retour au quartier général allié, il a ouvert son manteau de façon dramatique et a montré qu’il les avait mis. Les scientifiques présents se précipitèrent immédiatement hors de la pièce, moi compris.

Déconcerté, Pash les suivit dans le couloir et leur demanda quel était le problème. Le radium n’était pas blindé !, lui répondirent-ils. Pash haussa les épaules. Je le porte dans ma poche depuis huit heures, dit-il, et je me sens bien. Cela nous a encore plus horrifiés. Je fus finalement volontaire pour mettre les échantillons dans un château de plomb. Pash rigola sur le coup de l’incident, mais plus tard les choses ne furent pas aussi drôles. Son nombre de globules blancs chuta, symptôme du mal des rayons. Il a également développé une méchante plaie «rouge rubis» sur sa hanche droite qui le fit souffrir le reste de sa vie. Heureusement, pour moi, j’étais assis à l’arrière du côté opposé de la jeep. La distance et la matière entre moi et la source avaient considérablement réduit la dose reçue qui était sans conséquence pour moi.

Le 8 août à 10 h du matin en entendant la BBC, je fus surpris comme les autres scientifiques présents d’apprendre l’explosion de la bombe à Hiroshima. Et encore plus 3 jours plus tard, de celle de Nagasaki. J’ignorais à l’époque l’ampleur réelle du projet Manhattan. Cependant, par comparaison à nos travaux au Canada et à ceux des Allemands, ils avaient dû être extraordinaires.

Avec l’annonce de la reddition du Japon le 15 août, j’étais convaincu que la seule chose qui retarderait mon retour serait la disponibilité des moyens de transport. J’avais accumulé assez de points pour un retour rapide. Même si j’étais techniquement un civil, j’avais été près des zones de combat plus souvent qu’à mon tour, Pash me traitant comme un combattant plutôt qu’un scientifique et je l’avais accompagné en première ligne à plusieurs reprises.

C’est pourquoi lorsque Pash m’appela à son bureau quelques jours plus tard, j’étais convaincu que j’avais mon ticket de retour pour le Canada. Ma surprise fut d’autant plus grande quand il me donna mon nouvel ordre de mission.

—Jeune homme, voici votre nouvel ordre de mission. On vous attend au Japon.

Éberlué, j’ignorais que nous avions nos homologues dans le Pacifique.

—Je vais enquêter sur le programme nucléaire japonais ? demandais-je.

—Non, vous allez jouer l’avocat du diable. Vous partez immédiatement pour Rome.

Aussi, invraisemblable que cela puisse paraître, cette réponse était cohérente.

Quatrième partie : Camp X