Dans mon billet précédent, je vous souhaite une année remplie de bonne science. Malheureusement, je dois déjà vous décevoir. C'est que la mauvaise science frappe souvent, de nos jours.
Vous avez peut-être vu, comme moi, la nouvelle rapportée par Radio-Canada, mardi le 8 janvier : selon une étude publiée par Statistique Canada, la croissance de l'emploi dans les villes est liée à la prévalence de scientifiques, d'ingénieurs et de travailleurs spécialisés.

Comme vous pouvez imaginer, je n'ai pas pu résister à une telle nouvelle et je me suis dépêché d'aller lire l'article original. Surprise, surprise.... l'article contient un certain nombre de résultats qui soulèvent des doutes majeurs quant à la qualité de l'affirmation. Peut-être, que les scientifiques et les ingénieurs ne sont pas si utiles que ça, après tout. Peut-être aussi que les journalistes devraient lire la littérature originale au lieu de se contenter de reproduire les communiqués de presse, mais c'est une autre histoire.

Si vous voulez lire l'étude vous-même, cliquez ici. Je me contenterai ici de relever quelques points particulièrement importants. Tout d'abord, il importe de mentionner que l'étude analyse le niveau de croissance de plus de 200 villes, au Canada et aux États-Unis, avec trois mesures pour chacune : en 1980, 1990 et 2000 pour les villes américaines et 1981, 1991 et 2001 pour les villes canadiennes.

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Armés de ces données pour le moins limitées dans le temps, les chercheurs nous donnent d'abord le taux de croissance annuel moyen pour les villes. Ils divisent le tout en différents sous-ensembles (après tout, ce sont des statisticiens). Ce qui nous intéresse d'abord est le taux de croissance pour les villes qui ont une population supérieure à la moyenne de travailleurs diplômés en science par rapport à celles qui ont une population supérieure à la moyenne de travailleurs diplômés en art.

Si on se fit au sommaire de l'article, on s'attend à ce que l'économie des villes avec plus de scientifiques croisse plus rapidement que celles avec plus d'artistes. On découvre en effet que les artistes mènent à une croissance annuelle de 2,03 % alors que les scientifiques n'offrent qu'une croissance de 1,82 %. Il faut donc manipuler un peu plus les données avant d'arriver à la conclusion des auteurs.

Pour ce faire, les chercheurs construisent un indice complexe et obscur qui tient en compte le nombre de jours où la température extérieure descend sous la barre des 18 degrés C ou le taux annuel de criminalité. Il faut savoir que l'on peut toujours finir par obtenir des corrélations si on triture assez les données, c'est la loi du hasard qui nous l'assure. La formulation des chercheurs est un peu plus formelle, mais revient à peu près à ce que je viens de dire : « Il semble donc que le meilleur moyen de mesurer l'importance des scientifiques et des ingénieurs consiste à évaluer leur effet sur les formes plus générales de capital humain. » Comme ces formes plus générales correspondent à un amalgame de plusieurs facteurs, on peut leur faire dire ce que l'on veut.

Sans entrer dans les détails techniques et obscurs que je suis loin de maîtriser, un point montre bien que les résultats de ces chercheurs sont dénués de signification. En effet, l'équipe de statisticiens découvre que la croissance de l'emploi en sciences et génie suit « un processus stochastique dans lequel il est peu probable que des villes particulières maintiennent une croissance relative importante pendant de longues périodes ». En d'autres termes, les conclusions de cette analyse ne tiennent pas la route, car le nombre de scientifiques et d'ingénieurs pour une ville donnée fluctue tellement de 1980 à 1990 puis de 1990 à 2000 qu'il n'y a aucune tendance à long terme : la corrélation observée ne veut donc rien dire!

Ceci est confirmé par une autre affirmation : sur trois points dans l'échantillon (1980, 1990 et 2000), deux montrent une corrélation entre le niveau initial de scientifiques et la croissance de l'emploi tandis que la troisième montre le contraire, voilà qui n'est pas vraiment rassurant quant à la validité de ces résultats.

À la lecture de l'article original, il est clair que contrairement à ce qui est affirmé par les chercheurs de Statistiques Canada, les évidences montrant que la concentration de scientifiques et d'ingénieurs n'a pas d'impact majeur sur la croissance des villes. Il semble toutefois que la proportion de statisticiens au pays soit inversement proportionnelle au développement d'une science de bonne qualité...

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