L'excellente émission Ideas de radio de la CBC présente une série de cinq émissions intitulées, « Comment peut-on penser la science » chacune présentant une entrevue d'une heure avec quelqu'un qui réfléchit à un aspect de cette question. Au cours des prochaines semaines, je compte faire un retour sur ces entretiens dont j'adorerais avoir l'équivalent en français (à la même heure, 22h00, la radio de Radio-Canada nous inflige plutôt la superficielle et bête Christiane Charette; il ne faudrait quand même pas donner aux Québécois un accès aux grands penseurs de notre temps...).

La première émission de la série est dédiée à l'historien des sciences Simon Schaffer. Cet historien fait partie de ceux qui, au début des années 1980, ont décidé de revoir la façon d'étudier la science. Pendant longtemps, l'histoire de la science s'est contentée de rapporter le développement des idées et des connaissances comme marche du progrès qui mettait de côté les pressions sociales ou culturelles favorisant une théorie plutôt qu'une autre. L'histoire des sciences était alors souvent représentée par le savant isolé dans son laboratoire, coupé des passions et des pressions de son époque. Mais même le savant le plus isolé est en contact avec son époque, ne serait-ce que par sa formation, son éducation et la technologie à laquelle il a accès.

Simon Schaffer, ainsi que plusieurs autres historiens et sociologues, tels que Bruno Latour, ont donc décidé d'étudier la communauté scientifique en adoptant les méthodes des anthropologues visitant des peuplades isolées. Sans présumer de qui a raison, ces historiens de terrain ont essayé de comprendre comment la science évolue et comment notre image de l'univers se construit à travers les échanges entre scientifiques.

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Ces travaux ont bouleversé la façon dont les chercheurs en sciences humaines perçoivent l'aventure scientifique (à tout le moins, les sciences naturelles), en montrant peut-être plus clairement les hésitations, les pressions, les évolutions des divers acteurs. Par exemple, lorsqu'on regarde un article scientifique, on suit un déroulement logique où chaque étape mène d'un raisonnement à l'autre, jusqu'à la conclusion inévitable. Pourtant, la recherche ne se passe pas comme cela. On avance à tâtons, en faisant des erreurs d'interprétation, de mauvaises expériences ou des mesures sans intérêt. On se retrouve dans des culs-de-sac et il faut parfois mettre de côté des mois de travail pour recommencer dans la bonne direction. Tous ces détours disparaissent au moment de la rédaction d'un article et on ne laisse que le récit qui nous amène à la bonne réponse. Il ne s'agit pas de tromper le lecteur, mais plutôt de lui présenter la découverte de la manière la plus claire possible et de montrer comment elle s'imbrique dans ce qu'on connaît déjà. Car l'article scientifique a pour but de détacher la découverte du découvreur et d'en faire un morceau de connaissance qui vit de lui-même, sans relation avec un laboratoire ou un chercheur particulier.

Bien que ce processus soit bien connu des scientifiques, il n'avait pas vraiment été analysé. C'est ce qu'a fait ce groupe d'historiens des sciences, dans une étude poussée de vie quotidienne des chercheurs.

Malheureusement, j'ai l'impression que plusieurs historiens, dont Simon Schaffer, ont tellement ciblé les individus et le processus qu'ils en ont perdu la matière essentielle. Pour ces historiens, la science est avant tout une construction sociale qui progresse par un consensus de la communauté. Ce faisant, ces gens ont presque complètement évacué la quête de la Vérité avec un grand « V ». (Les scientifiques savent bien que celle-ci n'existe pas, mais quand ils essaient de résoudre un problème, ils croient fondamentalement qu'il existe une vérité objective dont on peut s'approcher.)

Schaffer est certainement conscient de ce problème. Pour s'en sortir, il affirme donc dans l'émission Ideas que la science de référence n'est plus la physique théorique, mais les sciences de terrain, comme l'agronomie. J'avoue que j'ai sursauté en entendant cette affirmation (en tant que physicien, je SAIS que la physique est LA science de référence...). J'ai l'impression que ces historiens et sociologues des sciences ont décidé de réordonner les sciences afin de satisfaire leur modèle plutôt que d'adapter leur modèle à la réalité, ce qui est justement interdit en physique.

Ainsi, en éliminant la physique, qui parvient, grâce à un contrôle fin des expériences, à détacher le savoir de l'environnement social, pour se concentrer sur des sciences moins solidement établies, Schaffer est ses collègues peuvent présenter une image de la science beaucoup plus dépendante des consensus et des relations entre individus.

Même si je ne suis pas d'accord avec les conclusions et le portrait de la physique qu'en font Simon Schaffer et ses collègues, il n'en reste pas moins que leurs travaux ouvrent la porte sur ce qui passe dans les laboratoires et montrent que les scientifiques sont des êtres humains sujets aux passions habituelles : quête de reconnaissance, jalousie, hypocrisie, etc. Finalement, l'histoire des sciences, c'est aussi l'histoire de l'humanité, avec ses beaux et moins beaux côtés.

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