Au début des années 1960, à peine la trentaine, de Gennes s'établit déjà comme un physicien important dans le domaine des matériaux magnétiques où il étudie la transition ordre-désordre. Si on prend un aimant et qu'on le chauffe, il perdra son aimantation. Ce phénomène est dû à une transition d'ordre (aimanté)-désordre (sans aimantation) qui se produit suivant un processus physique bien établi.
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Puis, il se tourne vers les supraconducteurs pour y appliquer le même type d'idées. Quelques années auparavant, John Bardeen, Leon Cooper et Robert Schrieffer avaient percé à jour ce mystère vieux de 40 ans, offrant une théorie qui pouvait enfin expliquer pourquoi certains matériaux pouvaient conduire l'électricité sans perte de chaleur à très basse température. Mais il restait encore pas mal de travail à faire afin de comprendre les détails de cette théorie. C'est à cette tâche que s'attaquèrent PGdeG et plusieurs autres grands physiciens dans les années 1960.
À la fin des années 1960, son côté ingénieur le rattrape (il fut ingénieur de recherche au Commissariat à l'énergie atomique, en France, de 1957 à 1961) et il commence à sentir l'appel des sujets plus près des préoccupations industrielles. C'est à ce moment qu'il se tourne vers les cristaux liquides, un mélange de liquide et de longues molécules aux propriétés étranges, avec un groupe de collègues à Orsay, en banlieue de Paris. Ses collègues le considèrent comme un peu fou. À cette époque, les physiciens des matériaux se concentraient avant tout sur des systèmes de plus en plus propres et contrôlés. Or, les cristaux liquides sont salauds : ils forment un liquide visqueux et inhomogène pas toujours facile à caractériser. Qu'à cela ne tienne, en quelques années, de Gennes établit la base d'une théorie complète de ces matériaux basée, encore une fois, sur cette célèbre théorie de la transition ordre-désordre, et publie, en 1974, un livre, La physique des cristaux liquides qui demeure un classique sur le sujet, 33 ans plus tard.
Mais de Gennes a la bougeotte et il ne reste pas très longtemps sur le même sujet. Vers le milieu des années 1970, il se tourne donc vers les polymères, qui sont de longues molécules dont les propriétés sont déterminées par leur enchevêtrement. Encore une fois, de Gennes bouleverse le domaine et apporte de nombreuses contributions à notre compréhension de la dynamique des polymères.
Les travaux de de Gennes durant les années 1970 établissent l'étude de la matière molle comme un domaine à part entière de la physique. Et alors que ces champs grandissent, de Gennes les quitte déjà pour étudier les gels, la friction et les systèmes granulaires (qui furent le sujet de mon billet de la semaine dernière).
Avec une telle feuille de route, on ne sera pas surpris d'apprendre que l'Académie des sciences de Suède lui a décerné le prix Nobel de physique en 1991 pour ses travaux sur la transition ordre-désordre dans toutes sortes de matériaux. Pour plusieurs, toutefois, ce prix Nobel représentait la consécration de son travail de pionnier et de l'importance de la matière molle, qui ramenait doucement des pans entiers de la chimie vers la physique.
Évidemment, de Gennes ne pouvait en rester là. Vers la fin des années 1990, la soixantaine avancée, il décida de faire le saut vers la neurologie, appliquant son intelligence vive et ses connaissances physiques poussées au problème de la mémoire, rassemblant autour de lui une équipe multidisciplinaire située à l'Institut Curie, un centre de recherche en médecine.
J'ai eu l'occasion de rencontrer Pierre-Gilles de Gennes lors de son passage à Montréal, il y a deux ou trois ans, alors que l'Université de Montréal lui remit un doctorat honoris causa. Il nous présenta un séminaire sur un modèle assez particulier de la mémoire olfactive. C'était un homme très ouvert qui prit grand plaisir à discuter avec les étudiants et les professeurs.
Alors que la fumée était bannie depuis longtemps, il n'a jamais hésité à allumer une de ces cigarettes brunes et sans filtre, sans que le vice-recteur ne lui fasse un reproche. Cette anecdote n'est pas là pour mousser la cigarette, mais pour indiquer qu'il n'avait pas peur d'agir et de prendre position, parfois à l'encontre de tout le monde.
Or c'est ça un grand scientifique. On n'arrive généralement à rien si on se contente de suivre l'opinion dominante. Il faut avoir la force de ses convictions et foncer. On peut se tromper, bien sûr, et plusieurs se perdent ainsi. Mais les grands, comme de Gennes, n'en reviennent que plus fort.
La physique a perdu un grand chercheur vendredi dernier.




