Plusieurs dénoncent haut et fort cet empiètement croissant de la pensée religieuse sur la société laïque, et notamment dans le domaine de la recherche scientifique (pensons seulement au débat sur les cellules-couches et les changements climatiques). Certains d'entre eux ont même entrepris une « croisade » contre la foi, parmi lesquels on compte des luminaires comme Richard Dawkins, Sam Harris et Daniel Dennett. Notons que plusieurs de leurs livres se trouvent d'ailleurs sur la liste des best-sellers.
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Dawkins vient tout juste de publier The God Delusion, une charge cinglante contre la religion sous toutes ses formes. Dans son livre, il attaque les notions erronées sur le darwinisme et les clichés associés à la théorie évolutionniste et la sélection naturelle, et finit, bien entendu, par démolir les arguments des créationnistes. Notons que Dawkins, qui a entretenu une longue rivalité avec Stephen Jay Gould à propos de la théorie des équilibres ponctués de ce dernier et de sa propre théorie des meme, s'en prend aux scientifiques qui marchent sur des oeufs dès qu'il est question de religion. C'est encore là une attaque voilée contre Gould, qui soutenait dans son ouvrage Et Dieu dit : « que Darwin soit » : science et religion, enfin la paix ? (1999) , que la science et la religion étaient deux magistères différents (non-overlapping magisteria), et donc, qu'elles n'étaient pas inévitablement destinées à se dresser l'une contre l'autre.
(Le pape Jean-Paul II semble avoir partagé cette notion si l'on juge de cette citation tirée de sa lettre encyclique Fides et ratio, datée du 14 septembre 1998 : « La foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la comtemplation de la vérité ». C'est d'autre part une position philosophique plutôt éclairée, qui remonte au Moyen-âge, et selon laquelle Dieu avait offert deux révélations divines à l'homme : le livre de l'Écriture Sainte, la Bible, et celui de la Nature. Une façon de penser reprise par plusieurs scientifiques, dont Galilée.)
Toutefois, il faut reconnaître que Dawkins s'est toujours montré intransigeant envers la religion et qu'il défend sa position avec une logique farouche et irréprochable. Avec lui, pas de tergiversations, pas d'accommodement raisonnable, et pas de prisonniers. Nous sommes donc bien loin de l'esprit de tolérance de Gould, qui, bien qu'ayant sans cesse combattu les créationnistes, avait tout de même tenté de démontrer que l'évolution n'était pas antinomique avec la foi en Dieu. Pour sa dissertation de doctorat, Greg Gaffin, une de ces nouvelles figures de l'athéisme (Wired), a interrogé 149 biologistes évolutionnistes. Sur le total, 130 ne croyaient pas en Dieu… mais seulement une poignée affirmait que la science et la religion étaient incompatibles.
Aux yeux des biologistes et des paléontologues, cette guerre des fondamentalistes américains contre la théorie de l'évolution apparaît donc comme particulièrement stupide. Non seulement, les preuves scientifiques sont-elles légion (et ce, dans divers domaines tels que la biologie moléculaire et la génétique) mais du côté théologique, il n'y a pas non plus de réel conflit. Si nous pouvons admettre que la contingence joue un rôle dans notre vie de tous les jours (nous nous sommes cassés la jambe en ski alors que nous aurions pu tout aussi bien rester à la maison), nous devrions accepter qu'elle joue également son rôle dans le temps profond de l'histoire des espèces. Même le Vatican, sous l'égide du pape Jean-Paul II, avait reconnu en partie le bien-fondé de la théorie de Darwin ; bien que le pape actuel, Benoit XVI, soit plus réticent que son prédécesseur à accepter cette notion. C'est donc infiniment regrettable qu'une découverte aussi importante de la science soit devenue l'otage d'une minorité sectaire, qui se sert de cette question théologique pour renforcer sa position face aux autres dénominations religieuses et faire du prosélytisme à leurs dépens.
On ne peut donc véritablement blâmer ces scientifiques athées pour ce ras-le-bol face au fondamentalisme chrétien et au radicalisme religieux de tout poil, dont l'obscurantisme forcené voudrait annuler des millénaires de progrès. Toutefois, cette montée de lait, si elle apparaît pour beaucoup comme nécessaire et ayant déjà trop tardé, ne changera rien au climat actuel de résurgence de la religion. À ce chapitre, la Raison n'a jamais eu raison de la Foi. Selon le mot de Tertullien, « Credo quia absurdum ». Au mieux, cet athéisme militant ne peut rencontrer qu'une indifférence hostile que la populace parisienne montra autrefois envers le Culte de la raison de Robespierre, au pire, on considérera sans doute ces prophètes du naturalisme comme des clowns inoffensifs, comme semble le faire le journaliste de Wired.
La plupart des fidèles maintiennent au sujet des relations entre la science et la religion un flou artistique qu'il n'est pas bon de trop vouloir éclaircir. La majorité des croyants préfère s'en tenir à un tiédisme de bon aloi pour tous. Nous désirons un vaccin efficace contre la grippe mais nous sommes prêts à croire que l'évolution n'est qu'une vue de l'imagination… Nous sommes prêts à payer pour des images obtenues par résonance magnétique… mais nous ne sommes pas totalement contre l'idée d'aller voir un ramancheux ou de prier Saint-Joseph pour guérir ce fichu mal de dos. En somme, nous choississons de croire que les avancées scientifiques et la foi en Dieu peuvent cohabiter en harmonie… à condition de ne pas y regarder de trop près. Ce qui est en soi une position pragmatique mais, en définitive, plus intenable que celle des athées.
Ce qui me fait penser au film Sphère, où l'un des protagonistes demandait au personnage joué par Dustin Hoffman s'il croyait en Dieu. Ce dernier lui répondait : « Athée. Mais je suis flexible. »




