Les associations d'idées faites par l'inconscient permettent ainsi des intuitions sur lesquels se fondent le travail d'une vie. Un exemple en est le prix Nobel de médecine (1936), le Dr. Otto Loewi (1873-1961), qui découvrit la théorie de la transmission chimique des influx nerveux. Il se réveilla une nuit et nota quelques notes sur un bout de papier. Le lendemain matin, il se rappela avoir écrit quelque chose d'important sans avoir idée du contenu mais ses scribouillis se révélèrent incompréhensibles. Par chance, il refit le même rêve la nuit suivante, se leva aussitôt pour courir au laboratoire tester son idée nouvelle sur un cœur de grenouille. Cette expérience devait se révéler la fondation de la physiologie des neurotransmetteurs.
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Elias Howe (1819-1867) inventa la machine à coudre en 1845. Il avait déjà l'idée d'une machine dotée d'une aiguille pouvant traverser une pièce de tissu mais ne pouvait figurer le fonctionnement d'une telle machine. Il essaya d'abord une aiguille effilée aux deux bouts et doté d'un œillet au centre, mais ce fut un échec. Puis une nuit, il rêva qu'il était prisonnier d'un groupe de primitifs, dansant autour de lui avec des lances. Il s'aperçut, toujours dans son rêve, que les lances comportaient un trou près de leurs extrémités. Le problème était résolu !
Louis Agassiz (1807-1883), un des plus grands naturalistes américains, est né en Suisse mais émigra en 1846. Alors qu'il travaillait sur son grand ouvrage, une compilation de tous les poissons fossiles, il se trouva devant un spécimen qu'il lui était impossible à identifier. Il hésitait à le classifier car une approche incorrecte du spécimen en aurait détruit les aspects les plus fragiles et les plus singuliers. Agassiz rapporta qu'il fit un rêve pendant trois nuits de suite où il visualisa le poisson dans sa condition originale. Les deux premières nuits, mal préparé à cette expérience, il ne prit pas de notes. Mais au troisième rêve, il dessina, encore endormi et dans le noir, la forme du fossile entrevu oniriquement. Le lendemain, le dessin, comportant une structure très différente de celle sur laquelle il croyait travailler, lui servit à extraire correctement le fossile de sa gangue de pierre. Sans doute, des indices subliminaux perçus sur le spécimen, mais qu'il avait consciemment ignoré, lui avait permis de reconstruire mentalement l'aspect réel du fossile.
Nous sommes donc en droit de nous demander si le rêve a quelque chose à voir avec la science et comment il nourrit la création scientifique ? Christian de Duve, prix Nobel de médecine en 1974, déclarait encore récemment que “ Les scientifiques ne rêvent pas ! ”, peut-être plus sous forme de boutade qu'un commentaire sur les manifestations oniriques de ses collègues. Le positivisme a donc la vie dure chez les savants qui se complaisent dans le mythe de la raison pure. Mais outre la mythologie de l'intuition lucide (la pomme de Newton, le bain d'Archimède, les 4 heures de sommeil par jour d'Edison), pourquoi ce genre d'anecdotes a-t-il mauvaise presse dans le milieu scientifique ?
Les psychologues jungiens ont tenté d'expliquer ces phénomènes en parlant de synchronicité ou, plus rationnellement, de cryptomnésie (mémoire occulte), selon lequel des choses que l'on a apprises, puis oubliées nous reviennent en mémoire comme si nous les avions nous-même imaginées. Mais ce type de souvenirs cachés ne rend pas compte du travail intellectuel réel qui se manifeste dans l'imagination du scientifique. Sans doute peut-on comprendre que les observations ou les indices relevés inconsciemment continuent leur maturation dans l'esprit du savant. Toutefois, cela n'éclaire pas le processus selon lequel la découverte sort de l'inconscient, habillée de pied en cap comme Athéna du crâne de Zeus.
Cette image de la mythologie grecque est, à mon avis, révélatrice du travail de la raison, comme d'autres images mythiques provenant de l'Antiquité, et qui se sont montrés pratiques dans la compréhension du psychisme humain (i.e. Œdipe, Icare, Prométhée, etc.). En effet, Athéna, déesse de la sagesse, patronne des sciences et des techniques, qui préside aux arts et aux inventions, est fille de Métis, déesse de la raison (littéralement “ le conseil, la ruse ”, personnification de l'intelligence rusée). Métis, poursuivie par Zeus, qui la désire, se métamorphose constamment pour lui échapper. Malgré ces métamorphoses de Métis, ces ruses de l'intelligence, Zeus, pour éviter une prophétie annonçant sa chute, l'avalera. Peut-on voir dans ces tribulations millénaires de dieux et de déesses d'autrefois, symboles anthropomorphiques des capacités humaines, une métaphore de l'intelligence et de ses transformations ? Peut-être que l'intelligence doit être intériorisée, “ avalée ”, dans un passage à vide, pour ressortir subitement mais magnifiquement, “ toute armée et casquée ”, sous la forme de la connaissance, sinon de la sagesse ?
Paul Diel (1893-1972), dans sa sagace étude sur Le symbolisme dans la mythologie grecque (1952), montre que le combat des héros de la mythologie grecque contre les monstres chtoniens (méduse, hydre, minotaure, etc.) constitue en fait un combat contre les forces de la banalisation de la vie, de la stagnation psychique.
Ce flambeau qui sort tout allumé de nos rêves, cette intuition qui éclaire d'autres chemins méconnus, ce génie onirique constitue peut-être une de ces nombreuses ruses de Métis, destinées à vaincre les monstres de la banalité.




