La fin de la chasse d’eau?
Les toilettes font partie de l’histoire de l’hygiène humaine, et donc de l’histoire de la civilisation. Les sociétés qui affichent un haut niveau à l’égard de l’environnement sanitaire sont les plus avancées; l’inverse étant également vrai. Alors que les nomades ne se souciaient pas de telles contraintes, les peuples sédentaires ont dû mettre au point des appareils sanitaires.
Les Manchettes scientifiques d’Ariel Fenster
L’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill présente des capsules hebdomadaires sur des sujets défrayant l’actualité scientifique. Plus de renseignements sur ces sujets, ou d’autres d’intérêt général, sont disponibles en communiquant avec Ariel Fenster.
Professeur Ariel Fenster
Organisation pour la science et la société de l’Université McGill
(514) 398-2618
Des fouilles archéologiques suggèrent qu’il y a 5 000 ans déjà, la civilisation indienne de Harrappa disposait d’un système de toilettes où l’eau permettait l’évacuation. Mais, outre les Romains qui avaient mis au point un système de toilettes très avancé, l’on pourrait appeler la période qui a suivi de «Grande puanteur». La plupart des habitants des villes disposaient un pot de chambre, dont le contenu était simplement jeté par la fenêtre.
La première chasse d’eau moderne remonte à 1595. Créée par l’Anglais John Harrington, elle consistait en un réservoir d’eau installé sur le toit et relié à la toilette par un long tube. L’ouverture d’une valve faisait couler l’eau dans la toilette, permettant l’évacuation vers une fosse septique. En 1775, l’Écossais Alexander Cummings introduisit le siphon, lequel permettait d’avoir un bassin d’eau permanent au fond des toilettes –une innovation qui empêchait les mauvaises odeurs de remonter à la surface. Au cours des années 1880, le plombier anglais Thomas Crapper perfectionna le système de chasse d’eau et de siphon. Plus que tout autre, c’est à lui que revient la popularité des toilettes à chasse d’eau. Cela dit, mentionnons que son nom n’a rien à voir avec l’expression «crap» utilisée pour décrire les selles en argot anglais. L’expression a vu le jour avant son époque et, selon certains étymologistes, proviendrait du vieux français «crappe», qui signifie rejet ou ordure. Je me dois de terminer cette brève histoire en mentionnant le nom de Thomas MacAvity Stewart. En 1907, ce Canadien introduisit la cuve de toilette à vortex: un design qui favorise la formation d’un tourbillon d’eau pour aider l’évacuation des déchets.
Mais aujourd’hui, même dans les pays industrialisés où elle est la norme, la chasse d’eau est citée comme un exemple de gaspillage. Au Canada, l’eau utilisée dans les toilettes représente 30 pour cent de la consommation résidentielle; soit environ 110 litres d’eau par personne, par jour. Le gaspillage est évident, lorsque l’on pense que cette eau provient directement de l’usine de traitement, où elle a été transformée à grands frais en eau potable. Une fois la chasse tirée, elle retourne aux égouts pour être traitée à nouveau, cette fois par l’usine d’épuration. En comparaison, soulignons que la France, où les chasses à deux volumes sont la norme, consomme à cet égard moins de la moitié d’eau quotidiennement, avec 40 litres par personne. Heureusement, depuis 1980, l’Amérique du Nord est parvenue à réduire la consommation d’eau grâce à l’installation de chasses à volume réduit. Alors que les réservoirs contenaient auparavant de 20 à 27 litres d’eau, les nouvelles normes ont ramené ce volume à 13 litres. Depuis 1990, les États-Unis, et au Canada, l’Ontario, exigent que les nouvelles installations sanitaires soient équipées de réservoirs de six litres.
Sur le plan écologique, l’étape suivante consiste à l’utilisation de toilettes sèches, lesquelles ne requièrent pas d’eau, bien qu’elles nécessitent un certain entretien -néanmoins réduit grâce aux nouvelles technologies. Les toilettes sèches sont particulièrement populaires en Scandinavie. D’ailleurs, certaines municipalités suédoises exigent l’installation de toilettes sèches pour l’obtention d’une autorisation de construire. À ce sujet, mentionnons l’entreprise suédoise Biolet, un chef de file dans le domaine. Son siège social se trouve à Reftele, une ville de 2 000 habitants située dans le sud de la Suède. Outre son association avec les toilettes sèches, l’autre titre de gloire de Reftele vient du fait qu’il s’agit de la ville d’origine de mon épouse!
Quoi qu’il en soit, les toilettes sèches perfectionnées sont hors de portée pour les 2,7 milliards de la population de la planète qui n’ont pas accès à un système sanitaire adéquat. Un problème particulièrement aigu dans les bidonvilles d’Afrique et d’Asie. C’est notamment le cas du bidonville de Dharavi, près de Bombay, mis en scène dans le film Le pouilleux millionnaire (Slumdog Millionnaire). Ce dernier compte 400 toilettes pour 600 000 habitants –soit une toilette pour 1 500 personnes! La situation est encore pire dans le bidonville kenyan de Kibera, près de Nairobi. Considéré comme le plus grand bidonville au monde -avec un million de personnes- on n’y compte néanmoins aucune infrastructure sanitaire véritable. Les habitants utilisent ce que par euphémisme ils appellent des «toilettes volantes». Il s’agit de sacs de plastique qui, une fois utilisés, sont jetés dans les ordures. Une telle pratique explique entre autres pourquoi plus de deux millions d’enfants meurent chaque année de diarrhées causées par la consommation d’eau contaminée. L’Organisation mondiale de la Santé estime qu’aux quatre coins du monde, 80 pour cent des maladies sont associées à un manque d’hygiène sanitaire.
Cette situation a incité la Fondation Bill et Melinda Gates, la plus riche organisation philanthropique mondiale, avec près de 40 milliards de dollars, à lancer le concours Réinventons les toilettes, qui vise à élaborer des toilettes économiques n’ayant pas besoin d’être raccordées aux égouts ou aux canalisations d’eau et dont le fonctionnement ne requiert pas d’électricité.
Bien que l’annonce de la fin de la chasse d’eau ne soit pas pour demain, lorsque des substituts efficaces seront disponibles dans le plus grand nombre d’endroits possibles, l’humanité se portera beaucoup mieux.

Merci pour cet article très intéressant. Je pense qu'un nouveau paradigme est nécessaire à la fois pour l'assainissement, avec l'usage de toilettes sèches, mais aussi et de façon couplée pour l'alimentation en eau potable, avec la distribution en réseau d'eau hygiénique. J'ai proposé une base de réflexion étayée sur ce sujet dans le site citoyen "Eau Evolution" (http://eau-evolution.fr) dans la rubrique "Un nouveau paradigme" (http://eau-evolution.fr/doc/divers.php?theme=agir). Pour résumer :
Les systèmes occidentaux d'alimentation en eau potable et d'assainissement des eaux usées domestiques ne sont pas durables. Ils constituent une véritable ineptie sur les plans techniques, énergétiques et écologiques. Ils ont, excepté pour les nappes exploitées presque entièrement pour l'irrigation, des impacts qualitatifs et quantitatifs sur la ressource en eau au moins aussi forts, sinon plus, que l'agriculture intensive. Malgré un avenir de fuite en avant technologique, énergétique et financière, que ce soit au niveau des techniques de traitement que de l'exploitation des eaux salées, ils n'offrent pas de garantie de protection de la ressource en eau ni de sécurité sanitaire. De plus, ils entreraient en dysfonctionnement grave si une grande partie de la population restreignait vraiment sa consommation d'eau. On ne devrait pas les exporter dans les pays pauvres du sud. Il est grand temps de les repenser complètement dans une approche interdisciplinaire et intersectorielle, et à la lumière des connaissances scientifiques les plus pointues sur l'eau et l'environnement.
Tout le modèle occidental repose sur deux piliers : la chasse d'eau et l'eau potable au robinet. Ces inventions du siècle dernier s'avèrent finalement stupides et irresponsables. Ce sont des leurres qui nous ont conduits dans des impasses écologiques et on s'y cramponne encore et toujours, sans jamais remettre en cause leur bien fondé.
Or au moins un nouveau paradigme, un modèle réellement durable existe, et il n'est sans doute pas le seul. Il est basé sur deux principes : traiter la pollution à la source et arrêter de gâcher les eaux souterraines profondes. Il repose sur deux piliers : la toilette sans eau et l'eau hygiénique au robinet. Il est adapté à nos pays et aux pays du sud, même et surtout avec la perspective du changement climatique. Il est entièrement respectueux de la ressource, des équilibres écologiques et de l'homme. Il prend en effet en compte : -les contraintes environnementales, dont la protection des milieux aquatiques et la valorisation agricole et énergétique des boues -les contraintes techniques, dont la réutilisation de l'infrastructure existante en l'état -et les contraintes humaines et financières, dont l'hygiène, la qualité de la vie, les coûts réduits et un accès décent à l'eau et à l'assainissement possible pour tous. Il permet de préserver les ressources profondes ou rares pour les générations futures et de laisser plus d'eau disponible pour le soutien des étiages et pour l'agriculture. Cette dernière doit devenir biologique partout avec interdépendance pour la gestion de l'eau et la réutilisation des boues issues des toilettes sans eau. Il redonne enfin à l'eau son rôle originel de lien social profond et devrait contribuer à établir la paix dans le monde, car l'or bleu va être de plus en plus à l'origine de conflits entre les pays.
Il faut se donner les moyens d'explorer ce nouveau paradigme. Cela demande : -de la volonté et de l'indépendance politique -un site expérimental -des entreprises motivées prêtes à s'investir dans l'innovation technologique -et des fonds internationaux.
Et cela demande surtout, selon les mots de Aimé Césaire : "la force d'inventer au lieu de suivre ; la force d'inventer notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l'obstruent".