Il existe au Québec trois filières éducatives : le secteur privé, le secteur public régulier et le secteur public enrichi. Ce qu’on appelle le « système à trois vitesses » entraîne différentes inégalités, incluant un recul de l’accès aux études supérieures pour les élèves du régulier et de l’inéquité face à l’accès à une diversité de cours et activités parascolaires.
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« Les moins chanceux des élèves du secondaire n’ont pas accès aux super-terrains de sport ou aux cours de musique s’ils n’accèdent pas à certains programmes », lançait à la mi-mai Christophe Allaire Sévigny, professeur au Cégep de Sherbrooke, lors du colloque de l’Acfas intitulé « L'école à trois vitesses: enjeux et défis pour le bien-être et la réussite des élèves ».
Voilà déjà 10 ans que le Conseil supérieur de l’éducation soutenait que le système d’éducation québécois, avec son école à trois vitesses, était le plus inégalitaire du Canada.
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« L’école à trois vitesses, cela reflète le système de santé à deux vitesses : si tu as de l’argent, tu passes plus vite. L’école se transforme en fonction du portefeuille », ajoute le Pr Allaire Sévigny, qui est également auteur du livre Séparés mais égaux (2025) et qui produit un balado sur le sujet. Il y aurait confusion entre apprentissage différent des élèves et différenciation pédagogique à l’école. « On crée de la ségrégation entre les élèves plutôt que d’apprendre à tous, au meilleur de leur curiosité et de leur intérêt ».
Alors que la plupart des élèves du primaire fréquentent leur école de quartier, cela change au secondaire : un jeune sur cinq ira au privé (20%), un sur quatre dans un programme sélectif (24%) et plus de la moitié au public régulier (56%).
Soixante ans après le rapport de la Commission Parent, qui avait pour mandat de favoriser la démocratisation de l’éducation, les experts constatent donc que s’est installée une forme de ségrégation scolaire basée sur les performances des élèves et la condition socioéconomique des parents. Les jeunes les plus performants et les plus favorisés intègrent des programmes particuliers du public ou les établissements privés.
Tout le monde s’entend qu’il y a une inégalité dans l’accès à ces programmes particuliers, relève la titulaire à l’UQAM de la Chaire de recherche du Canada sur les différences de genre à l’école, et co-organisatrice du colloque, Isabelle Plante : « au-delà de l’aspect émotif du débat, il nous faut mieux cerner ce que cela change dans les trajectoires des élèves ».
Ségrégation scolaire
« L’école a pris un virage néolibéral avec un « effet méritocratique » et un déplacement des modes d’accès aux études, selon les notes ou la capacité de payer », renchérit le professeur émérite au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie à l’UQAM, Pierre Doray.
Pour le chercheur, il y aurait d’ailleurs plutôt six filières : public ordinaire, public avec programme particulier (arts-études, sport études, etc.), PEI public, PEI au privé, privé ordinaire, privé avec programmes. Les programmes pédagogiques particuliers forment la réponse du public au privé afin d’offrir à un petit groupe d’élèves un programme répondant à certaines attentes des parents —« enrichis », « concentration », etc.— où le temps d’étude diminue pour intégrer des langues, de la musique, des sciences, etc.
Avec son équipe, il a analysé l’évolution de cette ségrégation scolaire dans l’enseignement secondaire et ses effets sur l’accès aux cégeps, en suivant une première cohorte d’élèves (2002-2012), puis une seconde (2012-2022).
lI en ressort que la fréquentation de chaque filière est liée au niveau de valorisation des études supérieures et aux moyens financiers des parents. Cependant, l’accès au cégep dépendra de la filière et de l’école fréquentées, et le régulier « performera » bon dernier, avec près de la moitié des élèves seulement qui accèderont aux cycles supérieurs.
Si 94 % des élèves du privé et 91 % de ceux inscrits dans un programme enrichi, accèdent aux études postsecondaires, c’est deux fois plus que ceux du secteur public régulier: seulement un élève sur deux (49 %) ira au cégep et à l’Université.
Même en tenant compte du fait que la pandémie soit venue brouiller les cartes, l’écart s’agrandit. Et même si les élèves se rendent plus au cégep qu’avant —faire des études devient la norme— on assiste à la mise en place de ce que Pierre Doray appelle un système à deux vitesses, « l’élite et les ordinaires ».
Inégalités scolaires et solutions
La transition entre primaire et secondaire s’avère être une période délicate qui se traduit par une diminution de la motivation et du rendement scolaire pour tous les élèves. Il y a une forte augmentation des exigences dans différentes matières et les pratiques pédagogiques deviennent moins individualisées.
Ce phénomène se produit de plus à une époque charnière du développement des jeunes, l’adolescence. « Ils sont plus sensibles aux signaux sociaux et au jugement de leurs pairs, ce qui peut engendrer de fortes réactions de rejet des études ou de désintérêt », souligne Isabelle Plante.
Elle a interrogé des élèves de 28 écoles primaires et 11 écoles secondaires, du public et du privé, de Joliette et de Saint-Hyacinthe. Elle a regardé les résultats en maths et en français, mais aussi l’effet du groupe de pairs.
Elle note un effet contrasté entre les élèves des groupes forts, dont certains vivront une auto-évaluation à la baisse en se comparant à leurs pairs. « Les élèves se sentent généralement moins bons, mais il y a aussi un effet positif du groupe : être entouré de pairs performants, cela peut favoriser l’engagement scolaire », soutient l’experte.
D’où l’importance d’avoir plus de mixité scolaire, pour contrer la tendance à reproduire les inégalités sociales et économiques. Alors qu’actuellement, nous serions plutôt dans une logique de « marché scolaire », où « les parents vont choisir ce qu’ils perçoivent comme étant le meilleur en mettant les écoles et les filières en concurrence », convient le doctorant en sociologie de l’éducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Xavier Saint-Pierre.
Pour lui, il y a aussi une reproduction du racisme où la majorité dominante —« et blanche »— s’approprie certaines ressources (choix d’une école, d’un programme) et en exclut d’autres. « Cela produit une identité de groupe, un « nous », c’est une manière de socialiser mais aussi de construire des frontières avec d’autres groupes moins nantis », ajoute le jeune chercheur.
Une solution serait de repenser l’école pour y inclure plus de diversité et de mixité, et d’offrir des programmes à tous en abolissant la sélection et les coûts. Sauf pour le privé qui cesserait d’être financé par l’État.
C’est le plan du mouvement de parents d’élèves l’École ensemble pour régler le problème de l’école à trois vitesses. « Les fonds publics, cela doit être dans l’intérêt public. Nous ne sommes pas contre les programmes particuliers mais ils doivent être offerts à tous, sans sélection, dans une école réellement gratuite et conventionnée », annonce le coordonnateur du mouvement créé en 2017, Stéphane Vigneault.
« On veut le plus d’écoles possibles dans le réseau public, avec la gratuité pour tout le monde. Les écoles privées —si elles ne deviennent pas conventionnées et gratuites pour les élèves— se prendront complètement en charge financièrement. Cela permettra d’économiser de l’argent que l’on réinjectera dans nos écoles publiques.»
Le mouvement veut ainsi mettre en place une carte scolaire pour gommer les disparités socioéconomiques. « Dans un même quartier, si le sud est riche et le nord pauvre, on fera une école à l’est et une autre à l’ouest où l’on mélange les deux populations d’élèves, pour que tout le monde se côtoie et se développe ensemble », explique M. Vigneault.
Face à l’école à trois vitesses, à son individualisation du parcours scolaire et aux inégalités à la hausse, Pierre Doray recommande aussi « d’ouvrir la boîte noire » et de lancer des États généraux de l’éducation pour réfléchir à ce que nous voulons en matière d’actions publiques, de soutien des différentes écoles et de lutte pour contrer les inégalités scolaires. En d’autres mots : quelle école voulons-nous pour demain?





