La plateforme X n’est pas seulement devenue ces dernières années un havre pour les idéologues d’extrême-droite et les discours haineux. Elle joue un grand rôle dans la propagation des discours conspirationnistes dans le Canada anglophones.
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Une centaine de personnes généreraient à elles seules les deux tiers des discours (68%), conclut une récente étude sur les « affirmations conspirationnistes et la méfiance institutionnelle ». « Ce sont les principaux propagateurs. Ces influenceurs commentent à chaud l’actualité, ce qui va entrainer des réactions plus émotives, et la monétisation va les pousser à rechercher le maximum d’engagement des abonnés», relève Mathieu Lavigne qui dirige l'équipe d'analyse de l'Observatoire de l'écosystème médiatique à l’Université McGill, et est l’un des auteurs du rapport.
« Les élites et les gouvernements sont liés pour nuire à la population » ou bien « l’endoctrinement lié au genre »: ces propos sont partagés à 87% par ces célébrités et ils génèrent tout autant de mentions « J’aime » sur leurs pages. Ces propos conspirationnistes comptent d’ailleurs pour 90% de leurs vues.
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Pour cette étude, les chercheurs ont sondé 1187 Canadiens anglophones afin de mesurer leurs connaissances et leur niveau d’adhésion à ces théories fausses. Ils ont également analysé 14 millions de publications provenant de comptes canadiens ciblés sur X, TikTok, Instagram et Bluesky.
Les théories du complot qui suscitent le plus d’engagement parlent de manipulations orchestrées par les médias, les élites politiques et les autorités publiques, qui agiraient tous de manière coordonnée. Il y a aussi celles sur les fraudes politiques, l’identité numérique, les incendies volontaires, les fausses informations sur les changements climatiques et les menaces sur la santé.
« Ce qui est surprenant, c’est que la Covid est encore un des sujets les plus présents. Mais plus globalement, certains narratifs relèvent de la grande peur des dérives autoritaires et on remarque des collusions entre les diverses théories (identité numérique, empreinte carbone, santé, etc.). Tout est sujet à devenir une théorie du complot », décrit le chercheur.
Il y a également un problème lié aux algorithmes des plateformes, qui privilégient les chambres d’écho et ont tendance à mettre de l’avant ce qui suscite le plus d‘émotion —donc, le plus grand engagement.
Les complots n’ont pas de bases factuelles mais peuvent répondre à une anxiété sociale réelle. « Ces théories répondent à un besoin psychologique et social. Lorsqu’on vit une situation anxieuse, on a tendance à y croire davantage. Cette explication nous apporte alors un réconfort », rappelle le chercheur.
Plus d’exposition à ces théories avec X
Chaque plateforme facilite, à des degrés différents, l’engagement envers ces discours, par sa conception et ses algorithmes. X, anciennement Twitter, domine à cet égard.
C’est la plateforme qui diffuse le plus grand volume de théories conspirationnistes, selon les chercheurs. Plus on est sur X, plus on est non seulement au courant, mais aussi susceptible d’y adhérer. Et certains pans de la population semblent être plus vulnérables.
Comme des recherches aux États-Unis l’ont déjà démontré, le type de contenu promu par l’algorithme de X s’avère plutôt conservateur, avec une démonisation des nouvelles journalistiques, ce qui peut avoir pour effet de polariser encore plus ceux qui partagent ces théories. Par ailleurs, les utilisateurs de X sont moins susceptibles de voir les contenus journalistiques, comme le soulignait une autre étude américaine l’an dernier.
« Nous avons documenté un changement similaire au Canada sur X, après son rachat par Elon Musk en 2022 : on voit plus de critiques des élites, différents discours de conspiration, avec en même temps une rétrogradation des sources d’informations plus crédibles », ajoute Mathieu Lavigne.
Certes, ce qui se passe sur X ne reflète pas le reste de la société: si entre un et deux Canadiens sur trois (30 % à 61 %) avouent avoir entendu parler des théories du complot, seule une petite minorité y adhère.
Mais malgré la confiance relativement élevée des Canadiens envers leurs institutions, les chercheurs notent une hausse de la méfiance: il y aurait entre 4 et 21% d’adhésion aux discours, tout dépendant du sujet. « Même si les réseaux sociaux ne forment pas un bon miroir de la société, les gens ont tendance à se laisser impressionner par le nombre de « J’aime », souligne M. Lavigne.
Les connaissances et les croyances envers les théories complotistes varient aussi selon l’âge et le sexe. Les hommes sont plus à risque d’y adhérer que les femmes, tout comme les 35 à 54 ans. Et la plateforme X se démarque particulièrement pour sa forte exposition et la forte adhésion de ses usagers.
Ce qui pousse le chercheur à penser qu’il serait bon de s’inspirer du Digital Services Act (DSA) européen, et particulièrement de l’article 38 obligeant les grandes plateformes à offrir au moins un fil d’actualité non basé sur le profilage. Une réflexion qui, au Canada, s’inscrit dans celle, plus large, sur l’hypothétique réglementation des géants du numérique.
S’éloigner de son téléphone, c’est s’éloigner des thèses complotistes
Il s’agit d’une étude utile pour comprendre les discours conspirationnistes dans l’environnement numérique au Canada, commente Félix Proulx-Giraldeau, le directeur exécutif par intérim de Evidence for Democracy. « En plus du rôle important de X, on y apprend que l’absence de réseaux sociaux est très bien corrélée avec une faible connaissance et croyance envers ces théories. Raison de plus pour s’éloigner de son téléphone et de ces réseaux! »
L’expert, qui a regardé cette étude pour nous, souligne toutefois que l’échantillon est relativement petit et ne prend pas en compte les publications en français.
Récemment, dans le palmarès mondial du bonheur, le Canada avait chuté au 25e rang mondial, alors que le Québec serait au 5e rang « s’il était un pays »: une différence attribuée à la langue et au sentiment d'appartenance à un groupe distinct.
Or, c’est là une hypothèse que M. Proulx-Giraldeau aurait aimé voir explorée : « est-ce que les locuteurs francophones seraient moins exposés aux réseaux sociaux anglophones et, par conséquent, aux théories du complot qui circulent beaucoup dans ces cercles ? Cela vaudrait une étude.»
Mais surtout, l’expert pense qu’il est plus que temps de prendre des décisions pour protéger l’environnement numérique au Canada. « La circulation de ces théories conspirationnistes a des conséquences bien réelles, en-dehors du monde numérique. Je pense notamment à la ville de Cochrane, en Alberta, qui a presque abandonné son programme de lutte contre les changements climatiques après avoir été bombardée de fausses informations par un groupe complotiste. Ou bien, au Québec, cet individu complotiste qui a lui-même allumé des feux de forêt en 2023. »




