Je vous invite à visionner le plus récent film de Christopher Nolan (Mémento, Batman, le commencement), intitulé Le Prestige. Tiré d'un roman de Christopher Priest, le film documentente la rivalité mortelle qui s'engage entre deux magiciens au tournant du siècle dernier. Les deux illusionnistes iront jusqu'à s'espionner mutuellement et saboter les performances de l'autre afin démontrer qui est le plus fort dans ce dangereux jeu d'escalade. L'enjeu n'était pas négligeable car à une époque où la radio et la télévision n'existaient pas encore, les magiciens étaient des figures infiniment plus importantes qu'aujourd'hui. C'était les grands « entertainers » du XIXe siècle.

À une époque où l'on blâme les films pour leur manque d'imagination et la faiblesse de leurs intrigues, Le Prestige se démarque par son intelligence. Il fait l'effet d'une mécanique complexe, d'un de ces puzzles, qui une fois assemblés, transforment ses figures premières en d'autres desseins insoupçonnés, à la manière de Mémento ou des films de Night Shyamalan.

Une des facettes les plus intéressantes du film est sa relation à la science et à la technologie. En effet, si la plupart des tours de magie effectués par les deux protagonistes relèvent plutôt des trucs de spectacle, des trappes et de mécanismes divers, l'obsession de l'un des magiciens le conduira à Nikola Tesla, ingénieur électricien extraordinaire et véritable génie scientifique de la fin du XIXe siècle. Joué avec brio par David Bowie, ce personnage mineur mais capital du film, offre une mise en abyme des obsessions qui animent les protagonistes principaux de l'histoire. En effet, Tesla, un des plus grands inventeurs des temps modernes, sera lui aussi victime de ses idées fixes. (Vers 1920, il montre même des signes de trouble obsessionnel compulsif, par exemple en répétant des gestes trois fois.) Pionnier de la radio, mais obsédé par les applications de l'énergie rayonnante, il négligera de développer les brevets susceptibles de lui faire gagner des fortunes, et ses bailleurs de fonds (qui comptaient parmi les hommes les plus riches d'Amérique, Astor et Morgan inclus) l'abandonneront.

On voit même brièvement dans le film la rivalité qui l'oppose à Thomas Edison précipiter sa chute. Tesla, qui avait travaillé pour Edison lorsqu'il était arrivé d'Europe, s'était mis à détester -- avec raison -- cet homme. Edison lui volera la plupart de ses brevets et inventions par l'intermédiaire de la General Electric, la firme qu'il avait mis sur pied en 1890 et qui dominera tout le XXe siècle en matière d'appareils électriques. Par exemple, Edison finira par adopter l'idée de Tesla de transporter l'électricité à l'aide du courant alternatif, à la suite de la Guerre des Courants, qui avait montré à l'Amérique les qualités d'ingénieur de Tesla. (Edison, qui était contre la peine de mort, avait même fait la promotion de la chaise électrique à seule fin de discréditer Tesla et son courant alternatif !)

Nolan présente Tesla comme un véritable magicien de l'ère moderne. Génie hors-pair de l'électricité, Tesla avait expérimenté de mille et une manière avec les courants électriques et savait se mettre en spectacle pour publiciser ses découvertes. Par exemple, il organisait des soirées et des démonstrations publiques où il tenait des tubes de néon que ne reliait aucune source de puissance et qui s'éclairaient quand il les touchait. Avec ses expériences de diffusion électrique sans fils, il pouvait ainsi alimenter des appareils mobiles !

Depuis, peu de gens ont expérimenté avec les puissances électriques que Tesla a exploré. Les derniers en date sont les scientifiques de l'Armée et de la Marine américaines, qui ont mis sur pied le projet High Frequency Active Auroral Research Program (HAARP), une vaste matrice d'antennes émettrices permettant de bombarder l'ionosphère avec des énergies à haute fréquence. Les objectifs du projet sont mal connus et plusieurs théories de la conspiration suggèrent qu'il s'agit d'une arme géophysique dont Tesla aurait eu l'intuition !

Tesla est une figure excentrique dont on s'est servi pour illustrer les savants fous ; à la fin de sa vie, il parlait d'ailleurs de téléportation, de voyage dans le temps, etc. L'iconographie classique des films de Frankenstein se sert justement de ses appareils électriques impressionnants (cage de Faraday, accumulateurs, arc électriques) et s'inspire peut-être aussi de son accent serbe, étant né sous l'Empire austro-hongrois.

Le Prestige est également intéressant à d'autres niveaux. Par exemple, il montre clairement comment le magicien opère :

« Tous les grands tours de magie consistent en trois actes. Le premier acte est appelé « le Gage » : le magicien vous montre quelque chose d'ordinaire, mais, bien entendu, il n'en est probablement pas ainsi. Le second acte est appelé « le Tour » : le magicien prend cette chose ordinaire et en fait quelque chose d'extraordinaire. Maintenant, vous cherchez le secret, mais vous le devinerez pas. C'est pourquoi, il y a un troisième acte appelé « le Prestige » : c'est la partie du tour qui contient les illusions et les renversements de situation, où les vies sont en balance, et où vous voyez quelque chose de choquant que vous n'avez jamais vu auparavant. »

La science, elle, renverse la procédé et la démonstration. En effet, la science transforme une performance extraordinaire et surnaturelle en explication ordinaire et naturelle. Et tandis qu'un magicien refusera toujours de divulguer comment s'effectue ses tours de prestidigitation, le scientifique, lui, est fier de communiquer comment il s'y est pris pour réaliser son exploit technique.

Dans Le Prestige, la science de Tesla possède plutôt un élément de surnaturel. Notons que le roman a gagné le World Fantasy Award en 1996. Mais c'est de bonne guerre. Comme le disait l'écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. »

Réflexion sur le double et sur l'alter-ego, ici sur les deux magiciens, à l'origine partenaires dans un même numéro, et qui se renvoient à l'un l'autre cette image brisée et incomplète d'eux-mêmes, deux duplicata maléfiques d'une même figure tragique, Le Prestige est également une méditation sur la duplicité de l'illusionniste, et donc sur la nature dualiste du spectacle, à la fois vérité et mensonge, comprenant à la fois le l'acte en pleine lumière et le subterfuge de l'ombre, l'artiste et son complice, l'illusionniste et le public spectateur qui en constitue son partenaire.

Notons finalement que l'œuvre de Christopher Nolan est elle-même construite comme un tour de magie cinématographique et obéit aux mêmes règles énoncées plus haut. Elle possède un mise en place des éléments, une performance de premier ordre, et une prestidigitation impressionnante au niveau de la narration.

Un film que je vous recommande doublement !