Si les médias généralistes étaient voués à décliner, et les médias pointus à croître, on s’entendrait pour dire que cela signifierait des auditoires de plus en plus petits et repliés sur eux-mêmes. Mais si c’était la chance dont avait besoin le journalisme d’enquête pour fleurir?

Je rappelais ici que la direction vers laquelle nous pousse Internet pourrait devenir celle d’une information à deux vitesses : d’un côté, les grands médias, offrant un survol rapide mais superficiel de l’actualité. Et de l’autre, des tout petits médias, spécialisés, même hyper-spécialisés, mais prêts à payer plus cher leurs pigistes pour offrir un contenu différent, unique, pointu... au point où, qui sait, même le lecteur serait prêt à payer.

Le raisonnement n’est pas si utopique qu’il en a l’air, en cette ère où on s’est habitué à une information gratuite. Car comment définit-on un média spécialisé?

  • 1) Une communauté plutôt que « le grand public » : amateurs de chasse et pêche ou d’automobile, membres d’un même métier, etc.
  • 2) Une expertise plutôt que l’objectivité — du moins, lorsqu’il faut justifier l’importance du thème : on ne remet pas en question la légitimité d’une culture de l’automobile dans L’Automobile magazine pas plus qu’on ne met en doute l’importance du vélo dans Vélo Mag.

On peut inclure dans cette liste les blogues de science, des médias hyper-locaux comme Rue Masson et les quelques petits médias qui, aux États-Unis, se sont spécialisés... dans le journalisme d’enquête! Par exemple, Pro Publica avec sa longue série d’articles sur le gaz de schiste.

L’auteur et professeur de journalisme Mark Lee Hunter risque dans une intéressante étude publiée en juin un délicat rapprochement entre modèle d’affaires et journalisme d’enquête. Délicat, parce que l’enquête journalistique se veut par définition longue et coûteuse, donc, non rentable. C’est bien pour ça qu’il n’y en a presque plus dans les grands médias...

Mais si le journalisme d’enquête doit se réfugier dans ces petits médias, n’est-ce pas dangereux, parce qu’on se rapproche trop des groupes d’intérêt? Le risque est réel, admettait Philip Meyer dans son livre The Vanishing Newspaper mais « ça ne peut pas être pire que de laisser les annonceurs » contrôler l’information. Remarque similaire de Mark Lee Hunter : ces médias, même militants, « ne peuvent pas faire plus de dommages à la crédibilité de l’industrie des nouvelles que ses propriétaires actuels en ont fait ».

Il y a de toutes façons belle-lurette que les grands médias s’éloignent du mythe de l’objectivité, accordant un espace grandissant aux chroniqueurs, experts et donneurs d’opinions. Et maintenant, aux blogueurs. Si ça atteint parfois des sommets de désinformation avec Fox News, le public n’est pas dupe : selon l’édition 2010 du rapport State of the News Media, 72% des Américains « sentent à présent que la plupart des sources d’information sont biaisées »... mais 70% préfèrent se tourner vers l’opinion plutôt que la nouvelle!

C’est peut-être pourquoi, après la communauté et l’expertise, Hunter ajoute une troisième caractéristique à ces médias spécialisés :

  • 3) L’action. L’objectif devient tôt ou tard non pas juste d’informer sur ce qui s’est passé, mais de donner des outils pour changer les choses.

Encore plus de perte d’objectivité? Pas vraiment. De tout temps, lorsqu’il était fait avec rigueur et honnêteté, le journalisme d’enquête était précisément un journalisme d’action : « ce soir, on change le monde ». Pas étonnant qu’il fasse trembler les puissants et rêver les étudiants.

Pas étonnant non plus, vu sous cet angle, que l’environnement ait été le thème autour duquel sont nés plus d’un effort de journalisme d’enquête sur Internet (Pro Publica, Climate Wire, e360), alors que le journalisme scientifique, lui, se cherche encore. Les défenseurs de l’environnement disposaient dès les années 1990 de réseaux d’information bien à eux —la communauté, créant l’expertise. Tôt ou tard, une poignée allait franchir le pas supplémentaire : créons notre propre média —l’action.

Cette communauté d'amateurs de l'environnement (ou même, rêvons un peu, d'amateurs de science) a-t-elle les moyens de soutenir financièrement du journalisme d’enquête, sans devoir éternellement dépendre des fondations ou des subventions? Il existe des pistes. Il faudra en reparler.