La Californie, terre d’abondance, connaît pourtant de fréquentes sécheresses, et les rivières atmosphériques qui y mettent souvent fin peuvent apporter leur lot de désolation.

Un potager qui manque d’eau

La Californie est le potager des États-Unis; on y produit en effet la plupart des fruits et légumes consommés dans le pays. Paradoxalement, elle connaît périodiquement d’importantes sécheresses —environ une par décennie au 20e siècle. D’ailleurs, l’État se trouve depuis trois ans au cœur de sa pire sécheresse depuis 1895, et le mois de janvier 2015 est l’un des plus secs de toute son histoire (il faut souligner que c’est entre décembre et février que la Californie reçoit normalement plus de la moitié de ses précipitations annuelles).

Des rivières dans le ciel

Depuis 1950, les rivières atmosphériques ont mis fin à 40% des sécheresses en Californie. Ces «rivières du ciel» sont de longues et étroites bandes de vapeur d’eau qui transportent dans l’atmosphère la vapeur d’eau accumulée dans les tropiques à environ un kilomètre d’altitude. Larges d’environ 400 000 mètres, elles s’étirent sur des milliers de kilomètres; on dit que chacune d’elles peut transporter plus d’eau que l’Amazone.

Le 4 février dernier, les Californiens ont été prévenus: le National Weather Service prévoyait un changement soudain dans la météo, car une rivière atmosphérique devait apporter au moins 25 centimètres (centimètres!) de pluie dans les régions montagneuses de la côte et de l’intérieur, et treize centimètres dans les vallées.

Le nord de l’État a effectivement connu dans les jours suivants des tempêtes de vent et de pluie, qui ont apporté jusqu’à 33 centimètres de pluie à certains endroits. Mais avec le retour du soleil pour au moins une semaine, le niveau des réservoirs d’eau potable est toujours très bas, et la couverture neigeuse de la Sierra Nevada aussi. «Nous sommes loin d’avoir comblé notre déficit en eau, explique un représentant du ministère des Ressources en eau californien. Nous avons à peine rejoint le niveau de l’an dernier, qui a été une année désastreuse.»

Quand le Pineapple Express rencontre la Ridiculously Resilient Ridge

Le phénomène des rivières atmosphériques a été découvert dans les années 1990 grâce à de nouveaux types de données satellites; on s’est rendu compte qu’il y avait habituellement entre trois et cinq rivières atmosphériques dans chaque hémisphère en tout temps. Les rivières atmosphériques qui arrivent en Californie viennent d’Hawaii (voir l’illustration); on les surnomme parfois «Pineapple Express» à cause de leur origine tropicale.

Quand l’une de ces rivières arrive sur les chaînes montagneuses à l’intérieur des terres (comme la Sierra Nevada), la vapeur s’élève, se refroidit et se condense —entraînant d’importantes précipitations. Parfois, cependant, une crête de haute pression se forme au-dessus du Pacifique et empêche les tempêtes d’atteindre l’intérieur des terres et les montagnes. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit la semaine dernière; les Californiens ont aussi donné un surnom à cette crête de haute pression, la Ridiculously Resilient Ridge .

Les rivières atmosphériques: mi-douces, mi-amères

Habituellement, il faut à la Californie trois à cinq rivières atmosphériques dans l’hiver pour remplir les réservoirs, stimuler la croissance végétale au printemps et amener la couverture neigeuse à un niveau suffisant; en effet, la neige compte pour environ un tiers de l’approvisionnement annuel en eau. En fondant au printemps, cette neige contribue à maintenir le niveau des réservoirs d’eau potable. Cette année, selon le ministère des Ressources hydriques, la Sierra Nevada aurait besoin de 150% de sa couverture neigeuse moyenne pour ramener le niveau des réservoirs à la normale.

Mais ces rivières atmosphériques, qui représentent le salut pour les cultures californiennes, sont parfois si violentes qu’elles causent des inondations et des glissements de terrain; même les pluies de la fin de semaine dernière, bien que nettement insuffisantes pour rétablir les réserves en eau, ont causé des inondations, la chute de nombreux arbres et plusieurs accidents, en plus d’entraîner l’annulation de vols et des coupures d’électricité. En 2011, la U.S. Geological Survey a d’ailleurs simulé une mégatempête semblable à celles qui ont frappé la côte ouest en 1861 et 1862: elle estime que les précipitations dépasseraient, à plusieurs endroits, des niveaux qu’on ne connaît en moyenne que tous les 500 ans, voire une fois par millénaire. La tempête causerait plus de dégâts qu’un gros tremblement de terre; sur plusieurs semaines, elle amènerait trois mètres de pluie, des vents «de force ouragan», des inondations généralisées et des glissements de terrain.

Anouk Jaccarini