On peut modifier son cerveau, et donc ses pensées et son comportement, de deux grandes façons : en répétant  certains comportements ou bien en introduisant des molécules dans le cerveau. Dans le premier cas, c’est ce qu’on appelle couramment des apprentissages. Et dans le second, la prise de drogues ou de médicaments. Notons tout de suite que le premier cas peut se subdiviser à son tour en deux. On peut apprendre en « offline », sans que le corps ne soit directement impliqué (comme en lisant ou en méditant) ou on peut apprendre en « online » quand c’est le corps qui bouge qui nous fait apprendre (comme en s’entraînant dans une discipline sportive). Et signalons que lorsqu’on apprend par des comportements, en bougeant ou non, on modifie évidemment la biochimie de son cerveau et éventuellement sa structure, exactement comme lorsqu’on introduit directement une molécule psychoactive dans cette forêt neuronale extrêmement riche et complexe qu’est notre cerveau.

Cette petite intro me semblait pertinente pour introduire les deux études dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. La première s’intitule “Psilocybin-assisted mindfulness training modulates self-consciousness and brain default mode network connectivity with lasting effects“ et a été publiée en août dernier dans le revue NeuroImage. Comme le suggère le titre de l’étude, celle-ci a combiné deux façons de modifier le cerveau dont d’autres expériences avaient déjà montré que leurs effets allaient un peu dans le même sens, à savoir la méditation « mindfulness » et la prise d’une substance hallucinogène, la psilocybine (une molécule psychoactive dans les « champignons magiques »). Et quel est ce « sens » ? Celui d’une impression de dissolution des frontières entre notre corps et l’environnement, un état de conscience souvent étiqueté comme « ego dissolution ». L’équipe de l’université de Zurich a donc voulu savoir si les deux ensemble pouvaient avoir un effet plus fort et plus durable.

En gros, le protocole expérimental allait donc comme suit. Trente-huit personnes expérimentées en méditation se sont vues administrer une dose de psilocybine ou de placebo en double-aveugle durant une retraite de méditation de 5 jours (ni les patients ni les personnes qui administraient les médicaments ne savaient si c’était la drogue ou le placebo qu’ils recevaient ou donnaient). Six heures après, les participants remplissaient un questionnaire sur leur niveau d’états de conscience altérés.

Le jour avant la retraite et le jour après, les sujets ont également subi une imagerie par résonnance magnétique de leur connectivité fonctionnelle cérébrale alors qu’ils étaient engagés dans une méditation focalisée (« focused attention meditation »), puis dans une méditation de conscience ouverte (« open awareness meditation »), deux types de méditation différents.

Les résultats ont montré d’une part que, comparé au groupe placebo, ceux qui ont reçu de la psilocybine étaient plus susceptibles de se sentir cet effet de dissolution de frontière entre eux et le reste du monde. Et d’autre part, au niveau de la connectivité fonctionnelle cérébrale (les régions du cerveau qui avaient tendance à « travailler ensemble »), la dissolution de l’ego induite par la psilocybine pouvait être associée à un découplage de connectivité fonctionnelle entre le cortex préfrontal médian et les régions du cortex cingulaire postérieur du réseau de mode par défaut lorsque les sujets étaient engagés dans une méditation de conscience ouverte.

Cette observation est particulièrement intéressante dans le contexte où ce réseau du mode par défaut est, depuis sa découverte il y a une vingtaine d’années, associé au traitement du sentiment de soi. Il semble donc que l’on ait pu montrer ici qu’une retraite de méditation de 5 jours couplée à une seule dose de psilocybine chez des sujets méditants expérimentés peut induire des changements positifs et durables dans la connectivité de réseaux liée à notre perception de soi dans le monde. « Positifs et durables », dans le sens où, dans une évaluation subie quatre mois après la retraite, les niveaux de changement observés dans la connectivité du réseau du mode par défaut étaient corrélés à des changements d’attitude généraux positifs par rapport à la vie, le rapport à soi-même, les comportements sociaux, les affects et la spiritualité.

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Comme on n’a pas tous facilement accès à des administrations contrôlées de psilocybine ou que nous ne sommes pas tous des méditant.es expérimenté.es capables de faire une retraite de 5 jours de méditation, je vous dis deux mots sur une autre étude récente produisant un peu les mêmes effets bienfaisants sur le moral, mais dont l’activité est beaucoup plus simple et accessible : le ski de fond ! Intitulée « Long distance ski racing is associated with lower long-term incidence of depression in a population based, large-scale study » et publiée en novembre dernier par une équipe suédoise dans la revue Psychiatry Research, elle portait sur un nombre impressionnant de sujets : 395 369 individus ! Sans compter la durée d’observation de ces sujets tout aussi impressionnante : durant des années, voire jusqu’à 21 ans dans certains cas !

Ce qui a été considéré chez tous ces gens pendant tout ce temps, c’est la participation à une course de ski de fond à ultra-longue distance. Et ce que l’étude à pu montrer, c’est que les gens qui participaient à cette course couraient un risque près de la moitié moindre de développer une dépression que dans la population en général. Détail curieux, chez les sujets qui avaient un niveau de condition physique plus élevé (mesuré par les meilleurs temps des courses), on a observé une incidence plus faible de dépression chez les hommes, mais pas chez les femmes.

Ces résultats vont donc tout à fait dans le sens des innombrables études sur les bienfaits de l’exercice physique non seulement pour le corps mais aussi pour le cerveau et la santé mentale. Ce que celle-ci ajoute, entre autres, c’est que l’exercice pourrait réduire de façon importante le risque de dépression de matière dose-dépendante, en particulier chez les hommes. Sur ce, je vous laisse pour aller faire un peu de ski au parc près de chez moi… (véridique !).