Fils de fermier, j’étais doué à l’école. Élève brillant et précoce, en 7e année, j’avais été le meilleur élève au Québec, ce qui avait valu 100 $ à la maitresse d’école et un ruban souvenir pour moi. Après quatre ans d’études classiques, j’ai commencé à étudier en physique à l’université Laval en 1939, année de la fondation du département et la même année que Franco Rasetti en est devenu directeur et le professeur qui donnait la majorité des cours.

FICTION

Ce dernier ayant fui la montée du fascisme dans son pays était arrivé à Québec en août 1939. C’était le prototype de ce qu’il conviendrait d’appeler un génie universel. Ayant d’abord voulu être naturaliste comme son père, s’étant inscrit en génie à l’université, mais ayant finalement choisi la physique suite à ses nombreuses conversations avec son ami Enrico Fermi. Polyglotte, il parlait couramment, en plus de l’italien, le français, l’anglais et l’allemand. Possédant une culture d’une étendue extraordinaire, il pouvait discuter aussi bien de la littérature anglaise contemporaine, de la biologie des insectes et de la géologie.

De son éducation familiale, il avait gardé un intérêt profond pour tout ce qui touche la nature. Pour lui qui avait écrit son premier article scientifique à l’âge de 17 ans sur les insectes de la région de Pise, le peu de variabilité de la flore et de la faune du Québec l’avait déçu. Par dépit, il s’était lancé avec passion dans la paléontologie dont il était devenu un expert. En particulier, des trilobites qu’il avait trouvés dans le conglomérat de Québec, près de Lévis. Il publiait d’ailleurs quasiment plus dans ce domaine que celui de la physique.

À Rome, avec d’autres géniaux physiciens italiens, il avait monté un laboratoire de recherche avec des moyens minimes : ne pouvant se payer le chauffage de leur laboratoire en hiver, ils profitaient des températures froides pour refroidir leur équipement de laboratoire. C’était aussi un instrumentaliste remarquable. Sous sa direction, au département de physique, nous avions fabriqué une quantité considérable de compteurs Geiger ; une technique qu’il avait apprise dans le laboratoire de Lise Meitner

Il avait choisi l’Université Laval face à de nombreuses universités américaines prestigieuses, car il refusait de participer à l’effort de guerre, dont il considérait que c’était une aventure stupide. Sa brillance et son sens éthique l’avaient fait nommer à l’Académie pontificale des sciences lors de la refondation de cette dernière en 1936, et ce malgré qu’il soit athée.

J’étais comme un poisson dans l’eau dans cet environnement intellectuel moins rigide et plus riche qui celui du cours classique. Le travail en laboratoire était pour moi une extension naturelle d’une tradition familiale remontant à mon grand-père qui avait été forgeron. Habile de mes mains, j’avais appris la mécanique et la menuiserie auprès de mon père. L’ancienne porcherie de la ferme avait été convertie en atelier où se côtoyaient les outils divers, les tours, le planeur, les scies, les perceuses à colonne, la soudeuse à arc électrique et la torche à acétylène. Avec cet attirail, on réparait et créait des machineries agricoles, tous aussi bien que des meubles.

Je participais avec joie à ces travaux, qui me nourrissaient autant intellectuellement que physiquement. En effet, il y a quelque chose qui tient de la méditation dans l’assemblage minutieux des pièces délicates d’un instrument de laboratoire. Le contrôle de la respiration, la précision du geste et l’attention aux moindres petites anomalies mécaniques demandaient toute mon attention, au point où je pouvais travailler des heures d’affilée sans sentir l’effet de la faim, du sommeil ou du froid. Pourtant le soir, j’étais complètement détendu et je dormais comme un bébé.

Exactement le contraire de lorsque j’effectuais des calculs ou que je rédigeais un rapport. Dans ces situations j’étais pris d’une fébrilité intellectuelle qui me torturait : je me levais de ma chaise et j’allais prendre une marche, je poussais des sprints entre les édifices, je buvais des litres d’eau ou de café et je m’empiffrais de chocolat. Éveillé dans mon lit, en plein milieu de la nuit, je ressassais les calculs mentalement, égrenant les racines carrées et les intégrales, incapable de trouver le sommeil tant que je n’avais pas couché au moins un début de réponse acceptable sur papier.

Malheureusement, malgré ma passion tranquille pour le travail de laboratoire et ma passion dévorante pour le calcul, j’étais limité dans le temps que je pouvais y consacrer en raison de mes autres obligations, entre autres comme l’enseignement au Collège des Jésuites. En effet, grâce à l’intervention de ma mère auprès d’un de ses cousins religieux, j’avais obtenu le droit de demeurer dans la résidence de cette institution en échange de donner des cours de sciences aux élèves.

Pas très prestigieux, mais excellent pour se bourrer l’esprit et la panse. En effet, avec le gite venait le couvert, l’accès à la bibliothèque et surtout au savoir et à l’expérience personnelle de ces religieux qui ne se contentaient pas de la Bible, mais vénéraient avec autant de ferveur le savoir que le Christ. Si leurs connaissances en sciences étaient souvent limitées, surtout comparées à nos professeurs de l’université, ils compensaient par leur culture étendue dans de nombreux domaines. Dans mon cas, c’était surtout leurs connaissances en langues et en géographie qui me passionnaient. En effet, nombre d’entre eux avaient été missionnaires ou avaient fait une partie de leurs études à l’étranger et étaient polyglottes.

Mon intérêt pour les langues étrangères avait son origine dans une tragédie collective : la chute du pont de Québec en 1907. Un de mes oncles avait été tué dans cet accident. Mon grand-père en avait toujours voulu aux Américains et aux « Anglais » qui avaient risqué bêtement la vie des travailleurs par leur arrogance et leur orgueil à vouloir faire le pont avec la plus grande portée du monde sans refaire les essentiels calculs structurels. Mais il en voulait aussi aux Canadiens français de ne pas avoir vu le danger par leur manque de compétence et de courage face à leur patron.

Mon grand-père s’était juré que cela ne se reproduirait pas. Il avait donc mis l’éducation en tête des valeurs familiales. Mon père avait appris sa leçon et avait ajouté la connaissance de l’anglais comme une obligation. « Il faut connaître la langue de l’ennemi », disait-il. Sa solution au problème était très simple : l’immersion par le travail. Mes sœurs devaient travailler comme bonnes dans une maison de Toronto, alors que les garçons allaient travailler dans les vergers d’un de ses cousins dans la vallée de la Niagara. Lors de ce stage obligé, j’avais rencontré un Américain né dans le Bronx qui parlait au moins une demi-douzaine de langues ; une nécessité selon lui pour survivre dans son quartier. J’étais resté fasciné par ce talent et m’étais juré de faire de même.

Avec les jésuites, j’avais appris l’allemand nécessaire pour faire carrière en physique et l’italien pour converser avec Rasetti dans sa langue natale. Rasetti avait trouvé l’initiative charmante et ne manquait pas de répondre en italien au lieu du français à mes questions, au grand dam de mes collègues, et parfois en allemand pour m’embêter. Par défi, j’avais commencé à apprendre le japonais avec le père Simon, un Français, qui avait été missionnaire pendant des années à Hiroshima avant de déménager au Québec. En ces temps de guerre, je respectais donc à la lettre la volonté de mon père : connaître la langue de l’ennemi.

Malheureusement, il y avait peu d’opportunités à Québec de pratiquer autre chose que l’anglais en temps normal. Mais ma passion pour les langues était connue de tous, ce qui créait des opportunités, ainsi que la guerre. Ainsi, à l’été 1940, j’étais demeuré à Québec pour travailler dans le laboratoire de Rasetti sur la mesure de la demi-vie du mésotron, quand des membres de la police militaire sont débarqués à l’université à la recherche de gens parlant l’allemand, en particulier des scientifiques. Les profs s’étant désistés, c’est sur moi qu’était tombée la tâche de jouer aux interprètes.

En effet, le Canada s’était porté volontaire pour recevoir les citoyens allemands réfugiés en Grande-Bretagne. Même si la majorité d’entre eux étaient communistes ou antinazis et étaient des réfugiés, pour les Britanniques leur présence était un risque, de sorte que ces derniers n’avaient pas hésité à les embarquer sur des navires et les envoyer ici où ils seraient internés dans les camps.

Toutefois, les autorités canadiennes devaient déterminer leur degré de dangerosité afin de savoir à quel endroit les envoyer. Bon nombre d’entre eux parlaient un anglais approximatif et il était nécessaire de trouver rapidement des interprètes. De plus, parmi eux se trouvaient de nombreux scientifiques et ingénieurs et il était essentiel de vérifier leur histoire qui était à dormir debout pour le commun des mortels. C’est ainsi que j’avais rencontré Klaus Fuch, un physicien allemand réfugié en Grande-Bretagne. Ce dernier avait été envoyé au camp d’internement de Sherbrooke d’où il avait trouvé le moyen de publier quatre articles avec Max Born, avant que ce dernier réussisse à coups de demandes répétées, à la faire sortir du camp et retourner travailler en Grande-Bretagne où il avait été recruté par le programme Tube alloys des Anglais avant d’être transféré au projet Manhattan des Américains. Malheureusement, personne n’avait vu venir que ce dernier, en bon communiste, donnerait aux Russes les secrets de la bombe.

S’il y a une chose de juste dans la guerre, c’est que la production de réfugiés touchait toutes les classes sociales. Ainsi, en octobre, Sa Majesté Zita, impératrice d’Autriche et reine de Hongrie et ses enfants s’étaient réfugiés à Québec. Les enfants royaux étudiaient à la faculté des sciences sociales à l’exception de l’archiduchesse Elisabeth-Charlotte qui avait dû d’abord terminer son cours secondaire à l’école Collège Jésus-Marie de Sillery. Le doyen de la faculté des sciences sociales Charles De Koninck avait été enrôlé pour donner des cours privés de philosophie à la progéniture royale. Rasetti avait été approché pour faire de même pour les mathématiques et les sciences auprès de l’archiduchesse Élisabeth-Charlotte d’Autriche et sa cousine Élisabeth du Luxembourg. Ce dernier refusa, prétextant qu’il n’avait pas l’expérience de l’enseignement à ce niveau d’étude et me recommanda plutôt à la place, notant au passage que j’avais déjà enseigné au prince Charles du Luxembourg au Collège des Jésuites. Il savait aussi que cela arrondirait mon budget, car si l’entente avec les Jésuites réduisait considérablement mes dépenses, elle ne m’apportait pas de revenu. Ce petit boulot additionnel, même s’il ne rapportait pas des mines, les familles royales vivant de la bienveillance de l’Église, était providentiel.

Ce titre de précepteur royal apportait aussi son lot de prestige. Cela me permit, moi petit étudiant, d’être invité à plusieurs soirées mondaines au même titre que les professeurs d’université, ce qui était complètement inhabituel pour l’époque.

Charles De Koninck, l’autre précepteur royal, me prit d’amitié. Ce dernier avait fait sa thèse de doctorat en philosophie des sciences sur les travaux du célèbre astrophysicien anglais Arthur Eddington. Ce dernier avait appuyé avec le concours de son ami le littéraire Auguste Viatte, l’envoyée du général De Gaulle, Élisabeth de Miribel, dans la mise sur pied du Centre de documentation de la France libre. À l’occasion, De Koninck accueillait à Québec certains des meilleurs intellectuels français réfugiés autour de Maritain à l’École libre des hautes études de New York. Beaucoup de ces intellectuels de passage se retrouvaient à sa résidence.

J’avais été aussi invité à des soirées mondaines au consulat français de Québec. Beaucoup d’expatriés français et belges s’y retrouvaient, malgré la tension palpable entre les vichystes et les partisans de la France libre. De part et d’autre, on s’y épiait même si l’on faisait de gros efforts pour recréer la vie de la bourgeoisie française métropolitaine. Il y avait quelque chose de surréaliste dans ces soirées qui se déroulaient sur le territoire souverain d’un pays avec lequel nous étions virtuellement en guerre. Après la libération de Saint-Pierre et Miquelon, c’était le dernier bastion de la France de Vichy au Canada. Soupçonnant le consulat de nourrir la propagande pronazie et d’offrir du soutien à des espions au service de l’axe, ces soirées étaient aussi fortement surveillées par les services secrets canadiens. J’appris par hasard que j’avais été fiché pour la première fois à cette époque. Cette situation n’aurait su durer et le consulat fut définitivement fermé en mai 1942.

Cette incursion accidentelle dans le milieu mondain eut un effet pédagogique. Après quelques premiers pas hésitants dans ce milieu si différent du mien (d’un ajustement vestimentaire essentiel), je me sentis de plus en plus à l’aise, ma connaissance des langues étrangères et en sciences m’ouvrant des portes. Cependant, j’avais la désagréable impression de jouer un peu le rôle de bête de cirque parmi tous ces intellectuels issus essentiellement des lettres. Ces derniers avaient vu le monde, mais pour eux le monde de la science était une terra incognita. Il y avait une barrière culturelle à sens unique, comme un miroir sans tain, qui nous séparait. Comme Marco Polo face aux nobles vénitiens, j’aurais pu raconter absolument n’importe quoi en science et cela aurait eu l’air crédible auprès de ces gens pourtant extrêmement éduqués. Bien plus tard, Charles Percy Snow décrira cela comme le problème des deux cultures. Malgré tout, la connaissance du langage et les codes particuliers de ce milieu m’ouvrirent bien des portes.

Comme si mon horaire n’était pas suffisamment chargé. Je m’étais embarqué dans un projet fou de création d’un observatoire astronomique sur les Plaines D’Abraham. En effet, j’avais été entrainé par Paul-Henri Nadeau, Albéric Boivin et Henri-Paul Keonig dans la Fondation du Cercle astronomique de Québec. Comme eux j’étais passionné d’astronomie depuis ma plus tendre enfance. N’eût été de la guerre et des hasards de la vie, c’est probablement dans ce domaine que j’aurais orienté ma carrière.

Cherchant un endroit pour installer un observatoire, nous avions eu la permission de nous installer dans une des tours Martello. Pour abriter notre instrument, un télescope fabriqué par Foucault datant de 1867, nous avions fabriqué un dôme de 16 pieds de diamètre conçu pour être démontable. En effet, il fallait pouvoir le déplacer le dôme entre son lieu de fabrication et l’observatoire. Mes connaissances familiales dans le travail du fer s’étaient avérées essentielles à la réalisation de ce projet. Fait de lames d’acier d’un pouce de large, nous avions obtenu la permission de la ville de Québec d’utiliser son appareil de pliage pour les transformer en arc de cercle. De plus, il avait fallu percer pas moins de 500 trous pour placer environ 300 boulons nécessaires à l’assemblage. Nous travaillions normalement de 7 heures à minuit, 3 jours par semaine. Cependant, lors de l’assemblage final, les erreurs nous forçaient à étirer les heures au moins à deux reprises jusqu’à 5 heures du matin. Le lendemain de Noël 1941, mes collèges avaient terminé les travaux seuls, car j’étais retourné dans ma famille à la campagne. Mais il fallut attendre au mois d’août suivant pour y installer le télescope. 

Le cercle astronomique avait organisé plusieurs événements publics qui s’étaient avérés très populaires et qui avaient fini par susciter l’intérêt des autorités. C’est ainsi qu’en 1943, Paul-Henri Nadeau avait été nommé directeur du service astronomique du Québec, devenant ainsi le premier astronome professionnel au Québec depuis la fermeture de l’observatoire astronomique en 1930. Même si l’observatoire des plaines avait été fermé en 1962, lui, Albéric Boivin et moi travaillons depuis au développement d’un nouvel observatoire à Saint-Elzéar de Beauce.

Si le monde ne disparait pas dans la prochaine heure, je réussirai peut-être à faire de l’astronomie professionnelle.

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