Fiction

Le moment décisif de ma carrière eut lieu vers la fin de ma maitrise ; précisément le 3 mai 1943 pas une soirée de temps exécrable. J’avais passé la soirée à l'observatoire des Plaines. Les conditions météorologiques n’étant pas favorables à l’observation, j’étais confortablement installé dans le bureau du cercle astronomique situé en-dessous de l’observatoire. On y trouvait la bibliothèque, des cartes et des magazines d’astronomie. Il avait été difficile de chauffer la tour pour la première fois en raison de la masse thermique importante, mais les murs de 6 à 12 pieds d’épaisseur offraient une isolation thermique acceptable, malgré la grande conductivité thermique de la maçonnerie. De plus, la forme cylindrique réduisait le rapport surface-volume, et l’absence de fenêtre minimisait les besoins en chauffage. En faisant le moindrement attention, il était possible de maintenir une température à peu près constante, ce qui était idéal pour les travaux en optique. De plus, quand la machine à polir était éteinte, c’était un endroit particulièrement calme. C’est pourquoi j’y avais pratiquement élu domicile pour rédiger mon mémoire.

Dans un coin, nous avions installé un atelier où nous polissions des miroirs. Lorsque j’étais écœuré d’écrire, je travaillais sur la conception d’une machine à polir, ce qui permettrait de réduire considérablement le temps de fabrication des miroirs. Essentiellement, je reprenais des concepts décrits dans Amateur Telescope Making de Ingalls dont nous avions les deux volumes dans notre bibliothèque. Loin d’être nouvelle, l’idée de ces machines remonte à de Vinci. Williams Herschell avait lui-même développé une machine pour fabriquer ses grands miroirs, mais avait gardé leur conception secrète. Lord Ross fit de même, mais présenta son invention à la Royal Society. L’idée de construire des télescopes en série avait excité Albéric Boivin, qui était passionné d’astronomie et d’optique depuis l’enfance.

Je venais à peine de quitter l’observatoire, vers 11 h du soir, lorsqu’une voiture arriva à ma hauteur ; le chauffeur baissa la fenêtre et m’offrit de monter. En temps normal, la demi-heure de marche entre l’observatoire et le Collège des Jésuites ne posait pas de problème et était plutôt salutaire, car elle me permettait de me changer les idées. Mais, ce soir-là, le temps était particulièrement mauvais. La température était près du point de congélation. Il tombait un mélange de neige mouillée et de pluie avec un fort vent qui faisait qu’aucun vêtement n’offrait une protection adéquate contre les éléments. J’ai vécu sous tous les climats et je me suis facilement adapté à toutes les conditions météorologiques, sauf celle-là que j’ai toujours haïe de tout mon être. Je montai donc dans la voiture sans hésiter.

Une fois à bord, je notai que j’avais un compagnon de voyage sur le siège arrière. Il s’agissait d’un homme élégant aux cheveux châtains et aux yeux bruns portant un costume bleu marine et un nœud papillon. Sinon, il m’était impossible d’y trouver un quelconque trait particulier. Sauf que pour une raison que j’ignore, son visage m’était familier, j’avais certainement vu ce visage quelque part, mais je n’arrivais pas à me souvenir à quel endroit.

L’homme m’adressa aussitôt la parole :

—Je m’excuse de devoir utiliser cette façon un peu cavalière de vous adresser la parole, en temps normal nous sommes plus directs, mais des circonstances particulières nous imposent cette approche. Nous avons peu de temps, alors je serai bref. Cela fait un bout de temps que nous vous avons identifié et nous avons eu de chaudes recommandations au sujet de vos capacités de physicien. Nous avons besoin de vos compétences pour un projet très important pour l’effort de guerre.

—De quoi s’agit-il ?

—Je ne peux malheureusement pas vous en donner les détails, car je ne le connais pas moi-même et même si c’était le cas, je n’aurais pas la liberté d’en parler. Tout ce que je sais, c’est que c’est un projet qui a besoin de vos talents, selon l’évaluation de certaines personnes.

Flatté dans mon égo et ma curiosité excitée, je posai quelques questions de plus.

—Où sera ce travail ?

—Pour l’instant tout ce que je peux vous dire, c’est que ce sera dans une grande ville canadienne. Il se peut que vous ayez à déménager dans le futur selon les besoins du programme. Nous nous occuperons de votre déménagement.

—Quand je commencerais à travailler ?

—Idéalement demain matin. Il s’agit d’un projet de première importance et nous devons monter une équipe rapidement.

—J’ai des obligations ici. J’enseigne encore au Collège des Jésuites et l’année scolaire n’est pas terminée. Et surtout, je dois compléter ma maitrise d’ici quelques semaines et commencer un doctorat cet automne.

—Vous trouverez bien quelqu’un pour vous remplacer. De plus, rien ne vous empêchera de compléter votre maitrise par les soirs, car vous êtes si près de la fin. Pour ce qui est de votre doctorat, rien ne vous empêchera de le débuter après la fin de la guerre qui ne durera pas encore bien des années. Les Allemands commencent à reculer. D’autant plus, que vous aurez très certainement beaucoup appris en physique grâce à ce travail, ce qui vous ouvrira des portes un peu partout.

—Certes, mais je dois encore réfléchir.

—Je comprends, voici ma carte. Vous n’aurez qu’à faire un coup de fil quand vous serez prêt. Nous nous occuperons du reste.

Sur la carte, il n’y avait que peu d’informations. Un nom, Adam Smith, et un numéro : 16180. Le reste de la conversation portait sur des banalités. Sauf sur le point du salaire 30 $/sem avec un logement subventionné, ce qui représentait une somme considérable pour moi. À fin du trajet, je fus déposé devant la grille du Collège des Jésuites.

Je ne dormis que très peu cette nuit-là. Pris entre l’excitation et la crainte. En effet, rien ne me permettait de croire que ce que me disait mon interlocuteur était vrai. Pourtant, l’offre avait l’air crédible. Mais il y avait ces rumeurs de disparitions de scientifiques. Si certains étaient probablement enrôlés dans des projets de recherche secrets, il n’était pas non plus impossible que certains aient été capturés par l’Abwehr et transportés discrètement en Allemagne pour y servir les sombres desseins d’Hitler. Et puis, il y avait ce visage que je me rappelais avoir vu, mais dont je ne me souvenais pas des circonstances.

Tout ce que je possédais comme information vérifiable c’était ce numéro de téléphone. Les chiffres 16180 étaient les premières décimales du nombre d’Or. Était-ce un présage ? Visiblement situé à Québec, je fit appel à l’aide d’un de mes amis qui travaillait à la maintenance des systèmes électriques chez Bell. Je lui demandai de me fournir le nom de l’abonné de ce numéro. Quelques jours plus tard, il me revint avec cette réponse aussi parlante que peu informative : confidentiel ! Les seuls numéros confidentiels étaient réservés à des personnalités publiques et des institutions gouvernementales qui ne voulaient pas être rejointes sans de bonnes raisons.

Je téléphonai au numéro mentionné sur la carte le lendemain matin. Une voix féminine me répondit que le gouvernement canadien était enchanté de ma réponse. On me passa alors ce qui était vraisemblablement la personne à qui j’avais parlé dans la voiture.

—Parfait ! Prenez vos dispositions. Vous prendrez le train de 6 heures du soir pour Saint-Anselme et vous passerez la fin de semaine chez vos parents. Lundi matin, vous partirez pour votre nouvel emploi. Nous vous fournirons les informations nécessaires en temps et lieu.

—Qu’est ce que je dis à mes parents au sujet de la raison de mon départ précipité ?

—Vous allez travailler à l’Institut du radium pour améliorer les traitements de radiothérapie en collaboration avec l’Université de Montréal. Pour le reste, je vous fais confiance. Il faut garder le secret sur le but final de cet emploi. Pour ce qui est du déménagement, nous nous occupons de tout. Mettez seulement vos affaires personnelles dans une boîte à l’observatoire afin que nous sachions ce qui est à vous et ce qui ne l’est pas, car vous avez tendance à vous éparpiller.

Cette dernière phrase me prit par surprise ! J’étais vraiment surveillé de façon serrée ! Après quelques échanges sans importance, je raccrochai le téléphone. Je disposais de moins de deux jours pour mettre mes affaires en ordre. Au moins, je connaissais ma destination : Montréal.

J’avais toujours eu un peu de mal à concilier ma position d’universitaire bien confortable dans ses livres et les soirées mondaines avec celle de certains de mes cousins qui s’étaient enrôlés dans le régiment de la Chaudière. Cette offre me permettait de résoudre ce dilemme éthique tout en améliorant mes finances et m’offrant une opportunité d’emploi inespérée.

Trouver un remplaçant pour donner mes cours au Collège des Jésuites fut relativement simple. Je transmis au Frère Turcotte, qui avait donné mes cours dans le passé, mes notes de cours et mes plans de laboratoire. Il me fallut moins d’une heure pour faire la transition. Je pris congé de mon poste de précepteur royal avec la même aisance. Il est à noter que c’était plus une position de prestige qu’autre chose. Les enfants royaux n’avaient que très peu d’intérêt pour les sciences naturelles et la famille royale n’ayant presque plus le sou, c’était quasiment du bénévolat. Je ne pense pas avoir été remplacé.

Le plus dur a été d’affronter Rasetti. Je m’étais engagé verbalement à commencer mon doctorat avec lui à l’automne. J’avais l’impression de le trahir. D’autant plus que ce dernier n’avait que du mépris pour l’entreprise guerrière. Le vendredi matin, je me décidai à entrer dans son bureau. La mine déconfite appréhendant la conversation qui allait suivre. Je n’ai même pas eu le temps d’ouvrir la bouche. Sans que je lui parle de mon choix, sans même poser de questions, ce dernier me regarda droit dans les yeux et me dit sans sourciller : « vous ne le savez pas encore jeune homme, mais vous venez de vendre votre âme au diable ». Ce à quoi je lui répondis du tac au tac : « au Québec, le diable se fait toujours avoir dans de tels contrats ». Et ce fut la dernière fois que nous nous sommes adressé la parole. Vingt-quatre ans plus tard, je ne sais pas encore qui de nous deux a eu raison lors de cette dernière discussion.

Cet après-midi-là, je fis ma valise seulement pour la fin de semaine, tel qu’on me l’avait recommandé. Tout devait donner l’impression que je quittais pour aller voir mes parents. Il aurait été plus simple de me faire prendre le train directement de Québec à Montréal, mais cela aurait pu attirer l’attention d’un espion potentiel vers un site de recherche. C’était une idée sensée dans le cas du projet Manhattan où des chercheurs se sont ramassés dans des lieux isolés, mais certainement pas entre Québec et Montréal. À moins que ma destination finale ne soit pas Montréal.

En fin de journée, je pris donc le train du Québec Central de Québec vers Saint-Anselme. L’heure et demie de trajet me permettant de réfléchir un peu à l’histoire que je devais raconter à mes parents. Ces derniers m’attendaient à la gare. Nous eûmes l’occasion de souper en famille et j’eus l’occasion de renouer avec le travail de la ferme. Le moment d’un instant, j’eus l’impression d’une certaine normalité.

Le lundi matin, je me présentai à la gare comme prévu. On m’avait dit que les billets de train nécessaires m’y attendraient. Effectivement, au guichet, il y avait une enveloppe à mon nom avec des billets. Mais au lieu d’y trouver des billets du Québec Central pour un voyage vers Montréal, la destination finale des billets était Lac-Mégantic ! En plus des billets, il y avait une note disant que je recevrais plus d’instructions à mon arrivée et qu’une enveloppe m’attendait au guichet de cette gare. Je pris donc le train vers l’inconnu. Le transfert à Vallée-Jonction se passant sans problème, j’arrivai à la gare de Lac-Mégantic peu avant le diner.

Je me présentai au guichet avec un peu d’appréhension. En effet, cette gare faisait la jonction entre la ligne du Québec Central et celle du Canadien Pacifique. D’ici, on pouvait aller autant au Nouveau-Brunswick, qu’aux États-Unis, mais aussi à Montréal. En ouvrant l’enveloppe, je fus vite rassuré : c’étaient des billets du CPR pour Montréal. En voulant brouiller les pistes, les services secrets avaient transformé un trajet de 5 heures en une journée de voyage. J’étais enfin fixé. La tension due à l’incertitude retomba brutalement et je fus suffisamment relaxé pour travailler sur mon mémoire pendant une partie du voyage, ce qui était une tâche relativement complexe, car je n’avais pas mes notes avec moi. L’effort mental fut cependant suffisant pour que je n’aie pas conscience du temps qui passait.

Arrivé à Montréal, je fus accosté par un gaillard en costume m’invitant à le suivre en me disant qu’il allait me reconduire à un souper de bienvenue. La situation était un peu angoissante, mais je le suivis sans trop hésiter. Je fus rapidement invité à monter dans une voiture avec mon unique valise. Cette fois j’étais bien seul sur le siège arrière. Nous avons roulé un certain temps dans les rues de Montréal et je fus déposé devant petit immeuble à appartement dans une rue latérale du chemin de la Côte-des-Neiges à l’extrémité sud du Mont-Royal avec une bonne vue sur l’Oratoire Saint-Joseph.

Je fus aussitôt accueilli par un homme aux cheveux noirs lissé d’une élégance latine qui avait tout d’une vedette de cinéma. Il se présenta aussitôt : Bruno Pontecorvo. C’était un autre de ces physiciens de génie italien de la Via Panisperna. Il était accompagné de sa femme Marianne, une magnifique Suédoise à la peau claire et aux cheveux blonds qui faisaient contraste avec le physique de son mari. Leur jeune fils Gil était aussi présent. Il était fascinant de voir cet enfant passer avec aisance du français, à anglais, à l’italien et au suédois.

Pontecorvo m’invita à l’intérieur. Les sujets de conversation se multipliaient. On parlait de tout, mais surtout pas de ses recherches en physique. J’appris plus tard que cela faisait partie des règles qu’il fallait respecter en relation avec notre travail. À la fin de repas, Pontecorvo me reconduisit à mon appartement à quelques coins de rue du sien. Me laissant sur le pas de la porte avec les clés, il me dit de bien dormir, car demain, le boulot m’appelait.

J’ouvris la porte et trouvai un appartement meublé avec toutes mes affaires. Clairement, elles avaient pris le chemin direct depuis Québec. Mes livres étaient dans les rayons dans le même ordre que je les avais laissés. Même mes notes étaient éparpillées de la même façon sur la table de la cuisine que dans mon espace de travail de l’observatoire. Clairement, il y avait un message de peu de subtilité derrière tout cela : nous vous avons à l’œil. Dans cette reproduction de mon environnement, il y avait toutefois une chose qui détonnait : une feuille sur la pile de papier du manuscrit de mon mémoire. La courte missive se lisait : « je suis désolé de ne pas avoir réussi à résister à l’envie de lire votre mémoire et de l’annoter. Votre proposition d’observatoire à rayons cosmiques est excellente ! Il faudra en discuter P. Auger ». Pierre Auger! Le célèbre physicien français dont les travaux avaient inspiré une partie de mes recherches était ici. C’est à ce moment-là que soudain, je me rappelai où j’avais vu le mystérieux homme en veston bleu. C’est à une des réceptions du consulat de France. Il s’était présenté à moi comme étant un négociant d’étoffes et de fourrure ! Le mystère se dissipait. Qu’est-ce qui m’attendait demain.

Le lendemain, je me dirigeai vers les ailes A et D du pavillon central de l’Université de Montréal. Ces dernières avaient originalement été prévues pour la faculté de médecine, mais étaient maintenant occupées par un laboratoire de recherche secret. À la porte, je fus accueilli par un agent de la GRC extrêmement distingué, mais ferme. Qui me dit d’attendre que l’on vienne me chercher. Après quelques minutes d’attente, une secrétaire vint me chercher et m’amena au bureau de Pierre Auger. Il est difficile d’exprimer l’émotion que je ressentis à rencontrer ce grand homme. Ce dernier m’adressa simplement la parole.

—Bonjour, est-ce que votre voyage s’est bien passé ? Nous attendions votre venue avec impatience. Nous manquons de mains et de cerveaux comme le vôtre pour nos projets de recherche.

—J’espère vous être utile.

—Je suis directeur du groupe de physique. Georges Placzek est le directeur du groupe théorie et Hans von Halban est le Directeur du Laboratoire. Nous effectuons des travaux en physique nucléaire. Évidemment, ces travaux sont des plus secrets. Hors de ces murs, si on vous pousse dans vos retranchements, dites seulement que c’est de la recherche médicale. Nous sommes dans l’aile prévue pour la médecine. Et cette histoire semble tenir le coup jusqu’ici.

—Les gens doivent tout de même se poser des questions ? C’est une université. Une aile fermée pleine de scientifiques étrangers, cela attire l’attention.

—Effectivement, c’est pourquoi nous avons publié un communiqué de presse en janvier disant que nous effectuons des travaux de recherche secrets dans cette section du bâtiment. Cela a suffi à calmer les curieux.

Stupéfait de cette réponse, je rageais aussi un peu intérieurement du luxe de précautions pour me faire venir discrètement à Montréal. Sur ce, Auger continua.

—Vous travaillerez sous la supervision de Alan Nunn May avec votre compatriote Pierre Demers. Essentiellement, vous travaillerez sur des mesures de diffusion des neutrons par divers matériaux. Alan Nunn était un expérimentateur chevronné, mais aussi une véritable caricature ambulante avec ses lunettes pince-nez et sa petite moustache, on aurait cru un émule du professeur Tournesol.

Pierre Demers était déjà un physicien reconnu à l’époque. Il avait étudié à l’École Normale supérieure à Paris et avait travaillé dans le laboratoire de Frédéric Joliot-Curie. Il connaissait personnellement la moitié des chercheurs européens présents. Avec lui, j’avais essentiellement travaillé à étudier la pénétration des neutrons à travers les types de matériaux qui pourraient constituer le cœur du réacteur, comme l’eau lourde, l’eau ordinaire et le graphite, et leurs combinaisons avec l’uranium et d’autres matériaux.

Il avait aussi développé une technique expérimentale utile qui impliquait l’utilisation d’une émulsion photographique à grain très fin dans laquelle les « traces », d’environ un centième de millimètre de longueur, laissées par des particules alpha individuelles émises par des particules de matière radioactive reposant sur l’émulsion, étaient clairement visibles au microscope. Les longueurs des « traces » ont permis de distinguer les types d’isotopes d’où proviennent les rayons alpha.

Le laboratoire de Montréal faisait partie de la contribution canadienne au programme Tube alloys des Britanniques. Et c’était toute une brochette de 340 scientifiques de haut niveau qui y étaient passés. En plus des physiciens français Pierre Auger et Lew Kowarski, il y avait les chimistes Bertrand Goldschmidt et Jules Guéron, le Tchèque George Placzek, le Suisse S. G. Bauer, les Autrichiens Friedrich Paneth et Hans von Halban et les Britanniques R. E. Newell et F. R. Jackson. Des chercheurs canadiens établis comme George Volkoff, Bernice Weldon Sargent, George Laurence, ainsi que des jeunes comme Jordan Carson Mark, Phil Wallace, Leo Yaffe. En plus de Pierre Demers et moi, d’autres Canadiens français y ont travaillé : Paul Lorrain, Jacques Hébert et Colette Fortier. Si nous étions tous des physiciens, Colette était une mathématicienne. Après la guerre elle s’est dévouée à l’enseignement des mathématiques auprès des jeunes enfants, en particulier à l’Hôpital Sainte-Justine. Il y a quelques années, elle a publié un livre de contes éducatifs : Les Contes du Loriot.

Même si le milieu de travail était essentiellement masculin, il y avait une délégation de femmes issues de l’Université de la Colombie-Britannique. La physicienne Anne Barbara Underhill avait obtenu sa maitrise de cette institution en 1944. Dans sa jeunesse, elle avait reçu la médaille du Lieutenant-Gouverneur en raison de l’excellence de son dossier académique. En 1948, elle avait complété son PhD de l’Université de Chicago sous la direction de Subramanyan Chandrasekhar. Après avoir travaillé un temps à l’observatoire de Copenhague, elle avait rejoint le Dominion Astrophysical Observatory à Victoria où elle produisit les premiers codes de transfert radiatif d’atmosphère stellaire. Écœurée du comportement de ses collègues masculins, elle avait accepté un poste à l’Université d’Utrecht. La délégation britannocolombienne comprenait aussi Muriel Wales, une mathématicienne qui avait reçu son doctorat de l’Université de Toronto en 1941. En 1949, après avoir travaillé quelques années dans le domaine des réacteurs nucléaires, elle avait quitté la physique pour travailler dans la compagnie d’expédition de son beau-père. Les deux autres membres de la délégation de UBC étaient Joyce Laird, une autre récipiendaire du prix du Lieutenant-gouverneur et Lilian Gracie.

Une autre brillante mathématicienne ontarienne complétait le groupe : Jeanne LeCaine. Cette dernière avait obtenu son PhD à Harvard en 1941. Elle s’était mariée peu après avec un étudiant en histoire qu’elle avait connu dans cette institution. Ce dernier s’étant enrôlé dans la US Navy et ayant été déployé dans le Pacifique, elle avait délaissé l’enseignement pour participer à l’effort de guerre et s’était jointe au laboratoire de Montréal. Après la guerre, elle et son mari se sont installés à l’Université de l’Oklahoma.

Ne possédant pas de cafétéria dans nos ailes, nous mangions des sandwiches dans la salle commune sur l’heure du diner. Lors de ces repas, les chercheurs venus du monde entier discutaient de sujets divers, mais jamais de physique étant donné les contraintes sévères imposées par la sécurité. Le soir, il y avait souvent des diners organisés en ville, mais la contrainte de sécurité ne disparaissait pas pour autant. De plus, il fallait prendre le temps de choisir ces restaurants. En effet, il y avait un fort courant antisémite à Montréal, et certains refusaient de servir les juifs, ce qui éliminait la moitié des convives potentiels. Je profitais de ces repas pour parfaire ma maitrise de l’italien et de l’allemand. Après un certain temps, quelqu’un eut l’idée d’organiser des réunions sur l’heure du midi où les sujets de discussion étaient imposés et portaient sur un éventail de sujets en physique tout en respectant les règles de sécurité.

Le travail était divisé entre les membres seniors et juniors. J’étais un junior et Pondecorvo était un senior, même s’il avait à peine quelques années de plus que moi. Les scientifiques chevronnés avaient tendance à travailler en étroite collaboration, tandis que le personnel subalterne se voyait confier des tâches spécialisées, soumises au principe du « besoin de savoir », avec peu d’interactions entre les membres de différents groupes. Ces dîners étaient une façon de maintenir la cohésion de l’ensemble.

Cette façon de procéder était non naturelle et pénible pour moi. En effet, la science progresse à travers des discussions libres, le partage d’idées approximatives, d’où émergent des synergies inattendues. Cependant, les administrateurs militaires voulaient créer des coupe-feux pour conserver des poches de connaissances au sein de petits groupes. Pour eux, l’idéal était que les informations soient compartimentées, de sorte que seule une poignée de patrons connaissaient le but réel du travail.

Si l’atmosphère scientifique était incroyable, les résultats scientifiques piétinaient et nous faisions très peu de progrès. En effet, les Américains nous bloquaient tout accès à l’information. Ils avaient pris de l’avance avec les succès de la première pile nucléaire par Fermi en décembre 1942. Pour toutes les recherches expérimentales, nous étions bloqués par le manque de matière première (l’eau lourde, l’uranium, le graphite, etc.), qui était essentiellement sous le contrôle des Américains. Les seuls qui agissaient à peu près librement, c’étaient le groupe de travail sur l’enrichissement atomique par diffusion, car ils étaient au même niveau que les Américains et n’avaient pas besoin de leur support.

Heureusement pour le laboratoire de Montréal, Goldschmidt est resté associé à l’Université de Chicago jusqu’en février 1943. Par conséquent, alors que le Laboratoire de Montréal, en tant qu’institution, ne pouvait obtenir aucune information sur le plutonium, Goldschmidt en tant que scientifique, le pouvait. C’est ainsi qu’il avait pu obtenir grâce à ses contacts des informations détaillées sur la première pile atomique, ainsi que deux éprouvettes. Une comprenant des produits de fission qui avaient été séparés et analysés, l’autre quelques gouttes de liquide contenant quatre microgrammes de plutonium. C’était suffisant pour faire travailler les chimistes, mais pas les physiciens, surtout les expérimentalistes.

On m’avait alors prêté à l’équipe de chimistes. Cela m’avait fait collaborer avec Goldschmidt sur de nombreux problèmes. Dans le même temps, Jacques Hébert et d’autres avaient noté que les radiations casseraient les molécules d’eau, libérant de l’hydrogène, ce qui posait de nombreux risques.

Enfin, au printemps 1943, l’eau lourde est arrivée de Cambridge par voie aérienne. Les recherches sérieuses pouvaient maintenant commencer. Ces 185,5 kg d’eau lourde correspondaient à l’essentiel des réserves mondiales. Les Français avaient devancé les Allemands et acheté toute la production de l’usine de Norsk Hydro, alors la seule source d’eau lourde juste avant la guerre. Par la suite les alliés avaient saboté, puis bombardé l’usine pour s’assurer que les Allemands ne puissent s’y approvisionner.

C’est von Halban et Kowarski, qui avaient pu faire sortir de France cette eau lourde, avant que le pays ne fut envahi par les Allemands. À l’été 1940, alors que la France faisait face à la défaite, le ministre français des Armements, ordonna à Joliot de s’assurer que ses bidons d’eau lourde ne tombent pas entre les mains de l’ennemi. Hans von Halban, son collègue, a d’abord transporté la cargaison au Mont-Dore, une ville thermale du centre de la France. Il avait placé sa femme et sa fille d’un an à l’avant de la voiture, un gramme de radium de Marie Curie à l’arrière et, pour minimiser tout danger possible de radiation, les bidons d’eau lourde entre les deux.

L’évacuation devait se faire par le port de Bordeaux. Halban avait réussi à évacuer l’eau lourde de justesse, accompagnée de machines industrielles rares, 10 millions de dollars en diamants industriels et une cinquantaine de scientifiques français. Joliot est resté en France et est plus tard devenu un chef de la Résistance. Le navire les transportant réussit à se frayer un chemin à travers les bombes et les mines jusqu’à Londres. L’eau lourde a finalement été transférée au laboratoire de Cambridge pour y continuer les recherches entreprises en France.

L’une de nos premières tâches fut de répéter les expériences de Halban et Kowarski avec des équipements de détection plus sensibles, afin de montrer la faisabilité d’une réaction en chaine avec de l’eau lourde et de l’uranium naturel. Ce qui a été rapidement confirmé, avec un grand soulagement. Le moral a cependant lentement diminué, les autorités britanniques et américaines continuant de discuter du contrôle de l’ensemble du projet atomique.

Malgré tout, les données que nous avions en main nous permettaient de concevoir un réacteur à fission et ses usines d’extraction de plutonium et d’uranium-233 produites dans ce réacteur, et il a contribué à la connaissance et à la compréhension de la structure et du comportement des noyaux atomiques.

Moins handicapés que nous, les théoriciens avaient progressé rapidement. Ils avaient examiné un concept de réacteur à corps homogène : une émulsion consistant en une suspension d’un composé finement divisé d’uranium dans l’eau lourde appelé « mayonnaise » en raison de son apparence. Il était prévu que la mayonnaise circulerait à travers la cuve du réacteur et à travers un échangeur thermique où la chaleur produite par la fission nucléaire serait extraite. Elle pourrait être pompée directement du réacteur vers une usine chimique où l’uranium utilisé pourrait être remplacé, les produits de fission pourraient être retirés et le plutonium récupéré.

Le procédé pour extraire le plutonium avait été développé après un nombre considérable d’essais ; on s’était concentré sur le processus par lequel l’uranium-233 pourrait être séparé du thorium et des produits de fission. Ce procédé était d’un intérêt considérable pour les Anglais qui disposaient d’importants gisements de thorium aux Indes. Les chimistes avaient aussi étudié la corrosion des alliages qui pourraient être utilisés pour le revêtement protecteur des barres de combustible d’uranium dans le réacteur par l’eau de la rivière des Outaouais et le besoin éventuel de traitement de l’eau. Ils avaient aussi étudié les propriétés chimiques de l’uranium, du neptunium et de certains produits de fission, l’électrochimie des composés d’uranium et avaient testé la résistance à la corrosion des alliages uranium-silicium.

Des scientifiques d’autres laboratoires ont aussi contribué à ce projet de recherche. À l’Université McMaster, Harry Thode et d’autres ont utilisé des méthodes de spectromètre de masse pour tester l’eau lourde et pour séparer les isotopes. J’avais servi de courrier à quelques reprises pour les livraisons entre Montréal et Hamilton. Comme moi, Thode était un fils de fermier de la Saskatchewan et possédait encore une ferme. Il avait travaillé comme postdoc avec Harold C. Urey. Quand il a monté son laboratoire à McMaster, il n’y avait alors aucun cyclotron au Canada et il était impossible d’en acheter un. Il a alors décidé de bâtir le sien à partir d’un électroaimant récupéré et de tubes de Pyrex. Il avait aussi fabriqué la première colonne de fractionnement isotopique au Canada, qui partait du sous-sol du bâtiment des sciences jusqu’au troisième étage. Par nécessité, il était aussi devenu souffleur de verre. Grâce à nos échantillons, il avait fait la première analyse isotopique du krypton et du xénon obtenu par fission de l’uranium-235.

Il fallut attendre, la conférence de Québec, entre Winston Churchill et Franklin Roosevelt, du 17 au 23 août 1943, afin que le programme nucléaire britannique soit intégré au projet Manhattan. Étant donné que j’étais le seul scientifique de la région de Québec, on m’avait désigné volontaire pour servir de guide touristique aux scientifiques étrangers participant à la conférence. Je fus étonné d’être réuni à Klaus Fuchs qui faisait partie de la délégation britannique. Ce dernier avait trouvé le château Frontenac bien plus confortable que les tentes du camp de Valcartier, lors de son dernier passage à Québec. Je leur avais fait visiter quelques sites de la ville de Québec, mais au final c’est la visite à l’observatoire qui fut la plus prisée. Pas tant pour les observations astronomiques qui se révélèrent décevantes en raison du ciel passablement nuageux, mais de la longue soirée de conversation que s’ensuivit, en de multiples langues qui traitaient de tous les sujets possibles et imaginables. Lorsqu’il fut le temps de retourner à l’hôtel, nous avions attiré l’attention d’agents de la GRC qui surveillaient les environs. Il fallut une bonne demi-heure pour résoudre la situation, car ils avaient de mal à comprendre comment autant d’étrangers pouvaient se trouver à l’observatoire des Plaines.

Bien que tous les espoirs furent permis, la collaboration avec les Américains prit du temps à se mettre en place. Lors de la première réunion conjointe le 7 septembre 1943, le général Leslie Groves indiqua clairement que l’accord n’incluerait pas de collaboration opérationnelle. Ainsi, en octobre 1943, Bernard Goldschmidt n’a même pas été autorisé à dire bonjour à son ancien patron Glenn Seaborg. En décembre, les communications devinrent plus fluides entre les deux équipes. Cependant, pendant l’hiver 1943-1944, les perspectives du Laboratoire de Montréal restèrent sombres : il dépendait des Américains pour l’eau lourde, l’uranium métal et même pour la plupart des matériaux prioritaires. La première conférence scientifique entre les deux équipes s’est tenue à Chicago en janvier 1944. Dès lors, les choses progressèrent rondement.

Une source de conflit entre les deux équipes était la construction d’un réacteur à l’eau lourde. À l’époque, la seule usine au monde qui pourrait potentiellement en produire était à Trail en Colombie-Britannique. Sa production commença en janvier 1944, mais fut dirigée en totalité pour la construction de la pile de Argonne qui a atteint la criticité le 15 mai. En avril 1944, la fracture entre le groupe montréalais et les Américains a été corrigée. L’assistance américaine, en partie sous forme d’eau lourde Trail, a été assurée pour la construction d’une pile canadienne. Le site choisi était Chalk River. Le premier directeur du nouveau laboratoire devait être John Cockroft, qui a remplacé von Halban en mai, trop problématique au goût des Américains.

Malheureusement, je n’étais plus là pour connaître cette phase d’expansion des activités de recherche. Je n’avais donc pas vu tous ces progrès sur la conception des réacteurs. Je n’avais pas assisté à la visite de Klaus Fuchs qui avait été déçu de ne pas me rencontrer. J’ai aussi manqué la visite de Niels Bohr.

Comme certains de mes collègues, j’avais exprimé mon désespoir face à la lenteur de la progression des travaux de recherche. J’aurais aimé plus d’action, moi qui étais hyperactif. Finalement, mon vœu avait été exaucé bien au-delà de mon espérance.

Chapitre 2 : Cercle mondain

Chapitre 4 : Camp X