Deux livres viennent d’être publiés au sujet de l’histoire du laboratoire de Montréal ; le centre de recherche ultrasecret au centre de l’effort britannique pour développer l’arme nucléaire lors de la Seconde Guerre mondiale.

Le premier s’intitule « Montréal et la Bombe ». Il est l’œuvre de Gilles Sabourin un ingénieur nucléaire retraité. Le second porte le titre de « Projet Manhattan : Montréal au cœur de la participation du Canada à la bombe atomique américaine » et a été écrit par Antoine Thérorêt et Matthieu P. Lavallée, l’un est physicochimiste, l’autre est physicien.

Montréal et la bombeCes deux livres racontent les aventures d’un groupe de chercheurs de haut niveau britanniques, canadiens, français, ainsi que celle de nombreux réfugiés chassés par la montée du fascisme en Europe. Des personnages hauts en couleur ayant eu des vies toutes aussi extraordinaires les unes que les autres. Des gens qui s’étaient pour la plupart plus ou moins fréquentés avant la guerre, la plupart ayant visité les laboratoires des autres à une époque où l’on a l’impression que la majorité des scientifiques était des récipiendaires du prix Nobel ou aurait dû l’être. Des gens à qui les Américains avaient pour la plupart bloqué l’accès à leurs propres laboratoires de recherche en raison de risques présumés pour la sécurité, qui se sont d’ailleurs avérés vrais dans certains cas.

Le style des deux livres est différent. Le livre de Sabourin est plus léger physiquement, mais aussi dans le style. Il y a plus de détails sur la vie des chercheurs. Entre autres on y mentionne des accidents de radioprotection qui ont eu lieu au laboratoire de Montréal. L’auteur a rejoint une des dernières témoins de cette époque encore en vie. Il a aussi contacté des enfants des chercheurs qui étaient à Montréal, ce qui lui a permis entre autres d’avoir accès au carnet de notes du premier directeur du laboratoire. S’il mentionne la contribution importante des femmes aux activités du laboratoire, entre autres celle de la mathématicienne Jeanne LeCaine, il ne mentionne pas la présence de l’astrophysicienne Anne Barbara Underhill.

Projet ManhattanLa version de Théorêt et Lavallée est d’un style plus encyclopédique. Plusieurs sections ressemblent plus à des notices bibliographiques qu’un récit historique. Cependant, la couverture de la recherche scientifique de l’époque et de la période qui l’a précédée y est beaucoup plus complète. Cette approche permet de mieux comprendre les acteurs en présence et aussi les autres activités scientifiques dans le domaine de la radioactivité qui œuvraient en parallèle.

Dans les deux cas, la lecture de ces deux livres m’a laissé un sentiment de frustration. D’une part, parce qu’ayant déjà recherché un peu le sujet je n’ai pas appris beaucoup de choses de nouveau. En effet, bien que les deux équipes de rédacteurs aient mis un effort considérable à colliger de l’information disparate au Canada, en Grande-Bretagne et en France, ils n’ont pas découvert beaucoup plus d’information que ce que j’avais moi-même trouvé. Cette simple observation est une indication du peu de cas que l’on fait de la culture scientifique au pays. D’autre part, parce que je me dis que ces ouvrages auraient dû être écrits il y a 25 ans, alors que beaucoup plus de témoins de l’époque étaient encore en vie. Il est certain que l’on aurait alors appris beaucoup plus de détails sur la vie au laboratoire de Montréal.

Il reste que je recommande fortement la lecture de ces deux ouvrages à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des sciences au Québec, en particulier la physique. Cependant, comme pour tous ouvrages en histoire des sciences, si on est soi-même un scientifique, il vaut mieux avoir déjà pleinement assumé son syndrome de l’imposteur avant d’en entamer la lecture sous peine de faire souffrir à son égo des dommages irréparables.

Les deux ouvrages se concluent de la même façon : somme toute, la contribution du laboratoire au projet Manhattan des Américains fut modeste. Hormis, un légendaire projet pirate de prototype de bombe atomique au centre de recherche de la défense à Valcartier dans les années 40-50 et de la recherche sur la fusion inertielle dans les années 70, le Canada n’a pas directement travaillé sur les armes nucléaires. Cependant, l’expertise développée au Canada a nourri directement les programmes militaires britannique et français et indirectement les programmes nucléaires indiens, israéliens et pakistanais. On n’a donc pas les mains aussi propres que l’on aimerait le croire.