En ce début de 2022, j’ai souligné dans mes deux derniers billets les 20 ans du site web Le cerveau à tous les niveaux et l’écriture en cours d’un livre sur cette même passion pour les sciences du cerveau et des comportements humains. Si ce dernier projet a pu voir le jour, c’est à cause de cet événement hors du commun qui est venu mettre sur pause toutes mes activités régulières, comme ce fut le cas pour une majorité de gens au Québec comme partout dans le monde : la pandémie du virus Sars-Cov-2. Pour qui s’intéresse à la science et à la psyché humaine, les deux dernières années furent à la fois tragiques et fascinantes. Tragique de par les morts liées à un tel événement, bien sûr. Mais aussi à cause de tous les errements politiques, passés ou présents, qui l’ont aggravé. Même si les questions de sociologie des sciences traditionnellement soulevée dans ce blogue étaient plus reliées à l’histoire des neurosciences, l’ampleur de cette crise sanitaire mondiale dont l’issue est intimement liée à la science fait en sorte que je ne peux pas ne pas en parler à l’occasion (comme je l’ai déjà fait par le passé ici ou ). Mais pour débattre des implications des données scientifiques qui sont en constante évolution, a fortiori avec un nouveau virus, il faut que celles-ci puissent circuler librement. C’est ce qui se passe normalement en science, même si ce n’est pas parfait. Mais on assiste depuis deux ans à un brouillage et un contrôle politique des données scientifiques pour le moins problématiques. Je me contenterai cette semaine d’en signaler deux : le manque d’indépendance des agences de santé publique et de transparence des gouvernements; et les difficultés d'accès pour les simples citoyen.nes aux  données scientifiques qui s’écartent un tant soit peu du discours dominant sur la pandémie.

Le premier concerne la nature des relations entre les médecins hygiénistes en chef et le gouvernement, autrement dit entre les avis de la santé publique et les mesures sanitaires que choisit de mettre en œuvre le pouvoir politique en place. Au Québec, ce serait donc jusqu’à tout récemment la relation entre le Dr. Horacio Arruda et le premier ministre François Legault, dont les points de presse communs ont ponctué cette crise. Or la démission récente du Dr Horacio Arruda offre une occasion de revoir le rôle distinct de ces deux fonctions, la plupart du temps confondues lors de ces annonces, ce qui cause sérieusement problème d’un point de vue scientifique.

C’est en tout cas l’avis de plusieurs chercheurs, par exemple le Dr André Veillette, immunologiste et chercheur à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), qui faisait part récemment de ses préoccupations. Pour lui, la santé publique devrait émettre des avis indépendants faisant l’objet d’une certaine transparence. Il souligne aussi l’instrumentalisation de la science à laquelle les pratiques actuelles ouvrent la porte. Avec des décisions souvent plus politiques que scientifiques, mais qui se drapent d’un vernis scientifique étant donné que les deux sont actuellement confondues.

« Je pense qu’ils doivent revoir le mécanisme d’avis d’experts. Les experts, on devrait les connaître, ça devrait être de vrais experts, […] pas des experts du gouvernement qui sont payés par le gouvernement. Vous savez, quand votre employeur vous demande votre opinion, que c’est lui qui paie votre salaire, c’est sûr que votre opinion peut être assez influencée par cette situation. »
— Dr André Veillette, immunologiste et chercheur à l’IRCM

Et cela ne concerne pas seulement les données sur virus et les vaccins, mais tous les autres aspects de la santé publique dont on gagnerait à débattre sur une base scientifique. Pensons seulement à la santé mentale, au développement cognitif des jeunes, à la ventilation des écoles ou aux différentes mesures de confinement dont l’ostracisme envers les non-vacciné.es et le couvre-feu, inefficace et nuisible.

Sur ce dernier point, le journaliste Thomas Gerbet révélait il y a quelques jours, à titre d’exemple, que la santé publique de Montréal était opposée au couvre-feu décrété par Québec le 30 décembre dernier. Malgré cette opposition, le couvre-feu a tout de même été mis en place et a duré deux semaines, jusqu’à temps qu’un sondage commandé par L’Actualité rapporte qu’une majorité de Québécois désapprouvait cette mesure et que la Coalition avenir Québec (CAQ) était en baisse dans les intentions de vote. Il fut alors immédiatement levé…

Voilà pourquoi de plus en plus de voix s’élèvent pour demander des avis indépendants et plus de transparence entre les spécialistes de la santé publique et les gouvernements avec qui ils travaillent. Ne serait-ce, au Québec, que de faire des points de presse distincts pour s’assurer qu’on ne mélange pas la santé publique et les décisions politiques, voire souvent carrément électoralistes.

* * *

On le sait, la science est une œuvre collective. C’est une incessante discussion au sein d’une communauté scientifique où le meilleur modèle du moment peut en tout temps être contesté, données à l’appui bien sûr. Imaginez l’intensité de ces débats sur tout ce qui touche à une pandémie mondiale causée par un nouveau virus et donc où chaque semaine amène son lot de nouvelles données susceptibles d’invalider certaines hypothèses et d’en confirmer d’autres. Quand en plus des milliers de vies sont en jeu, on comprend que tout ce qui peut nuire à la circulation de ces précieuses données va non seulement à l’encontre de l’esprit scientifique, mais est également éthiquement condamnable.

C’est à une réflexion fondamentale sur ce sujet que nous convient Perig Gouanvic et Richard Gendron, des administrateurs du groupe Facebook « Science SVP » qui signale quotidiennement des articles scientifiques sur la Covid souvent passés sous le radar des grands médias. Celui-ci vient en effet d’être victime de « shadow banning » par la multinationale de Mark Zuckerberg qui les a prévenus que leurs publications auraient une diffusion réduite « parce qu’ils diffusent une information qui va à l’encontre des directives en matière de COVID. » Quand on sait que ces directives sont loin de faire l’unanimité et qu’elles sont de toutes façon vouées à évoluer au jour le jour, comme je viens de le rappeler, alors on est en face d’un problème majeur côté débat scientifique. Cela est d’autant plus ironique que Zuckerberg, il n’y a pas si longtemps, avait déclaré ne pas souhaiter voir son entreprise devenir « arbitre de la vérité »

Voilà pourquoi, comme tant d’autres voix, Science SVP s’expriment maintenant aussi sur Substack. Comme Gouanvic et Gendron l’expliquent : « Cette plateforme met entre nos mains la diffusion de l’information scientifique. Nous sommes liés, sans intermédiaire, à nos abonnés, et rien ni personne ne peut nous empêcher de les rejoindre. »

Je vous invite donc à vous abonner à leur Substack. Vous recevrez alors par courriel sur une base hebdomadaire quelques excellents textes de synthèses, bien documentés, sur le Sars-Cov2 et la crise sanitaire.

Je vous laisse avec la fin de leur réflexion, fort pertinente :

« En bref, pour mieux sortir de la pandémie, il y a lieu de promouvoir d’autres sources d’information.

Ce n’est pas qu’une idée abstraite. Vous pouvez sûrement trouver quelques personnes avec qui partager certains des textes qui viennent d’être mentionnés, et vous pourrez par la suite en discuter avec elles… Penser, c’est un processus collectif, c’est créer/recréer une communauté!

Il faut se méfier des discours gouvernementaux et exercer son jugement. C’est une discipline, l’apprentissage d’une vie. Nos libertés en dépendent, notre santé aussi. Après le SRAS-CoV-2, après le variant Omicron, d’autres virus ou variants vont continuer à émerger et à circuler. À la lumière de l’expérience que nous venons de vivre collectivement, il est clair que les enjeux de politique sanitaire vont devoir être analysés rigoureusement et objectivement, et ce plus que jamais.

Il va falloir rester à l’affût des idéologies et des conflits d’intérêts qui empoisonnent les discours officiels et ceux de soi-disant « experts » sanctionnés par les médias. Il faudra continuer à se méfier de ceux et celles qui pensent que la science est un bloc monolithique de spécialistes chez qui il existerait toujours un consensus (que les médias de masse et les « autorités » seraient supposément en mesure de saisir et de traduire correctement en recommandations sanitaires). Dans les années qui viennent, face à des propos déformant la réalité, il faudra continuer de réclamer « Science, SVP ».

Car la science et les débats scientifiques ne seront pas télévisés. »