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Manque de financement de la recherche francophone, peu de valorisation et de découvrabilité: tout cela rend la recherche scientifique en français encore trop discrète au Canada.

« C’est l’un des plus grands défis : créer un changement de culture pour que la recherche réalisée en français soit autant valorisée que celle en anglais. Et développer une stratégie plus inclusive », résume la professeure émérite à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, Linda Cardinal.

La recherche en français constituerait même un vecteur de prospérité économique et une valeur stratégique pour le Canada. C’est ce que l’on peut lire dans un récent rapport du Groupe consultatif externe sur la création et la diffusion des savoirs scientifiques en français, dont Linda Cardinal est coprésidente.

Le français ne parvient pas à gagner du terrain dans la production du savoir canadien. Et malgré la progression, au Québec, de récentes initiatives pour la promotion du français – comme la Coopération en recherche dans la francophonie canadienne soutenue par l’Acfas, et les Chaires de diplomatie scientifique soutenues par les Fonds de recherche du Québec— le contexte axé sur la performance et la compétition s’avère plutôt défavorable au français.

C’est l’économie du prestige qui prime, « basée sur le volume des publications au sein des magazines anglophones de renom. Ces biais de performance poussent les chercheurs à publier en priorité en anglais », souligne la coprésidente.

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Et le financement fédéral va majoritairement aux universités les plus compétitives – 15 des 90 universités recevraient près de 80% des subventions canadiennes, dont seulement deux francophones et une bilingue, selon la Pre Cardinal.

C’est en plus du fait que les revenus des universités québécoises sont en recul – les subventions et les contrats du fédéral sont passés de 46% à 40% de leurs revenus entre 2000 et 2023.

Peu de découvrabilité pour le français

Cette situation diminue la « découvrabilité » de la recherche francophone canadienne, tout comme la place du français dans les communications scientifiques et même dans les congrès.

Ces derniers se déroulent en effet de plus en plus en anglais « only », même à Montréal. « Cela développe un sentiment d’imposteur chez de nombreux collègues. Le français est souvent exclu de l’avancement de la science au pays, malgré les obligations législatives du gouvernement fédéral », rappelle la Pre Cardinal.

Les établissements en milieu minoritaire seraient particulièrement affectés. « Les témoignages que nous avons recueillis montrent une dévalorisation systématique des réalités locales – par exemple, l’étude de la santé mentale des migrants francophones à Moncton ou d’autres enjeux que vivent les minorités francophones hors Québec. L’étude des réalités locales est trop souvent vue comme non pertinente et une coquetterie. »

Cette faible valeur accordée aux études liées aux groupes identitaires et à la recherche en milieu minoritaire, détourne les jeunes chercheurs de ces champs de recherche.

En fait, plus largement, les jeunes chercheurs francophones seraient particulièrement isolés dans les milieux de recherche où le français s’avère minoritaire au Canada. Peu de réseaux collaboratifs et de masse critique dans leur langue nuirait également à de la socialisation scientifique en français.

Par ailleurs, près de 40% des 117 revues québécoises savantes publiant majoritairement en français ne bénéficient d’aucun financement gouvernemental. Enfin, malgré le Programme d’aide à l’édition savante, le livre, particulièrement crucial en sciences humaines et sociales, est insuffisamment soutenu, relève le rapport.

Ce manque de soutien institutionnel nuirait aussi au développement d’activités « science et société » en français. La vulgarisation reste d’ailleurs, en français comme en anglais, une activité peu valorisée dans le milieu académique, sans reconnaissance dans l’évaluation et la promotion des chercheurs.

Mais la vulgarisation en français, en plus, se montre peu attrayante pour la relève et pour des chercheurs plus expérimentés, en raison de la marginalisation des ouvrages francophones.

Un changement de culture demandé

Cela prend donc un changement de culture pour mieux valoriser le français, comme on peut le lire dans la liste des recommandations du rapport.

Cela, en vue de l’élaboration d’une stratégie fédérale pour faire progresser la recherche et l’usage du français. « Avec une vision plus globale que juste la recherche : enseigner en français, diriger des thèses, réviser les thèses et même en faire la langue de laboratoire… Il faut s’assurer que chaque étape puisse être valorisée en français », soutient la Pre Cardinal.

Le rapport identifie 12 mesures à mettre en place, dont la création d’un secrétariat de coordination de la recherche en français (SCRF) et d’un Fonds d’appui et de valorisation de la recherche en français (FAVRF).

Cette stratégie devra faire la promotion des talents francophones mais aussi des infrastructures existantes, comme la plateforme Érudit, en plus de hausser son soutien à l’édition savante en français.

« Il nous faut une vision inclusive avec la création d’une lentille francophone, dotée de directives claires et de financement dédié –par exemple, l’obligation de produire des résumés en français de toutes les recherches financées par le fédéral », note la coprésidente du rapport.

Le gouvernement devrait également s’acquitter de l’obligation de reconnaître le français, comme langue scientifique et vectrice de la prospérité économique du pays, ajoute-t-elle.

Promouvoir ce document

C’est un rapport qu’accueille favorablement Christian Agbobli, vice-président recherche, direction scientifique - secteur Société et culture, aux Fonds de recherche du Québec.

« C’est salutaire que ce rapport existe. Il s’agit d’un bijou assez caché qu’il faut diffuser largement, particulièrement en contexte minoritaire où il faut appuyer les scientifiques francophones». Son souhait est que le gouvernement fédéral applique les recommandations du rapport pour « mieux soutenir financièrement la recherche en français, même si c’est avant tout symbolique, parce que c’est important pour notre société ». 

Les 40 millions $ réclamés par le rapport représentent moins de 5% de la somme allouée en 2026-27 au secteur « innovation, sciences et industrie » dans le dernier Budget fédéral.

Même si l’anglais demeure actuellement la langue de la recherche scientifique mondiale, il faut promouvoir le français et le multilinguisme car « la recherche est transversale, intersectorielle, intercontinentale », ajoute M. Agbobli. Et le français est, après tout, l’une des cinq langues les plus parlées dans le monde.

Favoriser la recherche en français « aura des conséquences sur tout l’écosystème, des maisons d’édition jusqu’à l’expertise des chercheurs locaux, ainsi que sur les politiques et la société en général. Faire la promotion de la diversité a même un impact concret sur le libre accès aux contenus scientifiques: cela permet d’être lu jusqu’au Congo, et ça permet la circularité des idées et du savoir », affirme encore notre expert.

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