Il y a deux semaines, je vous demandais, cher lecteur, de m'indiquer des sujets que vous aimeriez voir traiter. Pierre Lachance mentionna que la description du travail de professeur durant une journée typique pourrait être intéressante. En sabbatique depuis un an, je n'ai pas eu beaucoup de journées normales. Je pourrai bien sûr décrire ma journée d'hier, mais je ne pense pas qu'elle satisfasse à ce critère non plus : je suis arrivé à Shanghai vendredi dernier et passerai les trois prochaines semaines comme professeur invité au Département de physique de l'Université Fudan. Cette visite met un point final à une année sabbatique remplie de voyages et d'apprentissages. Mais pas de vacances. (Contrairement à ce qu'on croit souvent, une année sabbatique dans le monde universitaire n'est pas une année de repos, mais une année de recherche et de ressourcement. Il faut, pour y avoir droit, proposer un plan de recherche dans des laboratoires précis. Pas question d'aller se reposer un an à l'ombre des cocotiers — à moins, bien sûr qu'on ne soit un botaniste spécialisé dans l'étude de ces arbres....) Je reviendrai donc sur le sujet de la journée de travail typique d'un professeur à mon retour à Montréal, d'ici quelques semaines.

Pour le moment, je pensais discuter un peu de l'impact du développement de la Chine pour ce grand pays, mais aussi pour nous.

Shanghai est une ville remarquable, semblant avoir poussé, tel un champ de bambous, en quelques années seulement. Où qu'on regarde, sauf pour quelques quartiers historiques, on voit des gratte-ciel ou de grands édifices à logements qui n'ont pas 15 ans. L'université elle-même, où je suis, est en grande partie toute neuve. Cela signifie, bien sûr, que de vieux quartiers entiers furent rasés afin de laisser place à la construction de nouveaux édifices. Car Shanghai est le coeur économique de la Chine et sa population possède un niveau de vie plutôt élevé, pas représentatif de celui du Chinois moyen. Ce qui ne diminue pas son succès, avec une population dépassant les 20 millions d'habitants, le Grand Shanghai compte les 2 tiers de la population canadienne!

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Afin de permettre au reste de la population chinoise de se sortir de la misère, la Chine a décidé d'investir massivement en recherche. Si la proportion de jeunes étudiants dans les universités reste assez faible, elle est en croissance constante. Et depuis quelques années, des chercheurs chinois ayant passé une partie de leur carrière à l'étranger commencent à revenir. Si la Chine n'est pas encore un pays de liberté, pour beaucoup, l'ouverture est assez grande pour que ces expatriés décident quand même de rentrer chez eux, avec lucidité.

Ce développement est très important pour la communauté scientifique en général. C'est toujours un plaisir de voir un pays atteindre un niveau de développement suffisant pour jouer un rôle important dans ce domaine. D'un autre côté, le nombre d'étudiants nord-américains et européens qui se dirigent en science ou en génie est en diminution de manière presque générale depuis une quinzaine d'années. (La situation est peut-être un peu moins forte au Québec, d'après ce que j'ai pu voir, mais elle existe.) Pour compenser le manque d'étudiants locaux, les universités ont fait des efforts considérables afin d'attirer des étudiants étrangers, incluant des étudiants chinois. Or, il est clair qu'une partie des étudiants qui seraient partis à l'étranger vont maintenant continuer leurs études sur place, créant un « manque à gagner » dans les universités nord-américaines.

La croissance de la recherche en Chine pourrait donc être une pression de plus sur les sociétés occidentales pour revoir leur politique de formation en science et en génie. Il ne suffit plus de profiter de pays plus pauvres afin de recruter, gratuitement, des étudiants pleinement formés et prêts à produire. Il faudra plutôt mettre l'emphase sur un recrutement local, intéresser les jeunes à contempler une profession difficile intellectuellement, mais tellement envoûtante. Pour cela, il faudra quand même commencer à valoriser le travail intellectuel au lieu de l'appât du gain. Il faudra également créer plus de postes de chercheurs au pays afin que les étudiants qui se lancent dans des études de haut niveau puissent avoir une chance de continuer leur carrière dans leur domaine d'intérêt. En d'autres mots, il faut plus que des blogues et autres activités scientifiques, il faut que les gouvernements mettent en place un véritable programme de développement des filières scientifiques.

Voilà donc où mène le développement scientifique de la Chine : à une augmentation potentielle de la qualité de vie dans le pays le plus peuplé au monde et aussi, je l'espère, à une revalorisation du métier de chercheur dans le Monde occidental. La compétition a parfois de bons effets...

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