Pas besoin d’aller jusqu’à Fukushima pour s’inquiéter des fuites radioactives. Depuis dix ans, des fuites se sont produites dans les trois quarts des centrales nucléaires commerciales... américaines.

C’est ce que révèle une enquête gênante du journaliste Jeff Donn, de l’Associated Press, qui s’est étalée sur près d’un an. Les données sur les fuites — 48 des 65 sites totalisant 104 centrales — proviennent de la Commission américaine de réglementation du nucléaire, ou NRC, soit l’agence gouvernementale elle-même chargée de veiller à la sécurité des installations.

D’où proviennent ces fuites? Généralement des kilomètres de tuyaux qui serpentent sous une centrale et servent à envoyer de l’eau dans les réacteurs afin de les refroidir en permanence. Ces tuyaux, que l’on décrit comme « difficiles à atteindre » donc à réparer, finissent par être rongés par la rouille. Les fuites de cette eau contenant du tritium peuvent se poursuivre « pendant des années » sans être détectées.

Toutefois, tout est une question de dosage. Toute radiation n’est pas synonyme de cancer, et le tritium n’est pas du plutonium : il y en a dans la nature, et il perd la moitié de sa radioactivité en 12 ans — on est loin des centaines de milliers d’années de certains déchets nucléaires. Des atomes de tritium que nous aurions respirés ou ingérés avec de l’eau ne se « fixent » pas dans l’organisme mais le quittent en moins d’un mois.

L’Agence américaine de protection de l’environnement le qualifie du « moins dangereux des radionucléides ». Une radiographie à l’hôpital vous expédie davantage de radiations que la majorité de ces fuites.

L’Ontario, qui prend la moitié de son énergie dans ses centrales nucléaires, ne fait pas exception. Un reportage de la CBC, en mars, parlait de 73 000 litres d’eau radioactive échappés de la centrale de Pickering, près de Toronto, dans le lac Ontario. La cause: une valve défectueuse.

Un cas déjà plus grave que la majorité des cas américains puisque dans la plupart des 48 sites où des fuites ont été détectées, celles-ci ont été cantonnées à l’intérieur des limites de la centrale.

En reste toutefois un certain nombre où le tritium a migré dans la nappe phréatique, dans un cours d’eau proche et même, dans trois cas, jusqu’à l’eau des puits des résidences voisines. Autour de la centrale Vernont Yankee par exemple, dans le sud du Vermont, le reportage de l’Associated Press mentionne un seuil 125 fois supérieur à ce qui est considéré sécuritaire. À la centrale Quad Cities, en Illinois, un seuil 375 fois supérieur à la limite sécuritaire.

Là encore, question de dosage. Dépasser la limite sécuritaire n’est pas synonyme de cancer, mais d’augmentation du risque de cancer à long terme (plus de 20 ans). Tout dépend du temps pendant lequel cette radioactivité est restée dans l’eau, et de la quantité d’eau que chaque personne a ingérée. Bref, l’équivalent de jouer à la loterie, avec plus de chances de « gagner ».

Et il y a des plans d’eau plus sécuritaires que d’autres, simplement parce que la radioactivité a bien plus d’espace pour s’y diluer — par exemple, le lac Ontario.

Mais comme l'écrit le journaliste, le véritable problème n’est pas l’irradiation actuelle. Le problème réside dans le fait que les centrales nucléaires sont vieilles (de 30 à 40 ans), et c’est pourquoi de telles fuites... se produiront en nombre plus élevé encore.

Un rapport du Vérificateur général américain, dévoilé mardi par deux élus en réaction à ce reportage, souligne de plus que ces fuites sont difficiles à détecter, en partie parce que les normes ont été assouplies au fil des ans, à la demande de l’industrie nucléaire. Résultat, personne ne semble avoir l’obligation de vérifier l’état de tous ces tuyaux enfouis sous les centrales...