La mort d’un jeune Américain, tué par les habitants d’une île qu’il rêvait « d’évangéliser », a relancé un vieux débat : faut-il laisser cette centaine de personnes isolée du reste du monde ou les préparer à un contact qui viendra tôt ou tard ?

John Chau, tué le 16 novembre par des habitants de l’île de North Sentinel, dans l’océan Indien, n’avait pas eu l’idée du siècle : depuis au moins trois générations, les habitants de cette île repoussent avec hostilité les tentatives pour entrer en contact. Ou presque : un anthropologue indien a pu les approcher et échanger des noix de coco en 1998, et les insulaires ont laissé des travailleurs débarquer sur un bateau échoué au large en 1981 pour en récupérer l’équipement. Mais dans l’ensemble, l’île est restée soigneusement à l’écart du monde, et l’Inde, qui a juridiction sur l’archipel voisin des Andaman, interdit à quiconque de s’en approcher depuis 2010.

Les quelques rares évaluations de la population varient entre 50 et 150 habitants. « Sont-ils mieux avec ou sans nous ? » questionne le journaliste américain Jeffrey Gettleman, qui couvre l’Asie du Sud pour le New York Times. D’un côté, les protéger de la « modernité » pourrait être vu comme une attitude paternaliste, écrit-il. De l’autre, l’attitude du jeune John Chau, 26 ans, qui se voyait comme un missionnaire, peut également être vue comme paternaliste.

Pour la linguiste indienne Anvita Abbi, les insulaires ne faisaient que défendre leur territoire quand ils ont tué Chau — même dans certains États américains, explique-t-elle, on donnerait raison à un citoyen qui tuerait un intrus entré sur sa propriété sans permission. Pour l’anthropologue américain Kim Hill en revanche, l’idée d’un isolement total relève de l’utopie : ne vaudrait-il pas mieux contrôler les circonstances dans lesquelles se feront les premiers contacts ? À ses yeux, « un contact accidentel est un désastre en devenir » : la métropole des Andaman n’est qu’à 50 km de là.