La science n'est pas toujours bien reçue par la communauté artistique, qui lui reproche son rationalisme et son absence de fantaisie. Ces « défauts » sont bien utiles, toutefois, lorsque vient le temps d'identifier les faux et les contrefaçons qui se multiplient à une vitesse folle afin de satisfaire les besoins du nombre grandissant de riches individus et organisations qui rêvent de posséder une toile de grand maître.

Les techniques permettant de déceler les faux se raffinent constamment, afin de suivre les progrès des faussaires eux-mêmes. Considérons, par exemple, la datation par carbone 14. Cette technique utilise le fait que le carbone dans la nature contient une proportion bien définie de l'isotope 14 (le carbone est surtout présent en isotope 12, c'est-à-dire 6 protons et 6 neutrons). Le carbone 14 est instable et se désintègre avec le temps. La proportion restante de carbone 14 dans une planche de bois ou une pièce de tissu peut donc nous dire à quel moment le coton ou le bois a été coupé. Malheureusement, cette analyse ne nous dit pas quand la peinture a été appliquée sur la toile...

Les faussaires sont évidemment bien au courant des limites de la méthode. Ils se tournent donc de plus en plus vers du matériel d'époque — anciennes toiles dont on a gratté la peinture originale, planches de bois tirées des granges ou de l'arrière de vieux meubles, déjouant la datation au carbone 14. Pour déjouer l'analyse chimique, les faussaires utilisent également, autant que possible, les outils et les ingrédients disponibles au peintre qu'on compte contrefaire. Cela veut dire que les méthodes développées au fil des années ne suffisent plus.

Pour traquer les faussaires, il faut donc se faire de plus en plus perspicace. Ainsi, la justice américaine a récemment réussi à prouver qu'une série de tableaux du peintre américain William Aiken Walker (1838-1921) étaient des faux en comparant la composition chimique du blanc appliqué sur des toiles qu'on savait originales et sur celles d'origine douteuse. Le faussaire avait pris soin de choisir une peinture disponible à la bonne époque. Toutefois, il y avait plusieurs recettes utilisées alors et le faussaire a bien dû faire son choix. Malheureusement pour lui, ce fut le mauvais. Durant toute sa carrière, Walker n'utilisa qu'une seule sorte de blanc et pas celle choisie par le faussaire... Ce qui causa sa perte.

Mais la science et l'art ne parviennent pas toujours à s'entendre. C'est le cas, par exemple, en ce qui concerne le célèbre Kouros acheté par le Musée J. Paul Getty en 1983. Il est presque impossible pour un nouveau musée, aujourd'hui, de rassembler une collection qui se rapproche de celle qu'on retrouve dans les grands musées centenaires. En effet, la plupart des pays imposent un contrôle sévère en ce qui concerne l'exportation des pièces archéologiques et artistiques qui se trouvent sur leur territoire. En dépit d'un fonds d'acquisition à faire saliver plus d'un conservateur de musée national, le Musée Getty a donc souvent fait des achats risqués.

C'est le cas d'un des joyaux de sa collection, une statue d'un kouros, un jeune homme nu debout, avec les bras bien parallèles le long du corps et un pied, normalement le gauche, avancé. Cette pose traditionnelle est normalement retrouvée dans la statuaire grecque de la période archaïque, qui date de 610 à 480 B.C. (voir le site de la professeure Abarientos pour plus de détails).

Dès l'achat de cette statue, plusieurs spécialistes de cette période ont émis des doutes quant à l'authenticité de la statue. En particulier, la statue était dans un état de conservation d'une qualité inhabituelle. Afin de s'assurer de l'origine de la pièce, les conservateurs du Musée l'ont immédiatement soumise aux analyses chimiques et physiques les plus rigoureuses. Or, tous les tests de vieillissement, de patine et d'origine suggèrent que la statue date bien de l'époque antique. Pour les scientifiques, il ne fait aucun doute que la statue est originale. Or, les historiens de l'art et autres spécialistes de la Grèce antique ne sont pas d'accord et plusieurs sont formels : la statue est un faux. En particulier, le style de ce kouros n'est associé avec aucune autre statue connue, mais représente plutôt une combinaison de toutes celles-ci, suggérant une fraude.

Qui dit vrai? Sur le site du Musée Getty, on peut lire, au sujet de cette statue « Grèce, 530 av. J.-C. ou faux moderne ». On ne prend pas de risque : la science n'a pas encore préséance sur l'art quand vient le temps de dévoiler les fraudes. Avec raison, cette fois-ci.