En 1957, la compagnie pharmaceutique Chemie Grünenthal mit sur le marché un nouveau sédatif, la thalidomide. Vendu surtout en Allemagne sous le nom de Contergan et en Grande-Bretagne sous celui de Distaval, la thalidomide était présentée comme un substitut aux barbituriques.

Ces derniers, utilisés depuis le début du siècle, avaient acquis une mauvaise réputation à cause de leurs effets secondaires, et en particulier leur toxicité en cas de surdose. En comparaison, la thalidomide était si sécuritaire qu'il était impossible de se suicider avec, même en avalant une boîte entière de cachets. Cet aspect sécuritaire et les effets anti nauséeux de la thalidomide ont amené Chemie Grünenthal à promouvoir son utilisation chez les femmes enceintes dans une douzaine de pays, sous des noms différents. Au Canada, la thalidomide fut mise sur le marché fin 1959, sous le nom de Kevadon.

Malheureusement, ce que l'on ne savait pas à l'époque, c'est que l'exposition du fœtus à la thalidomide entre les cinquième et septième semaines de la grossesse pouvait causer de graves malformations. À peu près 20 pour cent des enfants dont la mère avait utilisé la thalidomide naissaient avec des membres atrophiés ou même complètement absents. Comme se peut-il qu'un médicament soi-disant sécuritaire, comme l'indique la publicité ci-contre, ait pu causer une telle tragédie?

La thalidomide avait été testée de manière extensive avant sa mise en marché. Les essais cliniques, chez l'humain et plusieurs lignées d'animaux de laboratoire, n'avaient révélé aucune toxicité. Les opposants à l'expérimentation animale utilisent le cas de la thalidomide pour soutenir leur point de vue que les tests sur les animaux ne sont pas de bons prédicteurs de toxicité chez l'humain. Ce à quoi les partisans, eux, répliquent qu'au contraire, cela renforce la nécessité de plus de tests. Aucun des tests effectués par Chemie Grünenthal n'était directement lié à la possibilité d'effets tératogènes. En effet, à l'époque, on croyait le fœtus protégé par la barrière placentaire et les tests de toxicité chez des femelles enceintes n'étaient pas requis. Une autre leçon découlant de la tragédie et la constatation que différentes espèces peuvent réagir de manière très différente à la même substance. La thalidomide n'a pas d'effet tératogène chez les espèces de rongeurs que Chemie Grünenthal avait utilisées, mais affecte beaucoup d'autres espèces, notamment les primates, qui nous sont proches. Aujourd'hui, les règles de pharmacovigilance requièrent l'examen de ces possibilités chez les animaux de laboratoire.

Deux aspects humains associés au cas de la thalidomide méritent d'être mentionnés. Le premier concerne la docteure Frances Kelsey, une diplômée de l'Université McGill qui, plus que tout autre, a évité que la tragédie de la thalidomide frappe les États-Unis. La docteure Kelsey, qui travaillait pour la FDA, était responsable de l'approbation de nouveaux médicaments. Alors que les autres pays, sur la base des études fournies par la compagnie, avaient rapidement approuvé la thalidomide, cela n'avait pas été le cas de la docteure Kelsey. Elle avait bloqué le dossier après avoir pris connaissance du fait que certains patients faisaient état de fourmillements dans les doigts. Se demandant si cela pouvait être un signe de problèmes plus sérieux, elle avait décidé, malgré les pressions de la compagnie, d'obtenir plus de renseignements avant d'agir. Bien lui en prit, car, entre-temps, le docteur William McBride, l'autre individu lié intimement à l'histoire de la thalidomide, fit parler de lui. Dans une lettre adressée à la revue médicale The Lancet, l'obstétricien australien rapporta l'apparition de graves problèmes de malformations congénitales dans sa pratique. Il fut le premier à faire le lien entre ces malformations et les femmes enceintes qui avaient pris de la thalidomide. Cette lettre alerta la communauté médicale à travers le monde et mit au jour l'ampleur de la tragédie. La thalidomide fut retirée du marché en 1961, après avoir causé de sévères malformations congénitales chez plus de 10 000 enfants dans près de 50 pays.

Les docteurs Kelsey et McBride sont tous deux devenus des héros pour leur action. Mais, dans le cas, du docteur McBride, un autre aspect de sa carrière est moins reluisant. À la suite de son expérience avec la thalidomide, il décida d'étudier la possibilité que d'autres médicaments puissent aussi avoir des effets tératogènes. En 1981, il publia une étude indiquant qu'un médicament vendu sous le nom de Bendectin (Dicletin au Canada) était responsable de malformations chez des animaux de laboratoire. Une étude qui choqua la communauté scientifique et, en particulier, ses coauteurs (pour de bonnes raisons, dans le cas de ces derniers). Le docteur McBride ne les avait pas consultés avant d'inclure leurs noms sur l'article. Si cela avait été le cas, ils n'auraient pas accepté d'y figurer, car il s'avéra que le docteur McBride avait manipulé les résultats pour mettre en cause le Bendectin comme tératogène. À la suite de cette affaire, un comité disciplinaire radia le docteur McBride du registre médical australien.

L'effet tératogène de la thalidomide provient de sa capacité à inhiber l'angiogenèse, la croissance de vaisseaux sanguins. L'angiogenèse est aussi le processus nécessaire au développement de certains cancers. Ce qui fait qu'ironiquement aujourd'hui, la thalidomide, une molécule qui a causé une des plus grandes tragédies médicales, est utilisée, de manière encadrée bien sûr, pour prolonger la vie de milliers de patients à travers le monde.