Il existe toute une variété de termes pour décrire des pratiques qui ont une chose en commun… elles ne font pas partie de l’enseignement usuel des facultés de médecine.

C’est pourquoi l’expression qui me semble la plus adéquate pour les décrire dans leur ensemble est «médecine non conventionnelle»; une approche qui est de plus en plus à la mode dans notre société.

Une étude des National Institutes of Health (NIH) des États‑Unis indique que près de 40 pour cent de la population fait appel à diverses formes de traitements non conventionnels. Un mélimélo de pratiques qui vont du raisonnable à l’absurde.

Le raisonnable se concentre dans le domaine des plantes médicinales. Cela se comprend bien, étant donné que de nombreux médicaments de la pharmacopée moderne sont issus de plantes dont les propriétés sont connues de longue date. Hippocrate, 400 ans av. J.-C., recommandait aux femmes de mâcher de l’écorce de saule pour contrôler la douleur lors de l’accouchement. L’aspirine, l’analgésique le plus utilisé au monde, est un dérivé de l’acide salicylique présent dans l’écorce des arbres. C’est justement parce que ces plantes, que l’on trouve dans les magasins de produits de santé naturelle, possèdent des propriétés médicinales qu’elles doivent être traitées avec respect.

Pour beaucoup, le terme «naturel» est synonyme de «sécuritaire»; une notion que plusieurs sont trop heureux de propager, entrainant par le fait même de sérieux risques. L’éphédrine, le principe actif dans la plante Ephedra sinica, est utilisé dans la médecine traditionnelle chinoise. Son origine naturelle en permit la vente libre, sous l’indication de la perte de poids. L’un de ces produits, Metabolife -mélange d’éphédrine et de caféine, deux ingrédients «naturels» -a généré des ventes annuelles de plus d’un milliard de dollars! Cette catégorie de produits a finalement été interdite en 2004, après le décès de près de 200 consommateurs en Amérique du Nord.

L’absurde est pour sa part fort bien représenté dans les traitements dits alternatifs. À cet égard, mentionnons le Breatharian Institute of America, sous l’égide du gourou Jeffrey Brooks. Selon M. Brooks, il nous suffit pour vivre que de l’air qui nous entoure; d’où le nom de son organisation. Il organise des ateliers d’initiation à ses techniques pour la modeste somme de 100,000 dollars. Bien sûr, ce n’est pas bon marché, mais imaginez les économies que vous allez faire si vous n’achetez jamais plus de nourriture!

Il me faut aussi mentionner l’urinothérapie (ci-contre), qui consiste à boire son urine. Cette pratique compterait des millions d’adeptes, principalement en Inde et au Japon. Les adeptes de l’urinothérapie croient fermement aux propriétés curatives de l’urine. D’ailleurs, l’ex-premier ministre indien Morarji Desai (1896-1996) en était un fervent adepte. Bien qu’il n’existe aucune preuve scientifique selon laquelle l’ingestion d’urine soit bénéfique, son utilisation pour les problèmes de peau pourrait néanmoins être justifiée par la présence d’urée, un humectant utilisé dans la fabrication de cosmétiques. En effet, les compresses à bases d’urine font partie de la médecine populaire de plusieurs cultures et sont notamment utilisées dans le traitement de gerçures causées par le froid.

L’existence parallèle de la médecine conventionnelle et non conventionnelle me laisse perplexe. Par définition, la médecine est la science qui cherche à restaurer, voire à préserver, la santé. Le patient est en droit de s’attendre à ce que le traitement qui lui est prescrit ait de bonnes chances d’améliorer son état. Si, à la suite de conditions expérimentales proprement contrôlées, les résultats démontrent que c’est le cas, il ne devrait pas exister de distinction entre les deux. Le problème est que beaucoup de ces traitements dits non conventionnels ne sont pas vérifiés de manière scientifique. À leur défense, les partisans de ces pratiques justifient le manque de preuves scientifiques par le cout qu’exige la réalisation d’essais cliniques. Au rang des explications invoquées, certains avancent que les compagnies pharmaceutiques, tentant de préserver leur marché, font obstacle au développement de pratiques alternatives.

Afin permettre au public de faire ses choix en disposant des meilleures connaissances possibles, le Congrès américain établit en 1991 le National Center for Complementary and Alternative Medicine (NCCAM) affilié aux NIH. La mission du NCCAM consiste à «…définir, par le biais de rigoureuses investigations scientifiques, l’utilité et l’innocuité de pratiques de médecine alternative et complémentaire et leur rôle dans l’amélioration de la santé et des soins de santé». Après vingt ans et des dépenses de l’ordre de 1,5 milliard de dollars, les résultats sont plutôt minces. À l’exception de quelques études sur les plantes médicinales, le NCCAM a été incapable prouver l’efficacité d’une quelconque pratique de médecine alternative qui justifierait son utilité dans la médecine conventionnelle.

Lorsque justifiée, la médecine conventionnelle accepte une nouvelle théorie, même si elle va à l’encontre des idées reçues. Jusque dans les années 1980, le consensus médical était que les ulcères étaient incurables et qu’ils étaient principalement causés par le stress. Deux médecins australiens, Barry Marshall et Robin Warren, bouleversèrent cette notion en émettant l’hypothèse que la plupart des ulcères étaient causés par une bactérie, l’Helicobacter pylori. Bien sûr, personne ne voulait croire à cette théorie qui allait à l’encontre des connaissances médicales de l’époque. Pour prouver ce qu’il avançait, Barry Marshall décida de boire une solution de la bactérie. S’il ne causa pas d’ulcère, ce geste audacieux fit néanmoins en sorte de causer une gastrite; un indicateur que la bactérie attaquait la paroi intestinale. Cette observation réussit à convaincre la communauté scientifique d’agir. En quelques années, des études sérieuses démontrèrent à la fois le rôle de la bactérie et la prise d’antibiotiques comme traitement. En 2005, Barry et Robin Warren Marshall reçurent le prix Nobel de physiologie et de médecine pour leur découverte. Aujourd’hui, le traitement des ulcères par la prise d’antibiotiques s’inscrit dans le cadre de la médecine conventionnelle.

Cette année, le Symposium Lorne Trottier, tenu par l’Organisation pour la science et la société à l’Université McGill, aura pour titre Alternative Medicine under the Microscope. Le 7 novembre, les docteurs Paul Offit, Harriet Hall et Robert Park discuteront des divers aspects de la médecine non conventionnelle, allant des vaccins à l’acupuncture. Le 8 novembre, le docteur Edzardt Ernst décrira le parcours qui l’a amené de la pratique de l’homéopathie à devenir le premier professeur de médecine complémentaire de Grande-Bretagne et un féroce critique de plusieurs traitements dits alternatifs. Réservez ces dates!