Ce matin, un article du journal français Vosges Matin (mes lectures sont très variées) avait une manchette particulièrement accrocheuse. Elle titrait: «Braconnage: 1764 grenouilles sauvent leurs cuisses.»

Des braconniers avaient été pris en flagrant délit de pêche illégale du batracien dans un étang des Vosges. Non seulement ils n’avaient pas les permis nécessaires pour la «chasse aux grenouilles», mais ils utilisaient des nasses, ce qui est interdit. Nous sommes au début de la saison des cuisses de grenouilles en France, et le kg de batraciens vaut l’équivalent de cinquante dollars canadiens. Les gardes-chasse estiment que ces 1764 grenouilles attrapées par les braconniers en l’espace de quatre heures avaient une valeur marchande plus de 1500 dollars*.

Une longue introduction pour vous amener à une histoire de grenouilles qui remonte au 19e siècle. En 1861, un médecin français, le docteur Vesien, publie un article dans le Recueil de mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires, 4: 457-460. Il y rapporte qu’alors qu’il était en poste avec la Légion française en Afrique du Nord, il avait découvert qu’un nombre de militaires souffraient d’un problème médical embarrassant: «Érections douloureuses et prolongées». Intrigué, le docteur Vesien a cherché à déterminer quelle pouvait être la cause de cette condition médicale connue sous le nom technique de «priapisme**».

Après avoir interrogé les légionnaires, il découvrit qu’ils avaient tous, pour agrémenter leurs repas, mangé des cuisses de grenouilles pêchées dans les environs. Un examen de l’estomac des grenouilles démontra au docteur Vesien que celui-ci contenait de grandes quantités de cantharides. L’insecte, connu aussi sous le nom de mouche espagnole, produit une puissante toxine vésicatoire, la cantharidine. Depuis des temps immémoriaux, une poudre faite avec l’insecte séché est utilisée pour simuler une érection. La cantharide, en irritant l’urètre, cause une inflammation qui a pour résultat de rendre le pénis rigide***. La conclusion du docteur Vesien est que le priapisme des légionnaires était dû à leurs habitudes alimentaires. Une fois que les militaires ont arrêté de manger les cuisses de grenouilles, le problème a disparu.

Thomas Eisner, un biologiste de l’Université Cornell, a voulu vérifier que l’histoire des légionnaires français était possible et que des grenouilles pouvaient transférer la cantharidine sans être elles-mêmes affectées par ce puissant poison. Après avoir collecté des cantharides, il les donna à des grenouilles dites léopards (photo ci-haut). Les grenouilles se sont régalées, en mangeant jusqu’à cent chacune, et cela sans aucun effet toxique… ni autre. Conclusion: même à haute dose, la cantharidine ne cause pas d’érection chez les grenouilles!

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* La consommation de cuisses de grenouilles est en pleine expansion à travers le monde, faisant craindre l’extinction de certaines espèces, surtout dans les pays de l’Asie du Sud-Est. Dans un rapport publié l’année dernière, l’organisation de protection de l’environnement «Pro Wildlife» indique que c’est en Union européenne que la demande est la plus grande, avec 4600 tonnes de cuisses de grenouilles importées par an. Ce chiffre correspond à l’équivalent de 1 à 2 milliards de grenouilles. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sont les Belges qui sont les plus grands importateurs en Europe, avec 53 pour cent du total. Les Français viennent en deuxième place, avec 23 pour cent, suivis des Néerlandais, avec 17 pour cent.

** Le priapisme doit son nom à Priape, dieu de la mythologie grecque qui est représenté avec un énorme pénis constamment en érection. La légende veut que Priape ait été affligé de cette condition comme punition pour avoir essayé de violer la déesse Hestia.

*** À cause de ses effets, la mouche espagnole était utilisée comme aphrodisiaque autant pour les hommes que les femmes. Il est dit que le Marquis de Sade en offrait à ses partenaires lors de ses célèbres orgies. La cantharidine est potentiellement toxique. La mort –mémorable– du président français Félix Faure en 1899, alors qu’il avait des ébats amoureux à l’Élysée avec sa maitresse, serait due à une surdose de cantharidine. Il est aussi à noter que, jusque dans les années 1990, l’insecte séché se retrouvait dans le ras-el-hanout, un mélange d’épices utilisé dans la cuisine du Maghreb.