La «Nobelite» est ma francisation du terme «Nobel disease», une expression mise de l’avant en 2008 par David Gorski dans le blogue Science-Based Medicine*. David Gorski décrit cette «maladie» comme une tendance chez certains lauréats du prix Nobel à adopter des théories étranges et non scientifiques dans les années qui suivent leur élévation au plus haut niveau de reconnaissance de leurs talents.

Ma manchette de la semaine dernière, où j’évoquais la carrière de Kary Mullis*, prix Nobel de physique en 1993 pour ses travaux sur la réaction en chaine par polymérase, en est un exemple. Aujourd’hui, Kary Mullis est surtout connu pour ses idées controversées. Non seulement il croit à l’astrologie, mais il nie l’existence du réchauffement planétaire et, pour lui, le VIH n’est pas responsable du SIDA. Mais il y a d’autres «Nobelistes» qui semblent avoir été atteints de «Nobelite». Voici quelques cas intéressants.

L’exemple utilisé par David Gorski dans son blogue est celui de Linus Pauling, deux fois prix Nobel, de chimie en 1954 pour ses travaux sur la nature de la liaison chimique, et de la paix en 1962 pour sa lutte contre les essais nucléaires. Toutefois, après ces honneurs, il est surtout connu pour sa promotion de mégadoses de vitamine C pour la prévention et le traitement de toutes sortes de conditions, allant du rhume aux maladies cardiovasculaires, en passant par le cancer. Alors que les doses de vitamine C recommandées pour prévenir le scorbut sont de l’ordre de 90 mg par jour, Linus Pauling et ses partisans de la théorie de médecine orthomoléculaire suggéraient des quantités allant de 10 000 à 20 000 mg par la bouche et jusqu’à 100 000 mg par voie intraveineuse, pour notamment combattre le cancer. Malgré les nombreuses études qui ont été faites à ce sujet, aucune ne supporte l’idée maitresse de Pauling voulant que «… 75% des cancers peuvent être prévenus et guéris rien que par la vitamine C». Malheureusement, Linus Pauling n’en est pas resté là et, dans les dernières années de sa vie, a fait la promotion d’autres idées tout autant hors normes.

William Shockley, prix Nobel de physique en 1956 pour la découverte du transistor, devint par la suite un fervent partisan de l’eugénisme, une théorie qui associe l’intelligence et autres facteurs humains au bagage génétique. Ses partisans préconisent l’amélioration du bassin génétique par le contrôle de la reproduction des personnes à risques. Pour Shockley, les personnes à faible quotient intellectuel (QI) –et il ciblait les noirs en particulier– se reproduisent plus rapidement et ont beaucoup plus d’enfants, une situation qui nivelle vers le bas «l’intelligence moyenne» de la société. Pour remédier à cette situation, Shockley proposait que les personnes dont le QI est inférieur à 100 soient payées pour se faire stériliser volontairement. À la fin de sa vie, Shockley offrit son sperme à la Repository for Germinal Choice, une banque de sperme. L’idée était d’améliorer la race humaine en procréant des enfants à partir de donneurs sélectionnés pour leur intelligence. La banque n’existe plus, mais plus de 200 enfants lui doivent la vie. Quant aux trois enfants de Shockley, aucun d’entre eux n’a particulièrement brillé. Pour Shockley, c’est l’apport de sa femme qui en était la cause.

Les vues de Philipp Lennard, un Allemand, prix Nobel de physique en 1905 pour la découverte de rayons cathodiques, étaient particulièrement choquantes, mais pas surprenantes pour l’époque. Farouchement antisémite, il épousa complètement les théories nazies. Après la prise du pouvoir par les nazis, il devint le promoteur de la «physique allemande» appelée à lutter contre la «physique juive» entre autres celle d’Einstein. Un conseiller d’Hitler il devint, avec un autre prix Nobel de physique, Johannes Stark, un des dirigeants de la politique d’aryanisation des sciences. Ce mouvement cherchait à éliminer toute référence aux travaux de chercheurs d’origine juive. Ironiquement, il a été dit que ces efforts, qui ont notamment amené beaucoup de scientifiques comme Einstein à se réfugier aux États-Unis, sont peut-être une des raisons pour laquelle les Américains sont arrivés à développer l’arme atomique en premier.

L’exemple du déclenchement le plus rapide de «Nobelite» est probablement celui de Nokolaas Tinbergen, prix Nobel de médecine en 1973 pour ses travaux sur le comportement des oiseaux. Dans son discours d’acceptation du prix Nobel, il décrit comment ses idées sur les animaux pouvaient être appliquées au traitement de l’autisme. Il part de la théorie discréditée de la «mère réfrigérateur» qui blâme le manque de chaleur de la mère envers son enfant pour promouvoir son approche de «thérapie par l’attachement». La mère est censée tenir l’enfant serré contre elle pour de longues périodes de temps, même s’il résiste, tout en le regardant droit dans les yeux. Une théorie qui heureusement n’a plus cours et qui était potentiellement abusive.

Dans le cas de Luc Montagnier, prix Nobel 2008 de médecine pour la découverte du virus du VIH, le lauréat a mis moins d’un an avant de présenter les symptômes de ce qui pourrait être de la «Nobelite». En 2009, il publie des résultats suggérant que des solutions infiniment diluées de bactéries peuvent émettre des signaux électromagnétiques. Des travaux qui vont dans le même sens que ceux de Jacques Benveniste sur la mémoire de l’eau, et qui confirmeraient les théories de l’homéopathie. Vous connaissez mes positions sur le sujet et je n’ai pas besoin d’en dire plus.

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* Science-Based Medecine est un incontournable pour toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à une évaluation objective des différents aspects de la médecine. Les auteurs du blogue, qui ont tous une formation médicale, mais qui sont aussi d’excellents vulgarisateurs, examinent objectivement les études qui font les manchettes. Ils analysent également de manière critique l’ensemble des traitements, conventionnels ou non, offerts à un public bombardé d’informations contradictoires et qui a du mal à faire la part des choses.