Une scientifique chinoise à qui on doit l’observation d’un écosystème à 9000 mètres sous les mers. Un éleveur brésilien de moustiques pour combattre des maladies. Et une directrice mise à pied par Robert F. Kennedy qui a fait passer la santé publique avant sa carrière. Ce sont 3 des 10 personnalités de l’année choisies par la revue britannique Nature.
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Comme chaque année, la revue scientifique se démarque des traditionnelles listes des « percées scientifiques » et pointe plutôt les gens qui ont « façonné la science » —qui ont eu une influence à la fois sur la production de connaissances et sur la façon dont ces connaissances circulent. C’est ainsi que l’Américaine Susan Monarez, ex-directrice du Centre de contrôle des maladies (CDC) et Liang Feng, directeur de la compagnie chinoise DeepSeek, se retrouvent sur la même liste.
Susan Monarez et l’intégrité
Susan Monarez a quitté en août son poste de directrice du CDC, un mois à peine après sa nomination par les élus à Washington. Nomination qui avait initialement surpris, tant elle était indépendante de toute partisanerie: Monarez, formée en microbiologie et en immunologie, travaillait au gouvernement depuis 20 ans. Elle était donc perçue comme une voix raisonnable au sein d’un ministère de la Santé dirigé par un antivaccin, l’avocat Robert F. Kennedy Jr (RFK). Mais au cours d’une audience tenue devant des parlementaires en septembre, elle révélerait avoir été renvoyée pour avoir défendu « l’intégrité scientifique ». RFK lui avait ordonné de mettre à pied des experts scientifiques du CDC et d’approuver ses recommandations sur les vaccins sans prendre en considération les données scientifiques.
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RFK n’a jamais fait mystère de son aversion pour le CDC, et les événements depuis septembre —modifications au site web, recommandations controversées des non-experts formant le nouveau comité aviseur sur les vaccins, etc.— ont jusqu’ici donné raison aux alertes lancées par Monarez. Elle n’a pas contribué à infléchir le cours des choses, d’autant que le tout s’inscrit dans une tendance antiscience au sein du gouvernement américain depuis l’arrivée de la nouvelle administration.
La direction du CDC est inévitablement liée au politique, disait Monarez en entrevue en octobre, mais « ça ne veut pas dire qu’elle doive être politiquement compromise ».
DeepSeek et la montée en puissance de la Chine
Quant à Liang Feng, c'est celui à qui on doit DeepSeek, la compagnie chinoise qui a ébranlé cette année l’écosystème des compagnies d’intelligence artificielle. C'est elle qui est arrivée avec fracas en janvier avec un modèle d’agent conversationnel qui a coûté dix fois moins cher que les autres « larges modèles de langage », tout en nécessitant moins de puissance informatique. En septembre, le modèle R1 de DeepSeek est devenu le premier à avoir fait l’objet d’une révision par les pairs —c’est-à-dire un article scientifique rédigé par des experts indépendants qui ont analysé ses performances. « En publiant sa recette, analyse Nature, DeepSeek enseigne aux autres chercheurs en IA comment entraîner » un tel modèle.
Et sur le plan géopolitique, cette « année DeepSeek » a fait apparaître une autre réalité: « DeepSeek est devenu un symbole de la transition de la réputation du pays —de maître imitateur à vrai innovateur. Le basculement est réel, et il s’accélère. »
Parmi les autres personnalités influentes de 2025 choisies par Nature:
- Mengran Duc, spécialiste des grandes profondeurs sous-marines à l’Académie chinoise des sciences, est devenue avec son équipe la première à décrire un écosystème « prospère » à 9 km sous la surface, dans la fosse des Kouriles, non loin du Japon. Aucune lumière ne se rend jusqu’à de telles profondeurs, de sorte que la vie, plutôt que de dépendre de ce qu’on appelle la photosynthèse, s'appuie sur la chimiosynthèse. Et si on en connaissait déjà les mécanismes, le fait qu’un écosystème complexe puisse survivre là-dessous, révèle que la chimiosynthèse pourrait jouer un rôle plus important au fond des océans qu’on ne le croyait.
- Luciano Moreira est à la tête d’une usine qui, au Brésil, produit chaque semaine, depuis son ouverture en juillet, plus de 80 millions d’oeufs du moustique Aedes aegypti. C’est ce moustique qui est responsable de la transmission de plusieurs maladies, dont la dengue, et c’est cette dernière qui est en ce moment ciblée: on infecte des moustiques avec une bactérie censée empêcher la transmission du virus de la dengue, et on relâche ensuite ces moustiques dans la nature.
- Achal Agrawal est un analyste de données en Inde qui est devenu depuis 2022, un expert en la dénonciation des accrocs à l’intégrité scientifique. Ses efforts ont porté fruit en août 2025, avec l’adoption d’une politique qui, en Inde, impose des pénalités aux universités qui ont été trop souvent ciblées par des rétractations —soit des articles scientifiques qui ont été retirés des archives de leurs revues pour des erreurs, du plagiat ou carrément de la fraude. Cette politique découle du fait que, ces dernières années, un nombre anormalement élevé de rétractations d’articles provenait de l’Inde (mais avec la Chine qui garde la première place)
- Precious Matsoso a été pendant trois ans co-présidente d’un groupe de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) chargé de négocier le premier traité international de l’histoire sur la lutte aux pandémies. En avril 2025, 190 pays en sont arrivés à un consensus (mais en l’absence des États-Unis, dont le nouveau gouvernement a annoncé qu’il se retirait de l’OMS). L’accord prévoit des mécanismes pour assurer un partage rapide de l’information, et surtout, un partage plus équitable des vaccins dans les pays plus pauvres que ce à quoi on a assisté en 2021, lorsque les vaccins contre la COVID sont arrivés. Il reste à faire ratifier le traité par au moins 60 pays, et le document ne va pas assez loin pour plusieurs observateurs, comme le résumait un éditorial de la revue médicale The Lancet en juin. Mais sans les talents de négociatrice de Mme Matsoso il n’est même pas sûr que ce consensus aurait pu être atteint.





