Le reste du repas se passa de façon relativement calme. Les religieux m’assaillaient de question afin de se mettre à jour sur l’état du monde. La censure japonaise ayant filtré passablement d’information.

J’avais réussi à leur cacher mon inquiétude. En effet, les quatre Jésuites qui se trouvaient les plus près de l’explosion étaient probablement en danger. J’estimais mentalement qu’ils avaient peut-être reçu la moitié de la dose de Midori Naka. Peut-être survivraient-ils ou peut-être mourraient-ils dans quelques jours de façon particulièrement horrible. Seul le temps nous le dira. Il y avait la question de la pluie noire qui me turlupinait. Elle était tombée tout de suite après l’explosion et était probablement chargée de débris radioactifs. D’après les témoignages recueillis par les prêtres, il a plu surtout au nord et au nord-ouest du site de la détonation. Pour cette raison, par crainte de contamination, l’eau bue en ville venait de l’extérieur.

Après souper, je me suis porté volontaire pour veiller sur les malades qui restaient encore sous la garde des jésuites. Ces derniers avaient reçu près de 150 personnes pendant les premiers jours suivants l’explosion. Ils souffraient essentiellement des brûlures et des lacérations à traiter, ainsi que des éclats de verre à extraire. Leurs soins avaient été relativement efficaces, car ils n’avaient eu à déplorer qu’un seul décès.

La majorité des blessés avaient quitté les lieux. Il ne restait que les plus amochés. Ils présentaient des brûlures terribles, qui avaient plus ou moins guéries. Ce qui était particulier, c’est que ces dernières étaient uniquement du côté du corps exposé au flash de lumière intense de l’explosion. Il y avait ainsi un jeune homme avec un côté du visage complètement brûlé. Son bras et sa main avaient subi le même sort. En raison des tissus cicatriciels, ses doigts étaient bloqués dans une position grotesque qui les faisait ressembler à une serre d’aigle. Chez d’autres, la peau avait totalement été détruite jusqu’au muscle. Les nerfs étant morts, la brûlure elle-même n’est pas douloureuse, mais son pourtour étant moins affecté, cette partie reste très sensible.

Le père Arrupe m’expliqua qu’il était important d’aider les patients à changer de position, leurs blessures étant terriblement souffrantes. Il fallait aussi humidifier les blessures de temps à autre avec une solution d’acide borique pour éviter les infections. Les pansements se faisant rares, on avait dû utiliser des bouts de vêtement et de draps. J’ai proposé de puiser dans les kits de la Croix-Rouge, mais ce dernier s’est opposé disant qu’ils devaient servir aux prisonniers comme prévu par la mission que m’avait été confiée.

La nuit se passa dans une routine tranquille. Entre les soins aux malades, j’avais le temps de lire les articles de journaux qui traitaient des bombardements nucléaires qu’ils avaient conservés.

Les premiers rapportages dataient du 9 août et tendait à minimiser la puissance destructrice la bombe. Dans l’Asahi il était suggéré que, comme dans le cas des missiles allemands V 1, « la puissance des nouveaux types d’armes offensives à apparaître au cours de la guerre est dans de nombreux cas très exagérée ». Un autre article publié en première page mettait en garde contre les dangers de l’explosion et du rayonnement thermique de la « bombe d’un nouveau type », mais passait ensuite aux contre-mesures à prendre, notamment se cacher dans des abris antiaériens, réduire la partie exposée du corps et veillez à éteindre les flammes nues dans la cuisine et ailleurs lors de l’évacuation.

Dans l’édition du 10 août, les autorités militaires continuaient à donner des conseils sur « La façon de vaincre la bombe de nouveau type », comme le titre le sous-titre, recommandait aux gens de « faire confiance aux abris antiaériens, car ils sont extrêmement efficaces contre cette bombe », de porter des gants « Protégez complètement vos mains contre les brûlures » et « Allongez-vous sur le sol ou utilisez l’ombre d’un bâtiment solide » pour vous protéger si, pour une certaine raison, un abri ne peut pas être utilisé. Dans un autre article, un officier d’état-major du district de Chugoku (où se trouve Hiroshima), arrivé à Osaka en provenance de la ville bombardée, informait les lecteurs qu’« une bombe de cette puissance est déjà en cours de test dans notre pays... la bombe de type nouveau n’est guère au-delà de ce que nous pourrions imaginer. »  Il était suivi d’un reportage écrit par un journaliste qui avait visité la ville le 7, dont le titre était : « Ces piles de corps doivent être vengées – Une promesse de fureur contre nos ennemis pour cette atrocité ». Clairement, cet article avait pour but de stimuler l’esprit combatif de la population et ainsi éviter la censure.

Dans l’édition du 11 août, il y avait une nouvelle sur les protestations officielles aux États-Unis par l’envoyé du Japon en Suisse. Le titre était « Bombes atomiques - Plus barbares que gaz toxiques. » Pour la première fois, le terme apparaissait dans les journaux. Il faut dire qu’il avait été utilisé par Truman dans son discours à la conférence de Postdam. Le texte de la protestation diplomatique était sans équivoque :

Il a été établi sur les lieux que les dégâts s’étendent sur une vaste zone et que les combattants et non combattants, hommes et femmes, jeunes et vieux, sont massacrés sans discrimination par le souffle de l’explosion, ainsi que par la chaleur rayonnante qui en résulte. En conséquence, cette bombe a les effets les plus cruels que l’humanité ait jamais connus...

Les Américains ont fait preuve d’un mépris total des principes essentiels du droit humanitaire, ainsi que du droit international. Ils utilisent maintenant cette nouvelle bombe, ayant un effet incontrôlable et cruel beaucoup plus grand que tous les autres armes ou projectiles jamais utilisés à ce jour. Cela constitue un nouveau crime contre l’humanité et la civilisation.

Clairement, les Japonais en savaient plus qu’ils ne voulaient l’admettre en public sur la nature de l’arme atomique.

Le même jour le Mainichi présentait deux photos prises le 9 août. L’une montrant des conserves apportées au poste de police d’Higashi, dans lequel le bureau provisoire du gouvernement préfectoral a été installé, et l’autre une association de quartier dans un abri antiaérien souterrain. Cependant, le titre de l’article disait : « Danger pour un instant seulement lors du flash de lumière - Les habitants d’Hiroshima combattent courageusement cette atrocité. »

Dans l’édition du 12 août de l’Asahi, le gouvernement donnait des conseils supplémentaires basés sur des enquêtes menées par les militaires et des spécialistes envoyés dans les villes bombardées. Dans cet article, la « bombe de type nouveau » n’était pas qualifiée de bombe atomique. En fait, sous le titre « Portez du blanc et dirigez-vous vers l’abri antiaérien », le quartier général de la Défense a continué d’informer la population dans la même veine que dans les deux annonces précédentes, ajoutant des recommandations telles que « méfiez-vous des éclats de verre lorsque vous vous cachez dans des bâtiments en béton armé, mettez de l’huile sur les brûlures dues au flash lumineux » et suggère que « les sous-vêtements blancs sont efficaces pour se protéger contre les brûlures. Dans ce même journal, on trouvait la première référence à l’attaque sur Nagasaki, sous un petit titre : «Une bombe de type nouveau a également été larguée sur Nagasaki.» Les quelques lignes de commentaires ne faisaient guère plus que mentionner l’heure et le lieu de l’attaque et déclarer : «Les dommages, actuellement sous enquête, devraient être relativement légers».

Pourtant dans cette même édition, on trouvait une description plus réaliste des dégâts donnée par les trois journalistes sous le titre «Hiroshima transformée instantanément». Ils déclaraient que «Hiroshima a été pour la plus grande partie réduite en cendres et qu’un grand nombre de personnes innocentes ont été tuées ou blessées», et poursuivaient en discutant les détails de la dévastation. Ils considéraient néanmoins que la raison de l’importance des dommages n’est pas tant la nature mortelle de la «bombe de nouveau type» que sa «méconnaissance» de celle-ci. Alors, comme pour les annonces officielles, l’article se terminait sur une note positive : «On ne peut même pas imaginer que la race japonaise perd la volonté de se battre à cause de ça».

Après la reddition du Japon, le 15 août, le ton change brutalement.

Dans l’édition du 16 août de l’Asahi Shimbun, il y a avait une entrevue avec Dr Yoshio Nishina du RIKEN, qui avait visité Hiroshima le 7 août, et avec Tsunesaburo Asada, professeur à l’université impériale d’Osaka, arrivé le 10 août. Ils rapportaient tous les deux la gravité de la destruction qu’ils avaient observée. Alors que le titre disait «Une nouvelle bombe violente et cruelle», le texte ait : «Cette nouvelle bombe atomique violente et cruelle a, en fin de compte, réduit tous nos efforts de guerre en cendres.» Nishina était un des physiciens japonais les plus célèbres. Clairement, les Japonais avaient compris très vite ce qui les avait frappés, ce qui laissait supposer qu’eux-mêmes avaient travaillé sur la bombe atomique et que l’article mentionnant le développement d’une arme équivalente au Japon n’était pas que de la propagande. 

Le titre à la une du Mainichi du 23 août se lisait «Les horreurs persistantes de la bombe atomique - Inhabitable pendant sept décennies - Les ruines d’Hiroshima et de Nagasaki, monuments de la guerre», exprimait la gravité de la situation. Dans le texte, on lisait que «Les Américains rapportent également l’horrible vérité selon laquelle Hiroshima et Nagasaki seront inhabitables pour l’herbe, les arbres et toutes les formes de vie pendant 70 ans.». Voilà donc la source des inquiétudes des Jésuites.

Dans l’édition du 23 août de l’Asahi, l’un des trois reporters qui avaient décrit plutôt les conditions à Hiroshima fournissait des détails concrets sur la destruction que la bombe avait causée : 90 pour cent des bâtiments détruits, 200 000 victimes et même les moustiques avaient totalement été éliminés ! Contrairement à l’article précédent, lorsque la «méconnaissance» a été invoquée pour expliquer les dégâts à grande échelle, le journaliste déclara cette fois catégoriquement : «Il n’y avait eu pas le temps d’évacuer ni d’éteindre les flammes. Il n’y avait absolument pas le temps de mettre en œuvre les contre-mesures déjà établies pour la défense aérienne ou la prévention des incendies.»

La cruauté de la bombe ressortait clairement de sa description :... Bien qu’au départ, le nombre de morts ait été donné à 10 000, le nombre a augmenté avec le temps et on dit finalement qu’il a atteint 100 000. On peut imaginer à partir de là à quel point la puissance de la bombe atomique est cruelle. De plus, comme d’habitude chez ceux qui succombent aux brûlures, les victimes étaient pleinement conscientes jusqu’à leur mort. Ceux qui soignaient les patients déclarèrent à l’unisson, avec un sentiment d’angoisse allant droit au cœur, «c’est un enfer vivant sur terre.» Les commentaires de l’autre journaliste sur Nagasaki dans le même journal donnent une image similaire des dégâts causés. Sous le titre “Cuit dans les abris antiaériens”. 23 000 morts ou disparus », qui démentaient les rapports optimistes précédents sur la valeur protectrice d’un abri. Il commençait par contextualiser la puissance de cette nouvelle arme : « Le pouvoir de destruction et de massacre de la bombe atomique dépasse complètement l’imagination. », ensuite il donnait des détails concrets sur la destruction, qui comprend « deux kilomètres dans toutes les directions transformés instantanément en un terrain vague brûlé ». Quant aux victimes de la bombe de Nagasaki :

Ils se réfugient dans tous les endroits imaginables. Seuls leurs yeux brûlent d’indignation ; leurs visages et leurs corps sont couverts de sang à cause des éclats de verre. Ils gémissent, le visage déformé, la peau décollée de leur visage à cause des brûlures. Certains, avec la moitié du corps transformé en squelette, pourraient enfin être distingués selon qu’ils sont masculins ou féminins. Mais c’est tout. Vous ne pouvez pas dire qui est qui.

L’édition du 25 août sous le titre, « Hiroshima possédé par un mauvais esprit : le bilan des morts continue de croître deux semaines plus tard, », l’article décrivait la situation comme suit : » Même si cela est dit après la guerre a pris fin, les citoyens d’Hiroshima, qui ont perdu maison et parents, sont cruellement frappés par des dommages persistants, qui ne montrent aucun signe de ralentissement. « Cela ressort clairement du bilan : alors qu’une enquête menée trois jours après le bombardement a fait un total de 30 000 morts et 160 000 blessés, l’article ont rapportait que le nombre de morts était passé à 60 000 en deux semaines et était toujours en hausse.

Ces articles n’exagéraient clairement pas les conséquences sanitaires de l’explosion, même si, moi-même, j’en avais vu qu’un petit échantillon auprès des malades demeurant au noviciat. Il faut dire que j’ai évité le possible d’entrer en contact avec la population locale pour des raisons de sécurité.

La nuit passa en coup de vent. Peu après l’aube, un des pères est venu prendre ma relève et m’invita à partager le déjeuner avec le reste des membres de la communauté.

Déjeuner étant un bien grand mot. Le repas consistait en un bol d’une espèce de gruau insipide et très liquide, qui était, semblait-il, la norme depuis des lustres. J’aurais pu prendre le déjeuner de ma ration, mais j’avais préféré conserver mes réserves. Il est probable que la nourriture soit encore plus rare une fois à Nagasaki.

Il tombait une pluie fine qui est progressivement devenue de plus en plus intense pendant la journée. C’était une bonne nouvelle, car cela voulait dire qu’il y aurait moins de monde à l’extérieur et donc moins de risque de mauvaise rencontre. Par contre, malgré le ciel couvert, la température s’annonçait élevée.

Mon plan était de laisser un maximum de matériel au noviciat afin de voyager léger. Ensuite, descendre en ville en passant par les différents endroits où se trouvaient les Jésuites lors de l’explosion. Puis, me rendre directement à la gare Koi de l’autre côté de la ville pour réserver une place dans le train du jour en partance vers Nagasaki, prévu vers 3 h de l’après-midi. Ensuite, explorer la ville, surtout le secteur le plus dévasté par la bombe à la recherche de radioactivité résiduelle, avant de retourner au noviciat, ramasser mes affaires en repartir en direction de la gare. Il était clair que je n’aurais pas le temps de traîner.

Je quittai donc tout de suite après le déjeuner avec comme seul bagage, mon compteur Geiger, une gourde et les lettres patentes du Vatican et de la Croix-Rouge. Premier arrêt, le couvent des sœurs auxiliatrices. Le site n’a pas été facile à retrouver parmi les décombres malgré les explications détaillées de prêtres, j’ai dû chercher pendant une bonne demi-heure. Avant de me résigner à demander à des enfants qui m’ont gentiment montré la direction. L’endroit était dévasté comme les environs, mais c’est plus le feu que la bombe elle-même qui avait fait des ravages. Je sortis le compteur Geiger, qui ne s’excita pas plus que d’habitude. Bonne nouvelle, au moins cette partie de la ville n’était pas radioactive, bien qu’il n’était pas impossible que des éléments radioactifs puissent s’accumuler dans ses habitants à long terme. Pour répondre à cette question, il faudrait de bien meilleurs instruments que ce que j’avais en main à ce moment-là. Aussitôt la mesure prise, je me dirigeai vers la maison des Jésuites. En chemin, je fis un bref arrêt au parc Ueno pour prendre une lecture. Si la pluie noire contenait de la radioactivité, celle-ci n’était plus détectable avec mon appareil.

Je me dirigeai ensuite vers la résidence des Jésuites. Ici, aussi tout avait été rasé par le feu. Arrivé à la maison, je la trouvai dans le même état que ce qui m’avait été décrit. Je pris la peine de vérifier que l’eau coulait bel et bien dans l’évier. Ici encore, il n’y a avait pas de radiation perceptible. Visiblement, la rumeur selon laquelle la ville serait inhabitable pendant 70 ans était une exagération.

De là, je me rendis directement à la gare de Koi. Sur le chemin, le même paysage lunaire s’étendait à perte de vue. Il me fallut un peu de temps pour réaliser que je m’étais écarté de la route prévue et qu’en fait je me marchais vers le centre de l’explosion.

La direction de cette dernière n’était pas trop difficile à déterminer : le flash de l’explosion avait brûlé la pierre et la maçonnerie. Dans certains cas, l’ombre des objets présents avait été imprimée sur les murs. En comparant les différentes directions des ombres, je déduisis la position de la détonation ainsi que son altitude de l’ordre de 500 m.

En m’approchant du site de l’explosion, la destruction devenait de plus en plus totale. Cette dernière avait dû dégager une chaleur stupéfiante, car la surface des blocs de granite exposés au rayonnement avait éclaté. De même, la surface des tuiles qui recouvraient les toits avait fondu par endroit.

Mystérieusement, certaines structures avaient survécu. Ainsi, une arche d’entrée du temple shinto Gokoku tenait encore debout alors que le reste des bâtiments incluant le château d’Hiroshima avaient été rasés. Très près de lieu de l’explosion, un édifice arborant le squelette d’un dôme avait survécu. Plus au sud, un autre immeuble visiblement endommagé était toujours en opération. Je m’approchai suffisamment pour comprendre que c’était une banque !

Malgré que je n’étais plus qu’à quelques centaines de mètres de l’hypocentre, mon Geiger ne détectait rien de spécial. Tout au plus on pouvait deviner que le niveau de radiation était un peu plus élevé qu’ailleurs. Apparemment, le flux de neutrons n’avait pas rendu grand-chose significativement radioactif. En soit, cela n’était guère étonnant, car les neutrons rapides de la bombe sont difficilement capturés par la majorité des éléments chimique.

Je passai beaucoup de temps à chercher des objets pouvant être radioactifs, mais rien ne faisait crépiter mon compteur. En désespoir de cause, je commençai à fouiller sans trop de conviction les décombres d’une maison à la recherche de pièces de monnaie selon les instructions de Maritain. Geste essentiellement futile étant donné que tout n’était plus qu’un tas de gravats boueux. De temps à autre, j’allumais mon Geiger, qui refusait obstinément de crépiter.

Je commençais à désespérer de pouvoir ramener quoi que ce soit d’utile aux Français. Soudain, une tache blanche sur le sol attira mon attention. Sans y porter attention, j’approchai mon compteur qui se mis à lors crépiter. Exciter comme un enfant déballant ses étrennes, je me mis à dégager l’objet de sa gangue noire de cendres et de charbon. Il me fallut moins d’une minute pour en retirer un objet approximativement sphérique et pas plus d’une fraction de seconde pour m’apercevoir que je tenais dans mes mains, le crâne d’un jeune enfant ! La surprise me le fit échapper et il retomba aussitôt dans le trou qu’il n’aurait jamais dû quitter. Quant à lui, le résidu du brouet matinal que contenait mon estomac ne se fit pas prier pour se trouver par terre peu après.

Encore secoué par l’horrible expérience, je me suis souvenu que j’étais passé un peu plus tôt près de la carcasse en état décomposition avancée d’un cheval. Malgré les protestations de mon estomac maintenant vide face à l’odeur pestilentielle, je réussis à arracher un bout de côte. Cette dernière faisait crépiter mon Geiger. Les Français et probablement aussi les Soviétiques auraient finalement leur trophée. Bizarrement, il semblait que d’autres os avaient été prélevés avant mon passage.

Sans pouvoir le confirmer, j’ai supposé que cette radioactivité était cause par l’absorption de neutrons par le phosphore des os [31P(n, γ)32P→32S +β-]. En effet, cet isotope avait une demi-vie de 14,3 jours, ce qui le rendait encore détectable deux semaines après l’explosion. Ernest Lawrence l’avait produit en envoyant un faisceau de deutérons sur une cible de béryllium afin de produire une source intense de neutrons qu’il avait dirigé sur une cible de phosphore. Cette expérience avait attiré l’attention de son frère John qu’il avait alors commencé à explorer son usage en radiothérapie métabolique. Le groupe de la via Panisperna, incluant Rasseti, en avait produit avec une source de neutron utilisant du radon et du béryllium avec comme cible du soufre. Par conséquent, les composés soufrés devraient aussi être radioactifs. Ce sera à garder en mémoire pour plus tard.

Ayant mon butin, je pouvais quitter ces lieux de morts et de désolation. Je me dirigeai donc vers la gare de Koi en évitant le plus possible les attroupements de gens, qui, fort heureusement, étaient peu nombreux. Le bâtiment lui-même avait été largement détruit par l’explosion, mais demeurait opérationnel. Après quelques efforts, je réussis à me procurer un billet pour Nagasaki. Dès lors, je suis rapidement reparti vers le noviciat pour chercher mes bagages.

Je n’eus que le temps de rassurer les prêtres sur les niveaux de radiations ambiants, tout en les mettant en garde contre les risques potentiels de la contamination par des résidus d’uranium avant de les quitter. Étant beaucoup plus chargé, le trajet de retour fut sensiblement plus long et surtout beaucoup plus pénible, alors que l’air s’approchait de plus en plus d’une étuve. J’arrivai finalement qu’à la dernière minute pour prendre mon train.

Comme lors du voyage en depuis Tokyo, la situation était d’abord passablement tendue. Cependant, dans le wagon de première classe, l’atmosphère était moins lourde depuis que j’avais distribué les cigarettes qui me restaient de ma ration de la veille. À l’heure du souper, je n’avais aucun appétit. Les événements de la journée combinés à la benzédrine avaient éliminé toute velléité de me remplir l’estomac. Pourtant, partager de la nourriture est une excellente façon de détendre l’atmosphère. J’ouvris donc ma dernière ration italienne. Étonnamment, cette fois le menu était relativement bon. Une des boîtes de conserve contenait de la soupe minestrone, l’autre des raviolis sauce tomate. Même froide, cette nourriture était nettement plus savoureuse que les K-rations. Deux voisins se sont laissé tenter et je reçus un peu de riz et de poisson en échange.

La tension ayant beaucoup diminué et me sentant en sécurité, j’ai omis de prendre ma pilule de benzédrine après le souper dans l’espoir de dormir un peu, car cela faisait pratiquement quatre jours que j’étais éveillé. Je finis par fermer les yeux à quelques reprises pour me réveiller en sursaut d’un cauchemar dans lequel j’étais assailli d’images d’horreur : l’autopsie de Midori Naka, les corps brûlés décrits par les jésuites, le crâne du bambin que j’avais ramassé dans la boue et surtout l’odeur de mort revenait à la surface avec violence. J’ai lutté pour trouver le sommeil pendant des heures, pour finalement reprendre un cachet vers minuit, peu après que l’on ait passé le tunnel de Kanmon. Je suis redevenu rapidement dans un état alerte. Cependant, je craignais un peu l’avenir, car il ne me restait plus que 4 pilules en stock. Une journée de réserve, plus si je me rationne. La situation était semblable pour mes vivres : il ne restait plus qu’une ration K déjeuner et une ration d’urgence en cas de parachutage..

Le train arriva dans la région de Nagasaki peu avant l’aube. Comme à Hiroshima, les collines avaient été brûlées par le flash de l’explosion, ce qui leur donnait un aspect automnal. La ligne de train s’enfonçait dans la ville. Comme à Hiroshima, la désolation s’étendait à perte de vue. À un moment, le train s’arrêta à ce qui semblait être le reste d’une station de train : Urakami. Seule la plate-forme était encore visible, tous les bâtiments ayant été rasés au sol. Par la fenêtre, je pouvais voir le sol qui avait l’aspect du verre fondu. Nous devions être très près du point de l’explosion.

Le train continua sa route pendant encore deux kilomètres jusqu’au terminus. Le Soleil était encore bien bas dans le ciel, pourtant la chaleur et l’humidité étaient déjà très présentent. Suivant les instructions des jésuites, de là, je devais marcher environ trois kilomètres vers le monastère des Franciscains. Au passage, je pouvais admirer la colline où avaient été tués les martyrs japonais.

Une fois arrivé, un jeune frère japonais alla chercher le supérieur. Le bâtiment avait relativement bien résisté à l’explosion même si les fenêtres avaient toutes été soufflées. Un homme barbu en robe de bure portant une ceinture de corde vint à ma rencontre. C’était un missionnaire polonais, le frère Zeno Żebrowski. Mis au fait de ma mission, il me fit rapidement un résumé de la situation. Apprenant au fil de la discussion que j’étais canadien, il me fit cette remarque :

—Il est dommage que, vos compatriotes, le père Prudent Monfette et le frère Rosario Moreau ne soient pas encore revenus de leur internement. Cependant, il y a des Canadiennes parmi les sœurs de l’Enfant-Jésus de Chouffailles internées chez nous. Je vous invite à les visiter, elles doivent être sur le point de déjeuner à cette heure.

Sur ce il prit congé, car il devait aller en ville porter assistance à la population. Intrigué je me dirigeai rapidement vers le séminaire voisin où se trouvait les internés. En entrant dans le bâtiment, je remarquai qu’il y avait une quarantaine de personnes dans la salle à manger, la grande majorité des femmes et visiblement beaucoup de sœurs.

Mon arrivée ne passa pas inaperçue. Toutes les têtes se tournèrent vers moi quand je franchis la porte. Je notai qu’une place était libre près des sœurs. Le temps de sortir ma dernière ration K de mon sac, je pris place à table en entamai la conversation afin d’expliquer ma présence, tout en mangeant.

Les sœurs entreprirent alors de me décrire le jour fatidique. Sœur Marie-Emmanuel Gregory, une Britannique, parla la première.

—Soudain, une lumière éblouissante s’est produite comme si le Soleil explosait. Puis un choc terrible ébranla le bâtiment. Les vitres et les portes ont été soufflées. Il y avait des morceaux de plâtre et du verre cassé partout.

Sœur Marie-Anna Bérubé prit la parole à son tour.

—Il y avait tellement de débris qu’il était impossible de descendre l’escalier.

Ce fut ensuite au tour de sœur Aimée Chouinard de raconter son histoire.

—Je lisais un livre, quand une force m’a projetée au sol. La tête enrobée dans ma robe, j’attendis ainsi, assurée que je me ne relèverais pas. Quand je me suis remise debout deux minutes plus tard, je voyais drôle. Mes verres de lunettes avaient disparu et mon visage était couvert de petits éclats de verre. J’ai en déduit qu’ils avaient été pulvérisés par l’explosion.

Nous nous sommes cherchées mutuellement. Fort heureusement personne n’était gravement blessé.

Sœur Marie-Emmanuel Gregory compléta.

—Il y avait en tout une dizaine de blessés légers. Seul notre cuisinier qui se trouvait en ville n’a jamais été retrouvé. De plus, notre petite bonne Japonaise qui faisait nos commissions est morte couverte d’affreuses brûlures au visage et à la poitrine.

Sœur Aimée Chouinard

—La bombe a explosé sur le district d’Urakami où se trouvaient la cathédrale et la majorité des catholiques. Nous avons perdu 27 de nos sœurs japonaises. Nos sœurs d’Hakamachi ont ramassé celles qu’elles ont pu retrouver et les ont déposées sur des planches dans des abris.

—Elles étaient si brûlées qu’on arrivait seulement à les reconnaître qu’à leur croix et leur cordon de laine. Les premières à mourir suppliaient pour avoir de l’eau. « O mizu o kudasa », répétaient-elles. Les autres sont mortes quatre à cinq jours plus tard en crachant le sang. Elles ont chanté des cantiques jusqu’à la fin, ajouta Sœur Marie-Anna Bérubé.

La soif. Lorsqu’une personne est brûlée, les dommages aux vaisseaux sanguins et la réaction inflammatoire entraînent une augmentation de la perméabilité des capillaires, ce qui fait perdre de l’eau. Plus le pourcentage de peau brûlée est élevé, plus la déshydratation est importante.

Sœur Regina McKenna des Dames du Sacré-Cœur de Montréal ajouta :

—J’étais sur la colline en train de cueillir de l’herbe pour la vache. J’ai vu un seul avion dans le ciel, mais ai décidé très vite qu’il serait plus sage pour moi de regagner le camp sans tarder. Je me mis à courir, mais je n’avais fait que quelques pas quand, il y eut une déflagration épouvantable et une lueur dorée envahit tout. La ville et les environs brûlèrent toute la journée et toute la nuit suivante.

Mère Bernadine Goulter, une Néo-Zélandaise, elle aussi membre de l’ordre du Sacré-Cœur ajouta :

—C’était horrible de voir tous ces malheureux défiler devant nous sans pratiquement ne pouvoir rien faire. Nous n’avions même pas d’eau à leur donner. Nous avons essayé d’aider ceux qui sont venus prier au sanctuaire en traitant leurs blessures avec des pansements de fortune et des pommades, mais c’était dérisoire face à l’ampleur de la catastrophe.

Le reste de leur récit ne se distinguait que dans les détails de celui des jésuites à Hiroshima : le terrible incendie, les bûchers, l’odeur… Détail intéressant pour ceux doutant du cynisme de la guerre, des pamphlets avertissant d’une attaque atomique imminente sur la ville ont été largués le lendemain du bombardement !

Puis sœur Marie-Emmanuel Gregory reprit la parole.

—Est-ce que vous savez quand nous serons évacués ?

Je dus avouer mon ignorance, mais je l’ai rassuré que ce serait probablement pour bientôt étant donné que les Américains étaient sur le point de débarquer.

Sœur Aimée Chouinard prit alors la parole :

—Le 17 août, les gardes nous ont tous regroupés au réfectoire. Nous pensions qu’ils allaient nous exécuter. Leur chef nous a plutôt annoncé que la guerre était finie : Vous avez gagné. Les Japonais ont perdu. Nous allons trinquer à votre victoire. Et, un de ses hommes apporta une bouteille que nous avons partagée.

Sœur Marie-Emmanuel Gregory continua.

—Le chef s’est excusé des mauvais traitements que nous aurions pu subir et s’en attribua l’entière responsabilité. Il nous recommanda de ne pas sortir de notre camp, car les sentiments de la population n’étaient pas stabilité. Tout en expliquant que nous étions sous sa protection jusqu’à l’arrivée des Américains.

Notre président de camp répondit qu’il était aussi heureux que la guerre soit finie et présenta ses sympathies au chef pour les souffrances des habitants de Nagasaki, ainsi qu’une somme d’argent pour secourir la population. Le chef des gardes fut très touché par ces attentions.

Nous continuâmes de discuter de l’état de monde pendant que je terminais mon déjeuner. Si le mélange de jambon et d’œufs qui composait le plat principal était tout ce qu’il y a de plus dégoûtant. Heureusement, la barre de céréales et la barre de fruits qui complétaient le menu étaient relativement bonnes. 

Comme à Hiroshima, je laissai le gros de mes bagages au monastère prévoyant revenir quelques heures plus tard après mon relevé radiologique. En effet, Marcel Junod m’avait dit que les Américains l’ont informé que selon leur service de renseignement militaire, il y avait probablement un camp près du chantier naval de Mitsubishi. Il m’avait demandé de le rechercher et d’y livrer les médicaments, si je trouvais.

Entre temps, je devais retourner en ville et me dirigeai vers le centre de l’explosion. Fort de mon expérience à Hiroshima, je pus procéder plus rapidement. Il faut dire que je souffrais aussi d’une certaine lassitude. Je ne saurais dire si elle était causée par la charge émotive liée à toute cette destruction insensée, l’effet de la benzédrine qui diminuait parce que je me rationnais, ou tout simplement le manque de sommeil qui avait fini par faire son œuvre. Le Soleil de plomb dans cet environnement sans ombre n’aidait pas non plus. Cependant, près des restes de la cathédrale d’Urakami, je trouvai finalement un bout d’isolant en caoutchouc vulcanisé qui était significativement radioactif. Le souffre dans le caoutchouc avait capturé un neutron et éjecté un proton pour se transformer en phosphore [32S(n, p)32P→32S +β-]. Voilà qui terminait ma mission pour les Français et les Soviétiques.

Je me dépêchai de retourner vers le monastère en faisant tout d’abord un crochet par un poste de police. Après quelques hésitations, les policiers me confirmèrent qu’il y avait bel et bien eu un camp près du chantier naval de Mitsubitshi, mais que ce dernier avait été rasé par l’explosion et qu’ils ne savaient pas ce qu’il était advenu des prisonniers. Ils devaient contacter d’autres services afin de savoir si quelqu’un savait quelque chose, ce qui n’était pas chose facile étant donné le chaos ambiant. Je pris congé en leur disant que je repasserai dans environ une heure et demie.

Je retournai donc au monastère où je repris le stock de médicaments. En rempaquetant mes bagages, j’ai retrouvé la paire de lunettes que je traînais depuis Florence. N’en ayant plus l’usage, je les ai offerts à sœur Aimée Chouinard. Le hasard faisant bien les choses, elles semblaient adaptées à sa vision. Cette dernière me bénit en remerciement.

Chargé comme une mule, je retournai au poste de police. L’officier responsable m’informa qu’après l’explosion, les prisonniers s’étaient sauvés. Ils avaient été recapturés quelques jours plus tard et au moins une partie des prisonniers avaient été transférés au camp Fukuoka 26. Le problème est que ce camp se situait à 150 km de Nagasaki. On pouvait y aller en train, mais il fallait faire un transfert à Fukuoka, mais, surtout, attendre demain matin pour le prochain départ. De plus, en raison du transfert, il fallait passer la nuit à Fukuoka, il ne serait donc pas possible de se rendre là-bas avant deux jours.

L’officier me fit alors une proposition singulière :

—Le mieux que je peux faire est de demander à un homme de vous déposer à la frontière de la préfecture. Mais de là, vous serez seul. Dans le pire des cas, vous pourrez prendre le train dans une des villes le long de la route pour vous rendre à votre destination. Dans le meilleur des cas, vous trouverez un moyen de transport pour vous rendre à destination.

Il me présenta le parcours à suivre sur une carte militaire, qu’il me laissa. En l’examinant, il m’apparut qu’il me serait possible d’éviter de passer la nuit à Fukuoka en laissant la voie ferrée à Chikushino, je pourrais me rendre directement au camp de prisonniers qui se trouvait à une vingtaine de km de là. Une marche de 4 ou 5 heures à tout casser. Dans le pire des cas, je serai donc beaucoup plus tôt à destination que si je prenais le train tout le long de la route.

J’acceptai sans hésiter l’offre. Il fallut cependant attendre un certain temps qu’un véhicule soit disponible. J’entendis l’officier donner des instructions au policier qui me servait de chauffeur. J’étais trop loin pour bien entendre, je compris seulement deux mots « Tara » et « Gasorin ». Le policier me fit signe de l’accompagner. Je jetai mon sac sur le siège arrière et entreprit mon périple vers le camp de prisonniers.

Ce chauffeur était encore plus taciturne que celui que j’avais eu à Tokyo. J’ai eu beau tenter à plusieurs reprises de débuter une conversation. Le mieux que j’ai pu obtenir c’est un maigre « Hai », quand je lui ai fait remarquer que les montagnes étaient belles un peu avant la ville de Isahaya. La voiture continua un bout de temps sur la route longeant la mer d’Ariake, jusqu’à un petit pont sur une rivière. Mon chauffeur me fit comprendre que le milieu du pont représentait la frontière de la préfecture.

Je descendis, ramassai mon sac et traversai le pont. J’eus à peine fait 2 m de l’autre côté de pont que la voiture me rejoignit et s’arrêta à ma hauteur. Le policier baissa sa fenêtre. Et m’adressa la parole :

–Je me rends à Tara pour récupérer de l’essence. Je vous offre de vous y transporter si vous voulez.

Je compris de cette manœuvre saugrenue qu’il était en mission officielle jusqu’à la frontière administrative. Au-delà, ce n’était plus un policier, mais un simple fonctionnaire qui aidait un passant en allant chercher du carburant. Je n’ai jamais su si cette action avait été suggérée par son supérieur, ou s’il avait agi spontanément.

Le policier me conduisit jusqu’au centre-ville de Tara. Avant de prendre congé, il me demanda de remercier en son nom, les hommes du camp qui avaient été transférés de Nagasaki pour leur assistance. Je promis de le faire, sans comprendre cette demande.

J’entrepris dès lors ma marche. Les nuages s’accumulaient lentement. Malheureusement, le ciel était encore largement dégagé, ce qui n’aidait pas à atténuer la chaleur et l’humidité ambiante.

Maintenant que j’avais terminé mes rations K, mon sac ne pesait plus que 75 livres. C’était encore très lourd, mais tolérable. Ce qui était de l’ordre de ce que l’on s’attendait des soldats lors d’une marche forcée. Les légionnaires romains marchaient 22 miles modernes en 6 heures avec 45 livres de matériel. À Valcartier, une unité d’assaut du Royal 22e Régiment avait parcouru à l’entraînement 48 milles en 17 heures et 79 milles en 48 heures chargées de tout son équipement de combat. On exigeait qu’ils avancent de 6 miles en une heure et de 10 milles en deux heures. Ma marche, bien qu’un peu plus difficile, restait du domaine du possible surtout que je n’avais pas à être en condition de donner l’assaut contre un ennemi en fin de course.

Voyageant sur une route traversant les rizières, durant les premières heures, je réussissais à tenir un bon rythme de l’ordre 4 milles à l’heure. J’étais en rase campagne. Il était facile d’oublier qu’il y avait eu une guerre. Vers 16 h, je passais à travers la ville de Kashima. Au coucher du Soleil, j’avais déjà parcouru une trentaine de kilomètres. Mon estomac gargouillant, je pris quelques minutes pour ouvrir la boîte de ma ration d’urgence.

Cette dernière contenait une barre de fromage déshydraté, deux barres de chocolat de 2 onces et un paquet de bonbons. Ayant envie de salé, je fûs tenté par le fromage. Le seul adjectif pour la décrire était comestible. Dure comme du bois, il fallait la laisser fondre lentement dans sa bouche. Sinon, on pouvait la diluer avec de l’eau pour ensuite l’étaler sur des biscuits, qui étaient malheureusement absents de la ration. L’avantage de ce menu est qu’on pouvait le consommer en marchant. Je ne perdis donc pas de temps et repris la route. À partir de ce moment, les seules pauses étaient consacrées à remplir ma réserve d’eau.

Pourtant, mon rythme avait ralenti. Je n’avançais plus qu’à 3 miles à l’heure. Depuis le coucher du Soleil, la température avait légèrement diminué. Les nuages étaient plus présents, mais heureusement pas assez pour empêcher la Lune gibbeuse d’éclairer suffisamment le chemin pour que je puisse continuer à le suivre.

À 22 h, j’étais rendu à Saga, la capitale de la préfecture, où je longeai le côté sud des douves du château. À minuit, j’étais rendu à la hauteur de la ville Kansaki. C’est là que j’ai pris ma dernière pilule de benzédrine. La fatigue s’accumulait et la situation devenait de plus en plus pénible. Le ciel était à moitié couvert, ce qui rendait la marche hasardeuse par moment. Je commençais à recevoir des gouttes de pluie de temps à autre.

Pour me donner de l’énergie, je mangeai l’une après l’autre mes trois barres de chocolat tropical en prenant tout de même la précaution de les ingurgiter très lentement. En effet, ces barres n’avaient de chocolat que le nom. C’était plutôt une concoction de poudre de cacao que le sucre avait du mal à cacher l’amertume, qui selon la spécification ne goûtait qu’un peu mieux qu’une patate bouillie. Le tout additionné de vitamine B1 pour éviter le béribéri. Elle était dure comme de la pierre, mais conservait sa forme jusqu’à 120 °F. Malgré tout, je crois que cet apport supplémentaire d’énergie me permit de maintenir le rythme. À trois heures du matin, je croisai la ville de Tosu. La pluie devenait un peu plus soutenue et le sol humide était rendu glissant.

Les deux heures suivantes jusqu’à l’aurore furent terribles. Non pas tellement du point de vue physique, mais surtout psychologiquement. Dans le noir, les ombres se transformaient en autant d’hallucinations effrayantes. Des brûlés, des cadavres, des squelettes et même l’odeur de mort apparaissaient sur le bord du chemin. Je réussis je ne sais comment à rationaliser la situation et à ne pas céder à la panique et à continuer ma route.

À l’aurore, la lumière du jour me donna un regain d’énergie et les apparitions cessèrent. Cependant, c’était le corps qui était maintenant en train de lâcher. Pendant, la nuit mes pieds sont devenus de plus en plus douloureux, comme mes épaules sur lesquelles portait l’essentiel de poids de mon sac. La sensibilité de mon bras gauche était diminuée. Je ressentais aussi un picotement dans mes doigts qui perdaient de la force. Dans un état second, je ne préoccupai pas autre mesure de la situation. Je n’avais qu’un but : atteindre le camp Fukuoka 26 et livrer mes médicaments aux prisonniers. Rien d’autre n’avait d’importance.

À l’aube, je suis arrivé au pied d’une petite montagne. À une vingtaine de kilomètres de l’autre côté se trouvait ma destination. C’était une montée facile en temps normal, mais pour moi qui venait de marcher 80 km de plaine, cela donnait l’impression d’être l’Everest. La pluie avait transformé des portions de route en ruisseau. Le seul point possible de la situation est que l’altitude avait légèrement diminué la température ambiante.

La benzédrine ne faisait plus du tout effet. Chaque muscle, chaque articulation de mon corps me faisaient atrocement souffrir. J’avais des crampes et mon estomac semblait vouloir vomir, tout en criant famine. J’avais aussi terriblement mal à la tête. Seul mon bras gauche, qui devenait de moins en moins sensible et qui avait de moins en moins de force, ne me tourmentait pas. Psychologiquement, j’étais complètement déprimé. Je devais me faire violence pour avancer un pied devant l’autre. Mon rythme de marche en souffrit. Je ne progressais plus qu’à 2 miles à l’heure.

La situation ne s’est guère améliorée pendant la descente. Les crampes et les spasmes étaient de plus en plus forts. Ce qui n’était vraiment pas le temps. En montagne, c’est le plus souvent au retour que les accidents arrivent. Les muscles servant à freiner étant beaucoup plus faibles que ceux servant à grimper, ils se fatiguent beaucoup plus vite. Dans ces conditions, il est facile de faire une chute et se blesser sérieusement. Heureusement, malgré qu’à plusieurs reprises, je perde pied je réussis à éviter le pire à chaque fois.

Après des kilomètres de marche sur un plateau, je vis pour la première fois les miradors du camp. La poussée d’adrénaline me permit, je ne sais comment de franchir la guérite. Je demandai à voir l’officier responsable. Je me teins tant bien que mal au garde-à-vous, jusqu’à son arrivée quelques minutes plus tard. Je n’eus que le temps de le saluer avant, que tout devienne noir et que je m’effondre au sol comme une poche de patates.

Chapitre 9 : Une odeur de soufre