Un flash de lumière aveuglante, le grondement d’une explosion, la morsure des éclats de verre qui entrent dans mon cuir chevelu, le goût salé de mon sang glacé…

Je sors de mon cauchemar en hurlant ; le cœur voulant me sortir de la poitrine. Je suis en sous-vêtements debout sous le jet d’eau glacé d’une douche, retenu par deux gaillards. J’ai mal partout. On essaye de me faire parler.  Je me souviens de mon entraînement au Camp X et je crie en japonais.

—Je m’appelle Jean Royer, je suis en mission pour la Croix-Rouge. Je dois livrer des médicaments au camp de prisonniers Fukuoka 26.

Mes tortionnaires parlent dans une langue que je ne comprends pas tout de suite avant de réaliser que c’est de l’anglais. Derrière moi, une voix calme et ferme m’adresse la parole.

—Calmez-vous ! Nous sommes là pour vous aider. Vous avez perdu connaissance probablement en raison d’une insolation. Je me présente Dr Aidan MacCarthy, chef d’escadron par intérim, Royal Air Force. Vous êtes dans un sale état. Si vous vous étiez effondré un peu plus tôt sans que nous ayons pu vous porter assistance, vous y seriez probablement resté.

Mon cerveau embrumé essayait tant bien que mal de comprendre la situation pendant que l’on me sortait de la douche pour m’asseoir un peu plus loin sur une chaise avec une serviette sur les épaules.

—Décrivez-moi ce que vous ressentez ?

—Je suis épuisé. J’ai un terrible mal de tête, de la nausée des spasmes et des crampes. Mes pieds me font souffrir. J’ai une perte de sensibilité et de force dans mon bras gauche.

Le médecin m’ausculta rapidement. Un homme arriva avec un petit sac de cellophane contenant divers objets. Il en sortit la bouteille de benzédrine vide.

—Vous prenez combien de cachets par jour et depuis combien de temps ?

—3 ou 4, depuis 3 ou 4 jours, je ne sais pas trop.

—Quand avez-vous eu une bonne nuit de sommeil pour la dernière fois?

Malgré tous mes efforts, je n’arrivais pas à me souvenir de la date.

—À Florence, une semaine après l’Assomption, dis-je sans trop de conviction.

—Vous avez marché quelle distance en portant ce sac à dos ?

—Depuis Tara, une centaine de kilomètres.

Le ton de la voix du médecin se fit incrédule.

—Vous avez quel âge ?

—25 ans, les cheveux gris font partie d’un déguisement.

L’anamnèse prit une autre tournure, alors qu’il examinait le contenu de mon sac.

—Vous n’êtes pas habitué aux conditions subtropicales ?

—Non, je fais mon entraînement en hiver au Canada et j’étais en Allemagne jusqu’à la semaine passée, dis-je d’une voix pâteuse.

—Vous avez mangé quoi ces derniers jours ?

Il me fallut faire un effort énorme pour me remémorer mes menus.

—Hier, une ration d’urgence de parachutage en plus d’une barre tropicale que j’avais en réserve; la veille, un déjeuner de ration-K; le jour d’avant une ration italienne : une boîte de soupe minestrone et une de raviolis sauce tomate. Avant, je ne me souviens plus, mais ce n’était pas grand-chose.

—Vous n’avez pas pris vos bouillons ni les capsules de sel à ce que je vois ?

—Non, j’étais pressé et je n’en voyais pas l’intérêt puisque cela n’a pas de valeur nutritive.

MacCarthy me tonça.

—C’est épatant! Vous avez réussi à être simultanément en manque de benzédrine, en manque de sommeil, en manque de sel,  tout en étant déshydraté et sous-alimenté et vous blesser à l’épaule et aux pieds. Et  cela de façon purement volontaire et surtout évitable !

On va essayer de remédier à la situation. Pendant, la prochaine heure, on va vous réhydrater et vous faire ingurgiter du sel. Si votre état est satisfaisant, on va vous laisser dormir un peu et on reprendra le processus de réhydratation.

Sur ce, il dissout un cube de bouillon dans une tasse d'eau chaude et me recommande de boire le contenu lentement. Il me suggère de consommer mes trois cubes de bouillon de cette façon, ainsi que la poudre pour le jus. De plus il note qu'il y avait quatre cubes de sucre, un bloc de sucre et un paquet de 23 grammes de sucre granulé dans le sac de restants. Il me suggéra d’en ajouter une partie dans mon jus et de consommer le reste progressivement pour me redonner de l’énergie. Il me suggéra aussi de prendre de l’eau de ma gourde, mais en y ayant dissous deux tablettes de sel au préalable.

Après une heure, le Dr MacCarthy revint m’examiner et trouva mon état suffisamment satisfaisant pour me laisser dormir un peu. Il me posa cependant une question avant de partir.

—Dans votre sac à dos, il y a de la pénicilline. C’est un médicament qui sert à quoi.

—C’est un antibiotique. Cela sert à traiter les infections  bactériennes. J’en ai livré 1,8 tonne cette semaine à Tokyo.

Le visage de mon interlocuteur se marqua d’une expression de surprise suivie d’une de peine.

—C’est un médicament qui n’existait pas quand j’ai été capturé.

—Quand avez-vous été capturé ?

—En mars 1942.

La pâte à modeler qu’était devenu mon cerveau n’avait réussi qu’à produire une sensation d’horreur face à cette révélation.

Notre conversation se termina avec l’autorisation de dormir. Cette dernière fut la bienvenue. On m’aida à me rendre jusqu’à un matelas et je tombai dans les bras de Morphée en un instant.

On me réveilla une heure plus tard, pour suivre mon traitement. Si j’étais encore épuisé, les crampes avaient diminué et j’étais capable de penser plus clairement. Couché sur le dos, je me redressai un peu pour voir mes pieds enflés et couverts de bandage. Mon bras gauche était toujours aussi faible. Trois officiers médicaux étaient à mon chevet.

Kapitein Doktor Arnold Herman Maximilian Colaco Belmonte, armée des Indes orientales. Je suis honoré de rencontrer un collègue de la Croix-Rouge. J’ai moi-même servi en Abyssinie et en Finlande avant d’être enrôlé dans l’armée. Pour votre bras, c’est apparemment un cas de paralysie du sac à dos. Il n’y a pas de dommages physiques visibles, mais vos nerfs ont été probablement abîmés par la pression excessive sur votre épaule. Il va falloir faire des exercices physiques adaptés afin de retrouver vos capacités. Je vous ai préparé un équipement de physiothérapie maison.

Il me pointa du doigt une collection d’une pièce de 50 sen et de roches allant de la taille d’un œuf de perdrix à une balle de baseball. Il fallait que je les manipule en commençant par les plus petits objets pour renforcer mon bras gauche. Normalement, tout devrait redevenir en ordre en quelques semaines selon lui.

—Bonjour, Luitenant Doktor Alidus Theodorus Groot Wesseldijk, armée des Indes orientales. Pendant que vous dormiez, on s’est occupé de vos pieds. C’est moins grave que je ne le pensais au départ. Mais vous ne pourrez pas porter de chaussures fermées pendant plusieurs jours. Vous semblez vous réhydrater rapidement. Est-ce que les crampes ont diminué ? Je répondis par l’affirmative. Son collègue prit alors la parole.

Flight Lieutenant Ronal Richard McSwiney, Royal Air Force. Je ne saurais pas vous remercier au mérite de vos efforts. Les médicaments que vous nous avez apportés sont les premiers que nous avons reçus en quantité depuis près de trois ans. Vous n’avez pas idée de ce que c’est d’essayer de traiter des maladies comme le béribéri, la pellagre, le scorbut et la xérophtalmie sans vitamine et une multitude de maladies tropicales sans médicament. Depuis la reddition du Japon, nous avons eu accès aux vitamines des rations de la Croix-Rouge, mais les médicaments faisaient cruellement défaut. Il faut dire que depuis que nous mangeons à notre faim, les choses se sont beaucoup améliorées.

Nous allons vous laisser vous hydrater encore un peu avant de vous laisser continuer votre sieste.  Je bus donc pendant une demi-heure de l’eau légèrement salée avant d’avoir l’autorisation de reprendre ma sieste.

Je fus réveillé pour l’heure du thé. Le peu de sommeil que j’avais pris et ma réhydratation m’avaient rendu les idées un peu plus claires. Je dus me résoudre à porter des sandales avec des bas en raison de mes pieds blessés. C’était inélégant, mais adéquat dans les circonstances.

Les officiers me reçurent pour un thé à l’anglaise improvisé. Il y avait effectivement du thé, des biscuits secs tirés des rations et de la confiture pour mettre dessus.

Chacun y alla de ses histoires de guerres, toutes plus incroyables les unes que les autres. De toutes, c’est celles du Dr MacCarthy qui étaient les plus incroyables. Il avait été évacué à Dunkerque, pour être capturé un peu plus tard à Java. De là, il était passé de camp en camp traitant les blessés et les malades avec les moyens du bord. Faisant fermenter des levures pour produire de la vitamine B ou colligeant des asticots flottants sur l’eau du riz pour en faire un concentré de protéines pour les malades.

Il avait, comme Groot Wesseldijk, miraculeusement survécu au naufrage du Tamahoku Maru. Après avoir été ensuite dirigé vers le camp Fukuoka 14B, où ils étaient employés au chantier naval de Mitsubishi. Ils avaient travaillé là jusqu’au matin fatidique du 9 août, lorsque le Dr MacCarthy avait vu deux B-29 américains faire un virage lent vers la ville. Par instinct, il avait immédiatement ordonné aux prisonniers d'entrer dans leur abri anti-bombes, qu’ils avaient eu la permission de creuser.

Il s'en est suivi un éclair bleu accompagné d'une fusée éclairante de type magnésium très brillante. Puis vint une explosion terriblement forte, mais plutôt longue qui fut suivie d'un souffle d'air chaud… Tout cela fut suivi d'un silence inquiétant.

Puis un prisonnier de guerre australien s’est risqué à sortir la tête de l'ouverture de l'abri, a regardé autour de lui et est revenu à  l'intérieur, son visage exprimant son incrédulité. Cela nous  a amenés à nous lever et à nous précipiter vers les sorties. La vue nous a stoppés net.

Il y avait des cadavres partout, certains horriblement mutilés. Huit prisonniers qui n’avaient pas cru bon de se cacher avaient été tués. La ville avait disparu. Les bâtiments étant rasés au sol, nous pouvions voir jusqu’au fond de la vallée. Mais le plus effrayant était le manque de soleil contrairement au beau soleil d'août que nous avions laissé quelques minutes plus tôt, il y avait maintenant une sorte de crépuscule. J’ai sérieusement cru que c’était le Jugement dernier. Qu’un Dieu vengeur s’en était pris aux Japonais et à nous par inadvertance.

Comme le reste de la population, nous nous sommes réfugiés dans les collines entourant la ville. Là tant bien que mal, nous avons essayé d’aider au mieux les blessés qui affluaient. Les gens étaient presque nus, leurs vêtements ayant été brûlés et arrachés par l’explosion. Ils souffraient de brûlures horribles, de fractures et de coupures. Nous sommes restés là quelques jours, le temps que la police japonaise nous recapture et nous envoie ici.

À peine sommes-nous arrivés ici, que les Japonais se sont rendus. Quelques jours plus tard, j'ai été promu commandant du camp. Nous avons une douzaine de malades sérieux, mais au moins 30 % des hommes souffrent de malnutrition ou de manque de vitamines. Moi-même, j’ai perdu la moitié de mon poids depuis le début de la guerre. On nous a dit de marquer le camp afin que l’on puisse nous larguer de la nourriture, des médicaments et des vêtements. Cela devrait aider pas mal en attendant l’évacuation.

Ayant finalement compris l’allusion du policier de Nagasaki, j’ai transmis ses remerciements. Le Dr MacCarthy les accepta, mais en mentionnant au passage que selon les informations transmises par les Japonais, dans plusieurs camps, les prisonniers avaient donné une partie de leurs rations de secours à la population locale pour les aider.

De tout ce que j’avais vu et entendu depuis mon arrivée au Japon, c’est probablement la situation qui a généré le plus d’émotion chez moi. Retenant mes larmes, il me revint alors à l’esprit une phrase de mon père, un pacifiste enragé, « Pour gagner une guerre c’est simple : il faut avoir plus de soldats et plus de bombes que l’ennemi. Pour gagner la paix, c’est une autre paire de manches ».

On m’apprit alors que l’on avait pris des dispositions pour me renvoyer à Tokyo. En effet, ma présence ici n’apportait rien et il serait plus utile que je transmette l’information sur la situation sur le terrain le plus rapidement possible aux autorités compétentes.

Nous discutâmes un certain temps des affaires mondiales. Puis vint le moment de mon départ. Un véhicule militaire japonais m’attendait dans la cour. Sur le siège arrière se trouvait un officier japonais. J’appréhendais la suite étant donné mon expérience précédente dans le train. Ce dernier me rassura : en tant qu’envoyé de la Croix-Rouge et du Pape, mon passage était garanti jusqu’à Tokyo. De plus, puisque le Dr MacCarthy lui avait sauvé la vie, il se devait de protéger la sécurité de ses invités. Demandant plus d’explications, j’appris que lors de la reddition du Japon, les hommes du camp avaient voulu le tuer pour se venger des mauvais traitements qu’ils avaient reçus, mais MacCarthy s’était opposé. Face à cet acte honorable, le lieutenant Kusuno avait fait un geste symbolique de grande importance pour un militaire japonais : il avait remis son épée ancestrale à MacCarthy en signe de respect.

Kusano qui avait entendu parler de mon périple depuis Nagasaki, commenta.

–Vous auriez fait un bon soldat japonais, mais un piètre général. Vous avez une volonté de fer, mais vous ne savez pas ménager vos forces. Plutôt que de parcourir quasiment toute la distance à pied, vous n’aviez qu’à passer la nuit à Nagasaki, prendre le premier train du matin jusqu’à Chikushino et de là marcher quelques heures jusqu’au camp. Vous seriez arrivé frais et dispos sans que cela change quoi que ce soit à la situation des prisonniers.

Je ne pus qu’acquiescer à la remarque du lieutenant. C’était d’autant plus frappant que j’avais imaginé cette stratégie sans la suivre. Peut-être était-ce la benzédrine ou simplement le manque de sommeil, mais cet épisode fut une leçon que je conservai toute ma vie : les moyens sont aussi important que la fin.

Arrivé à la gare, il me tendit une boîte-repas japonaise, un Ekiben.

–Le Dr MacCarthy a donné comme instruction que l’on s’assure que vous mangiez à votre faim. Il y a trois repas dans cette boîte. J’ai pris des dispositions afin qu’un autre Ekiben vous soit transmis à Kobe lors du transfert de train.

Je montai dans le wagon que je partageais avec des officiers japonais. Kusano me précéda et annonça que j’étais un dignitaire étranger venu examiner les attaques sur Nagasaki et Hiroshima et qu’ils devaient agir en conséquence. Il quitta aussitôt me laissant le soin de m’asseoir parmi les militaires. Comme à l’aller, la tension était grande au début. Mais, petit à petit l’atmosphère se détendit. Il faut dire que le fait que je parle japonais avait beaucoup aidé. À l’heure du repas, je pus apprécier la cuisine japonaise, même si le menu n’était que composé d’une portion de riz, d’un morceau de poisson et de légumes, c’était un régal par rapport aux rations K. Il contenait aussi des barres de fruits pour le déjeuner et des boîtes de conserve pour le dîner du lendemain. Connaissant, l’état de l’approvisionnement en nourriture, le lieutenant Kusuno avait dû faire des pieds et des mains pour monter cet ekiben.

Après le repas, l’atmosphère s’était largement détendue. Les militaires passaient le temps avec des jeux de cartes japonais. Après quelques minutes, je réussis à convaincre les officiers de me joindre à eux. Ils jouaient au koi-koi, un jeu que j’avais pratiqué avec le père Simon. Après nous être entendus sur les règles, nous nous sommes affrontés dans des parties endiablées. Le but de ce jeu est de créer des combinaisons de cartes, les Yaku. Lors que cela se produit, on peut appeler l’arrêt de la partie Agari, ou continuer Koi-koi pour espérer faire plus de points, même si c’est risqué. Si la chance occupe une grande part, il y a moyen d’user de stratégie pour battre son opposant, soit en choisissant le moment optimal pour faire un koi-koi, soit jetant les cartes moins utiles pour faire un Yaku et aussi manœuvrer pour empêcher son adversaire de réussir à faire de même. En comptant, les cartes et les Yaku possibles, on peut encore améliorer ses chances.

C’était du moins la théorie, car je n’avais aucune expérience avec des Japonais et surtout, je manquais terriblement de sommeil. Étant donné que les jeux d’argent sont strictement interdits au Japon, nous avons joué avec des cigarettes. N’en possédant plus que trois, ma situation « financière » était des plus précaires. Je perdis les deux premières parties, je réussis à gagner les deux suivantes, et j’ai eu des succès plus que mitigés le reste de la soirée alors que la fatigue et l’effet du saké partagé émoussaient ma concentration. Finalement, quand vint l’heure de se coucher, j’avais miraculeusement conservé ma fortune.

Je dormis comme une bûche. Au matin, les officiers eurent de mal à me réveiller afin de pouvoir refermer les banquettes et retrouver nos sièges. Après avoir ingurgité mon frugal déjeuner, nous avons continué à jouer aux cartes. Cette fois j’étais plus en forme et mes gains se sont avérés plus substantiels. En quelques heures, ma fortune s’élevait à 12 cigarettes. Par la suite, j’ai délaissé les cartes pour un autre jeu, le go.

On apprend beaucoup d’un peuple en étudiant ses jeux de stratégie. En Europe, on préfère les échecs, qui simulent une bataille rangée dans une plaine. Cependant, dans le nord de l’Europe, on joue au tafl, qui émule les raids des Vikings résultant en une partie asymétrique entre les défendeurs et les attaquants. En Asie, on choisit le go, un jeu qui consiste à encercler l’adversaire plutôt qu’à l’affronter directement.

Un des officiers avait une version de voyage avec des grilles de 9×9 et 13×13. Cela permettait de jouer des parties beaucoup plus courtes. Après une dizaine de parties sur la grille de 9×9, nous avons établi que mon handicap était d’une pierre, ce qui a donné des parties plus équilibrées par la suite. Après une autre dizaine de parties rapides, nous avons continués sur une grille de 13×13, cette fois avec un avantage de deux pierres.

Mon adversaire était visiblement passionné par ce jeu. Connaissant, ma mission, il mentionna qu’il y avait un match de championnat en cours à Hiroshima lorsque la bombe a explosé. Le choc avait projeté l’arbitre au sol et avait mélangé toutes les pièces. Cependant, cela n'était qu’un désagrément pour les joueurs qui avaient repris leur partie peu après et ce n’est que lorsque les hordes de réfugiés étaient passées à proximité qu’ils avaient compris la gravité de la situation. Heureusement, à la demande du chef de police, le match avait été déplacé à l’extérieur de la ville, car lors de la partie précédente, des avions américains avaient mitraillé le lieu de la compétition.

–Je vois que le go est un jeu que l’on prend sérieux au Japon. Malheureusement, chez nous, les jeux intellectuels n’ont pas tellement la côte. On a nettement une préférence pour le hockey.

À ma stupéfaction, le visage de mon interlocuteur s’illumina d’un coup.

–Vous connaissez le hockey ! C’est vrai vous êtes Canadien ! Vous êtes partisan de quelle équipe ? Décontenancé, je ne sus que répondre bêtement.

–Le Canadien de Montréal, évidemment.

–Moi, je suis partisan de l’Ōji Seishi de Tomakomai.

Il s’en suivit une conversation surréaliste sur le hockey. Allant de la correspondance de ce sport avec le code du bushido dans l’Esprit japonais au règlement introduit en 1943 par la ligue nationale de hockey permettant de faire des passe-avants jusqu’à la ligne rouge au lieu de la ligne bleue en position défensive. Mon interlocuteur ignorait bien sûr cette modification aux règles qui avait rendu le jeu beaucoup plus rapide et spectaculaire. Il s’en trouva enthousiasmé. Je lui ai aussi décrit la partie extraordinaire du 21 novembre 1943 entre Toronto et Montréal à laquelle j’avais assisté, alors que le Canadien avait écrasé Toronto 13 à 4.

Mon interlocuteur, Hiroshi Sasaki, était enseignant avant la guerre dans une petite ville de banlieue de Sapporo. Il s’en retournait chez lui dans l’espoir de retrouver sa vie d’antan. Au cours de la discussion, il apparut que nous partagerions le même trajet jusqu’à Tokyo, ce qui était en soi une bonne nouvelle.

Arrivés à la gare de Kobe, nous devrions changer de train. Pour tous ceux qui continuaient, il y a avait des ekiben pour le reste du parcours. Hiroshi me confia que tout irait bien dans la mesure où je m’abstiendrais de parler de la cérémonie de reddition prévue pour le 2 septembre. Pour beaucoup d’officiers, l’humiliation de la défaire était encore trop forte pour que l’on puisse l’évoquer sans provoquer de réaction de colère.

En montant dans le train, il me tendit un exemplaire de l’Asahi Shimbun. Il y avait un article présentant une entrevue de Masao Tsuzuki disant qu’il avait visité Hiroshima, il y a peu de temps. Il rapportait les implications pathologiques de l’énergie nucléaire, et décrivait comment « des victimes, qui n’avaient subi qu’une égratignure, ont perdu leurs cheveux quelques jours plus tard... et sont décédées ». Sur la base d’autopsies et d’autres preuves scientifiques, Tsuzuki conclut : Nous avions initialement pensé que la portée [des dommages causés par] la bombe atomique était limitée à deux : la destruction par l’explosion et les brûlures par les rayons thermiques. Il est maintenant prouvé qu’en plus de ces deux-là, des séquelles néfastes résultent également de l’action de « particules radioactives ».

Hiroshi me regarda dans les yeux et me demanda si cela était vrai. Je ne pus que lui confirmer que c’était bien le cas et que j’avais moi-même assisté à une autopsie d’une victime en arrivant au Japon. Cependant, je notai que la radioactivité résiduelle était très faible. Les autres officiers dans le wagon avaient entendu et changèrent d’attitude. L’un d’entre eux prit la parole :

— Les bombardements atomiques ne sont pas différents de ce que l’on s’attend normalement en temps de guerre. Cependant, l’effet des radiations ajoute un nouveau type d’horreur.

Suite à cette déclaration, l’atmosphère a été lourde jusqu’au moment du repas. Cependant, une fois les estomacs remplis, la bonhomie reprit le dessus. Le reste du voyage ne fut qu’une succession de parties de cartes et de go. Je m’arrangeai pour perdre les cigarettes que j’avais gagnées pour retrouver mon capital de départ, ce qui avait amélioré le moral des militaires japonais.

La durée du trajet étant interminable, j’avais quand même pris le temps d’écrire un rapport à envoyer par télégraphe à Rome, aidé d’une bible donnée par un des internés de Nagasaki. Un message concis dont les religieux comprendraient le sens.

RAPPORT VISITE HIROSHIMA ET NAGASAKI STOP GEN 19 24 29 PAS DE MIRACLE  STOP 1 ROIS 19 12 13 DES MARTYRS ET DES SAINTS LUC 6 27 35 STOP DETAILS À VENIR STOP FAUCON STOP

En arrivant à la gare de Tokyo sur l’heure du midi, la plupart des passagers descendaient. Je pris congé d’Hiroshi en lui souhaitant un bon voyage. Il me donna ses coordonnées m’invitant à le visiter un jour si l’occasion se présentait. La station avait été rasée par les bombardements américains, les lieux étaient un véritable chantier de construction. Me frayant un chemin dans la foule dense, je me dirigeai vers le bureau du télégraphiste afin de transmettre mon message. Une fois cette tâche terminée, j’entrepris de me rendre à la Maison franco-japonaise située dans le quartier d’Ochanomizu.

Bien que mes pieds aient guéri un peu, le parcours de quatre miles depuis la gare fut pénible. Comme toujours, il était difficile de se repérer dans une ville éventrée.

Après avoir demandé mon chemin à quelques passants, j’arrivai finalement à la maison. Cette dernière avait manqué d’entretien pendant le conflit, mais elle était relativement intacte.

En me présentant à la porte, je vis une certaine agitation à l’intérieur causée par ma présence. Je m’adressai à une femme qui se tenait dans le hall d’entrée lui demandant d’aller chercher Frédéric Joüon des Longrais ou un de ses subordonnés. Elle m’expliqua que monsieur des Longrais avait quitté les lieux depuis le mois d’avril pour se mettre à l’abri à Karuizawa, une petite ville dans les montagnes au nord-est de Tokyo. Étant donné que le conflit était terminé, elle s’attendait à ce qu’il revienne dans les prochaines semaines. Une situation qu’elle appréhendait avec une certaine inquiétude, car la maison était maintenant habitée par plusieurs réfugiés. J’avais effectivement remarqué la présence de nombreux enfants.

Je la rassurai que je n’étais là que pour déposer un colis à l’intention du directeur et demandai la permission de le laisser ici en attendant son retour. Elle me promit qu’elle s’occuperait elle-même de sa sécurité. En effet, je n’avais pas envie de perdre un minimum de deux jours pour essayer de trouver ce dernier dans la campagne japonaise alors que les Américains étaient en ville. Je préparai en vitesse deux paquets (un pour la France et un duplicata pour l’URSS). Une fois, cette tâche terminée, je demandai la permission de me raser et de prendre une douche, ce qui me fut accordé. Désormais présentable, je pouvais me rapporter au commandement des forces d’occupation américaines.

Les avions américains survolaient la ville avec une régularité étonnante. On m’informa que les premières unités américaines avaient atterri à l’aéroport Atsugi, le 28. Ils avaient établi un avant-poste et avaient même, avec l’aide de l’armée japonaise, étendu les pistes en une nuit. Depuis 6 h ce matin, les C-54 et C47 de l’Air Transport Command se succédaient dans le ciel à un rythme effréné. En parallèle, la Navy et les Marines avaient procédé à un débarquement amphibie dans le port de Yokohama. 

Étant théoriquement rattaché à l’armée américaine, me rendre à l’aéroport était le choix le plus logique. Mais comme il était situé à une quarantaine de kilomètres, il était impensable de m’y rendre à pied. Heureusement, il était possible d’organiser un transport en voiture avec l’aide des résidents de la maison.

Après une heure à rouler dans les décombres de Tokyo et de la banlieue de Yokohama, j’approchai finalement de la guérite de la base aérienne. Je remerciai mon chauffeur, lui laissant ce qui me restait de yen en dédommagement, lui fit mes adieux et me dirigeai d’un pas leste vers les gardes.

En arrivant près de l’entrée, je m’adressai à ces derniers :

–Bonjour, je suis le capitaine Royer. Je suis membre de l’équipe Alsos et j’aimerais rejoindre mon unité. Quel est l’officier responsable ici ?

Visiblement, mon approche avait été un peu trop directe ou naïve, et j’ai vite compris qu’elle était surtout inappropriée. Les gardes avaient instinctivement porté la main à leur arme et m’avaient ordonné de ne pas bouger. J’avais beau tenter de m’expliquer, cela ne faisait qu’empirer la situation. Après quelques minutes, deux policiers militaires m’arrêtèrent et n’ayant pas de cellules à leur disposition, m’enfermèrent dans un placard à balais. Je passai un bon bout de temps dans ce cachot improvisé avant que mes geôliers ne reviennent et me mettent un sac sur la tête pour ensuite me transporter en camion vers un autre site. La situation était pas mal angoissante, mais je me disais que tout ceci n’était qu’un malentendu et que je retrouverais bientôt la liberté.

Arrivé à destination, je pus constater que j’étais maintenant dans une cellule d’un baraquement japonais qui avait été réquisitionné par les troupes américaines. Les soldats qui me gardaient n’étaient guère plus sympathiques que ceux qui m’avaient arrêté. Les policiers militaires, quelle que soit l’armée, ne sont jamais reconnus pour leur compréhension et leur humanité. Ils m’enjoignirent de me taire et me dirent que l’on traiterait de mon cas dès que possible. Je dormis donc la première nuit de l’occupation en prison.

Le lendemain matin, mon gardien m’apporta ce qui était visiblement d’une ration C accompagné d’une tasse de café instantané. Quatre biscuits secs et une barre de céréales comprimées ce n’est pas vraiment un déjeuner, mais c’était suffisant pour maintenir le niveau d’énergie et le moral des troupes pendant une courte période de temps. Je mis deux cubes de sucre dans mon café et conservai les confiseries pour plus tard. J’exigeai de mon garde qu’il me donne le paquet de cigarettes qui vient avec l’ensemble du menu. Je n’allais tout de même pas laisser passer une petite fortune sous mon nez.

Après le déjeuner, deux policiers militaires me sortirent de ma cellule et me dirigèrent vers un bâtiment adjacent. Là, il y avait Marcel Junod et Margaret Strahler discutant avec des membres de la VIIIe armée avec qui ils préparaient l’évacuation des prisonniers de guerre. Je fis mon rapport à Junod sur la situation à Hiroshima et Nagasaki. Il me répondit qu’il avait reçu un télégramme de Fritz Bilfinger la veille. Je lui donnai aussi de l’information sur le camp Fukuoka 26 que j’avais visité. 

Par la suite, j’ai participé aux libérations dans la région. Le premier jour, j’ai cherché dans la ville de Tokyo pour trouver les derniers sites d’internement. Le lendemain, j’ai préparé avec des membres des Légations de Suède et de Suisse l’organisation des horaires des trains, afin de ramener les prisonniers des camps plus éloignés vers Yokohama pour leur évacuation.

Le jour de la reddition officielle, nous sommes sortis à l’extérieur pour voir le spectacle. D’où nous étions, nous pouvions apercevoir des dizaines de navires même si la météo n’était pas très favorable. Plus de 450 appareils de l’aéronavale survolaient la ville en permanence. Ces derniers ont été rejoints vers la fin de la cérémonie par 400 bombardiers B-29. On entendit d’abord un vrombissement lointain, puis le rugissement de centaines de moteurs d’avion. Les vagues successives de ces mastodontes du ciel donnaient une certaine idée de la frayeur qu’ils devaient générer dans la population japonaise. La démonstration de force était on ne peut plus claire.

Finalement, le 4 septembre on m’avisa que l’équipe du projet Manhattan débarquait au Japon. Immédiatement, je me suis présenté à leurs bureaux. Un homme de petite taille m’y attendait.

–Capitaine Royer, je présume ? Je me nomme Philip Morrison. Je suis le responsable scientifique de la mission Alsos pour le Japon. Votre présence a créé toute une pagaille. Votre arrivée inopinée quelques minutes après l’atterrissage de MacArthur a attiré l’intérêt des gardes. D’autant plus que votre accoutrement ridicule (qui a l’idée de mettre des bas dans des sandales) et vos explications invraisemblables n’ont pas vraiment aidé votre cause. Il faut dire que l’on est pas mal sur les dents. Les Japonais semblent collaborer, mais il suffirait de pas grand-chose pour qu’ils nous rejettent à la mer.

–Je comprends. Votre perception est correcte, la tension est encore vive, mais la situation s’améliore rapidement.

–Bien content de vous rencontrer en personne. C’est moi qui ai convaincu le général Groves de monter le programme Alsos. C’est aussi moi qui ai autorisé votre incorporation dans l’unité. Je n’étais pas chaud à l’idée d’avoir quelqu’un qui avait travaillé au laboratoire de Montréal. Vous en connaissiez trop pour vous mettre sur le terrain. D’un autre côté, puisque vous n’y avez été que quelques mois, vous n’aviez pas de grands secrets à révéler et vous saviez exactement quoi chercher. De plus, les Canadiens s’étaient assurés que vous aviez un entraînement paramilitaire avancé, ce qui s’est avéré pratique. Je me souviens vaguement que vous parlez japonais selon votre dossier (j’acquiesçai d’un signe de la tête). Vous avoir ici va être un plus pour nos opérations.

Une partie de la confusion lors de votre arrivée est que le colonel Pash a omis de nous informer de votre présence au Japon. Selon la documentation, qu’il a produite, vous étiez seulement en permission à Rome pour une durée indéterminée. Si cela ne vous dérange pas, je crois que je vais maintenir le statu quo. Étant donné votre « expertise », votre absence officielle peut s’avérer utile dans certaines situations. Le reste de l’équipe ne sera pas ici avant le 7. Cependant, cela n’empêche pas de commencer à travailler tout de suite.

Nous avons essentiellement deux missions : comme en Europe, retrouver toutes les traces de recherches nucléaires japonaises et évaluer les effets des explosions. Est-ce que vous avez des informations à ce sujet ?

–Pour le programme nucléaire japonais, je ne sais pas grand-chose. Sauf que Yoshio Nishina du RIKEN, et Tsunesaburo Asada, de l’université impériale d’Osaka, ont visité Hiroshima peu de temps après l’explosion. Cela ne veut peut-être rien dire, mais s’ils ont été choisis par le gouvernement japonais, c’est qu’ils en connaissaient plus que les autres.

–Intéressants, ils sont déjà sur notre liste. Nous irons les rencontrer dès que possible. Est-ce que vous avez des choses à me dire au sujet d’Hiroshima et Nagasaki.

–J’ai personnellement visité les deux villes. Elles ont complètement été rasées. Les victimes sont innombrables.

Morrison sembla peiné de cette révélation.

–Et, les radiations ?

–J’avais un Geiger. Il y avait très peu de radiations résiduelles. Cependant, je ne sais pas pour les émissions alpha. Par contre, il y a eu des décès causés par les radiations directes. Les gens meurent de façon particulièrement horrible. Tout de suite après mon arrivée au Japon, j’ai assisté à l’autopsie d’une victime à l’hôpital universitaire de Tokyo.

–Donc, ce n’est pas de la propagande japonaise ?

–Non ! Vous ne saviez pas que c’était ce qui se passerait ? répliquais-je avec étonnement.

–En fait, on ne s’est jamais trop posé la question. Notre préoccupation principale était de faire une grosse explosion.

Cette confession me surprit sur le coup, mais avec le temps, je finis par savoir que les physiciens responsables de la radioprotection n’avaient pratiquement pas communiqué avec ceux chargés de concevoir la bombe. Ce n’est que lors de l’essai Trinity que l’on avait vraiment évalué les risques radiologiques.

Morisson avait participé au projet Manahatan depuis le printemps 1943. D’abord à l’université de Chicago où il avait travaillé sur la conception de réacteurs nucléaires. Ensuite à partir de l’été 1944, à Los Alamos, où il participa à la conception du mécanisme d’implosion de la bombe au plutonium. Pour l’essai Trinity, il avait transporté le noyau de plutonium depuis Los Alamos sur le siège arrière d’une Dodge. Il avait assemblé le noyau de la bombe et avait assisté à sa détonation réussie depuis un point d’observation à 10 miles de distance. Il avait été surpris par la chaleur qu’il ressentait sur son visage et fut émerveillé par la vue du nuage ascendant, « un spectacle jamais vu auparavant ». Par la suite, il avait participé à l’assemblage final sur l’île de Tinian de la bombe à l’uranium qui a détruit Hiroshima et de l’arme au plutonium dans l’avion en route vers Nagasaki.

Pendant que nous discutions, Robert Serber entra dans la pièce. C’était un homme mince, sombre et discret. Il avait été recruté par Oppenheimer en avril 1942. Il avait même habité un temps avec sa femme dans une petite pièce au-dessus du garage de ce dernier. À Los Alamos, il avait pour tâche de préparer un cours général sur l’arme nucléaire au bénéfice des nouveaux chercheurs. Serber avait été avec Morisson à Tinian. Il était censé filmer l’explosion de Nagasaki à bord d’un avion d’observation, mais ayant oublié son parachute, était resté sur le tarmac. Homme de peu de mots, c’était une des rares aventures qu’il aimait raconter.

Pendant les jours précédant le début officiel de notre mission, Morrison et Serber m’ont donné de l’information de première main sur de nombreux aspects de la conception des armes nucléaires. En effet, c’était avant l’Atomic energy act et le niveau de secret au sujet de la bombe était beaucoup moins sévère, surtout que beaucoup d’éléments étaient maintenant publics avec la publication du Smyth Report.

Le lendemain, nous avons eu une réunion avec les représentants de la US Navy. La Navy ayant monté sa propre équipe d’investigation, il a été convenu de combiner nos efforts pour toutes les questions nucléaires.

Le 7 septembre, le reste de l’équipe Alsos est arrivé. Nous allions bientôt pouvoir commercer nos opérations. En attendant, l’occupation de Tokyo que soit suffisante pour nous permettre d’y aller sans risque, une autre mission s’est offerte à nous. En effet, Marcel Junod avait convaincu les Américains d’envoyer de l’aide humanitaire d’urgence à Hiroshima.

Le 8 septembre 1945, nous partons donc du champ d’aviation d’Atsugi en direction d’Hiroshima. À bord du C-54, se trouvait le gratin des experts en nucléaire : les généraux Farrell et Newman, les colonels Oughterson et Warren. Seager et Morrisson étaient là aussi. Ainsi, que Masao Tsuzuki (j’appris que c’était un ex-amiral) et Marcel Junod. Je fis donc les présentations.

Le bruit ambiant était trop fort pour que je puisse entendre distinctement la conversation entre deux généraux, Farrell et Newman, qui nous accompagnaient, mais je puis déduire de leur expression que c’était quelque chose comme « C’est qui ce type ?». Morrison qui était assez près d’eux pour comprendre lança un retentissement « C’est classifié » ! Serber esquissa alors un sourire alors que les hauts gradés semblaient un peu frustrés. Pourtant, cette boutade improvisée évita bien des explications pour tout le reste de ma présence au Japon.

Le voyage lui-même fut très agréable, surtout comparé à l’interminable trajet en train que j’avais dû subir. Nous avons laissé rapidement le mont Fuji à tribord pour arriver bientôt au-dessus des villes d’Osaka et de Kobe. Vue du ciel, ces grandes cités n’étaient qu’une plaine rouge brique ou de fer rouillé, avec par-ci par-là, des taches noires, les rares constructions encore debout.

À midi, nous survolions Hiroshima. Dans le hublot, le centre de la ville apparaissait comme une vaste étendue blanche d’environ 2 km de diamètre. Vers l’extérieur, il y avait une zone rouge correspondant aux parties brûlées. Après quelques tours, l’appareil se dirigea vers l’aéroport de l’Iwakuni à 30 km. Le pilote arriva à se poser entre les cratères des bombes et les carcasses d’avion abandonnés sur la piste. Là, le contenu de 6 avions-cargos soit 12 tonnes de médicaments et de fournitures médicales fut déchargé.

Nous avons ensuite été menés par quelques officiers japonais, vers un autobus pour nous mener vers leur quartier général. Le véhicule mal en point sursautait à chaque trou de la chaussée. De façon prévisible, il tomba finalement en panne dans un village. Nous en profitons pour sortir, question de respirer un d’air frais dans cette chaleur tropicale.

Là au milieu des villageois la situation était d’abord tendue, surtout pour les militaires américains. Mais rapidement, on s’aperçut vite que les habitants étaient plus curieux qu’en colère. La réparation traînant, nous avons décidé de réquisitionner un camion militaire pour faire le reste de la route. Arrivés au camp, après 4 ou 5 h, nous avons été reçus comme des dignitaires ; après que Tsusuki ait fait des pieds et des mains pour nous faire reconnaître. À notre demande, on nous présenta des cartes de la ville afin de planifier le travail à faire.

Après avoir organisé la visite d’Hiroshima du lendemain, nous avons été conduits dans la fameuse île de Miyajima. Cette île est un sanctuaire caractérisé par la présence d’un ancien temple bouddhiste qui est un site touristique réputé. Nous sommes débarqués au coucher du soleil dans un petit village de pêcheurs. De là, nous sommes montés vers auberge en traînant nos bagages sur une bonne distance.

Nous avons été reçus par le directeur du monastère et un moine qui faisait office d’aubergiste. Nous avons été menés en paires vers des petites maisons au milieu des pins. En tant que « civil », je me partageai la mienne avec Marcel Junod. Le sol des chambres était fait de tatamis et il fallait se déchausser avant d’y entrer. Puis, on nous livra des kimonos et des sandales pour nous changer avant de se baigner dans une grande piscine. Inquiets, les militaires conservèrent malgré tout leurs armes à la ceinture par-dessus leur kimono.

Quelques Américains, ignorant les us et coutumes japonais, se jetèrent à l’eau plein de savon générant une expression d’horreur chez nos hôtes japonais. En effet, il faut se laver et se rincer avant de plonger dans l’eau brûlante des bains japonais. Après les ablutions, nous avons rejoint le directeur du monastère et son épouse pour le souper. C’était un excellent repas de venaison. Moi et Junod nous sommes regardés et, sans échanger un mot, nous avions conclu que les Japonais avaient fait des efforts extraordinaires pour ce repas.

Sans compter que les cerfs sont considérés comme sacrés dans la religion shintoïste, car ils sont considérés comme des messagers des dieux. Comme digestif, on nous servit un scotch japonais (incluant l’étiquette anglaise), qui avait l’odeur du kérosène. Heureusement, nous avons tous trouvé une bonne excuse pour ne pas boire, prétextant entre autres l’importance de notre mission.

En soirée, j’en appris un peu plus sur la façon dont Tzusuki développa son expertise sur l’effet des irradiations aiguës. En 1923, alors jeune docteur à l’Université Impériale de Tokyo, il avait pris un lapin au laboratoire et, à neuf heures du soir, profitant de l’absence du personnel, il exposa son lapin tout entier sous la lampe a rayons X, voulant étudier ainsi l’effet massif de ces nouveaux rayons sur les êtres vivants. À 9 h 50, puis à 10 h, le lapin ne montrait aucun signe de gêne quelconque. À 11 h, l’animal agissait toujours normalement.

À minuit, le lapin ne manifestant aucune réaction visible, il coupa le courant, prit le lapin, le posa sur le tapis dans son bureau et alluma une cigarette. II était en train de méditer sur cette bizarre expérience, apparemment sans résultat, quand, subitement, le lapin entra en convulsion et mourut sous ses yeux. Aucune explication de cette mort mystérieuse ne lui vint alors à l’esprit. Fatigué et sommeillant, il mit le lapin dans la glacière pour l’examiner plus tard. Le lendemain matin, il raconta l’histoire à son professeur, qui lui fit de vives remontrances, lui reprochant l’inutilité de cette expérience. II lui fit même remarquer que, dans certains pays, il se serait fait poursuivre devant les tribunaux pour avoir sacrifié des animaux vivants sans aucune raison.

Quelques jours plus tard, il commença la nécropsie du lapin. Quel ne fut pas son étonnement en observant des hémorragies et des suffusions sanguines dans tous les organes : les reins, les poumons, le cœur, etc. Sa curiosité scientifique fut alors aiguisée. II répéta ses expériences. Ses conclusions furent exposées en mai 1926 à Detroit, au XXVIIe Congrès annuel de la Société américaine de radiologie où elles avaient été reçues très négativement. Elles ont été ensuite publiées dans le journal américain de radiologie et de thérapeutique par le radium sous le titre Experimental Studies on the biological Action of Hard Roentgen Rays. Ajoutant le geste à la parole, Tsuzuki sortit alors un exemplaire de cet article et le tendit à Phil Morrisson en lui tapant sur la cuisse et en disant « Ah, mais les Américains sont merveilleux, car vous vous êtes fait l’expérience sur les humains ! ». Pendant un instant, le temps s’arrêta avant que la conversation prenne une autre tangente.

Ce soir-là quand nous nous sommes couchés, nous avions tous un sentiment d’irréalité dans notre confort douillet de notre auberge alors que l’enfer régnait à quelques kilomètres.

Chapitre 10 : La ville des martyrs